chez vous

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Il était habituellement tout à son affaire, comme ces artisans, cachés par leur établi, qui semblent avoir quelque secret à protéger ; aussi m’étonnai-je, ce jour-là, de son attention envers moi.

Puis-je vous être d’un quelconque secours, cher ami ? C’est votre air inquiet qui vous trahit et me le laisse penser. Ne vous en voulez cependant pas trop, il n’y a que par les questions et les doutes que l’on accède au savoir. Posez-moi celles qui vous agitent et je vous répondrai le plus honnêtement du monde, dans la mesure de mes moyens – quoique chacun d’entre nous emporte toujours avec lui une part d’inavouable. Oui, vous m’avez probablement déjà vu ici, cela s’entend, mais aussi ailleurs. À dire vrai, je suis un peu partout et nulle part à la fois. Si vous êtes du coin, il est fort probable que notre rencontre soit alors une manière de retrouvailles, comme avec ces visages familiers qui parcourent la ville dans le même sens que vous au matin et au soir, et que vous vous évertuez à ignorer. Je reviens souvent près de l’eau ; elle a des vertus apaisantes que le bitume ne saurait lui disputer. Je me réfugie à son côté, en somme, lorsque le tumulte du monde m’empêche d’être à moi-même et de penser. Au demeurant, ces temps-ci, mes journées sont éreintantes et m’usent jusqu’à la corde. Je le confesse, je m’étonne moi-même de ne trouver le repos que dans ce qui n’en connaît aucun ; il me faut le pouls d’un organisme pour être à mon aise. Vous me trouvez un air las, dites-vous ? Votre franchise m’oblige infiniment. Mais regardez-y mieux : on croit souvent voir ce qui n’est point et l’on voit rarement ce dans quoi l’on baigne jusqu’au cou. Je ne ménage ni mes efforts ni ma patience lorsque je suis à la tâche, certes, mais je ne m’en porte pas plus mal. Regardez-moi à nouveau : j’ai les mains douces et chaudes, les dents de la chance et le cœur bien accroché. Ce qui me coiffe, c’est le souffle du vent ; ce qui me réchauffe, c’est le froid, lorsqu’il s’en va. Vraiment, je me porte comme un charme.

vous m’avez probablement déjà vu ici, cela s’entend, mais aussi ailleurs. À dire vrai, je suis un peu partout et nulle part à la fois

Vous jugez peut-être mon apparence remarquable, sinon incongrue, mais vous devriez voir par vous-même : je me fonds dans chaque décor. Vous peinerez sûrement à croire que je me suis invité à toutes les grandes tables de ce monde – celles des chefs d’État comme celles des architectes des grands récits d’aujourd’hui. Tous redoutent ma présence mais, au fond, ils aiment à parler de moi et ma compagnie les anime. Lorsque je suis parmi eux, leur ignorance feinte à mon égard m’autorise une certaine aisance à circuler entre eux et à m’agripper à leurs faiblesses. J’en profite systématiquement pour les mettre face à leurs propres contradictions, et je ne vous cache pas prendre un certain plaisir à constater leur mutisme une fois entendues mes vues sur ce qui leur cause du tort. Il m’a souvent fallu me faire discret pour m’introduire en ces lieux, de même qu’en tous ceux qui ne demandent pas tant de manières, car j’ai aussi pénétré des bicoques au bord de l’effondrement et d’autres qui n’avaient pas même de murs. Je m’étonnerai toujours du ravin qui peut séparer aussi éhontément une vie d’une autre, surtout lorsqu’elles sont toutes face au même gouffre.

je ne possède rien, mais c’est précisément de cela que je suis riche : d’aller et venir, de prendre position là où je trouve quelque confort, de me retirer sans rien devoir abandonner derrière moi

Voyez : vous doutez. Il  y  a de quoi, je le concède, mais votre étonnement est mal placé. Je ne fais que loger chez l’habitant, si l’on veut, comme ces pèlerins sur qui ne pèse aucun soupçon. N’ayant rien qui m’appartienne vraiment ni rien à offrir, j’ai l’allure d’un parasite, allant à contre-courant de ce qui fait un homme et les distingue de la nature, qu’ils s’approprient. Il n’y a qu’en possédant qu’ils peuvent se montrer hospitaliers, après tout, et c’est de cela que je profite. Tous veulent du pain et des roses, et je les comprends parfaitement. Quant à moi, un toit me suffit, et encore : je garde une poire pour la soif et je fais la part du feu à chacun de mes actes, un rien me contente. Je sais les frontières de mon royaume, de même que je sais où mes aventures prennent fin. J’ai bien connu quelques résistances, en effet, à vouloir m’imposer partout, mais je m’en suis accommodé et ai appris à me retirer obséquieusement lorsque ma présence était manifestement indésirable. C’est en soi une qualité qu’on ne cultive qu’à force d’échecs, mais aussi en étant conscient que si une seule personne vous attend quelque part en ce monde, rien ne sert de vouloir être aimé de tous.

J’ai quoi qu’il en soit fréquenté un nombre de gens tel qu’une grande nation, comme vous avez l’habitude de dire, ne suffirait à les contenir. J’ai vu toutes les mers et les monts du monde, j’ai senti des parfums qui passeraient aujourd’hui pour de vieilles fantaisies. J’ai manié presque autant de langues qu’il en existe, et je crois ainsi avoir trouvé le point commun qui nivelle toutes les cultures. Je ne connais pas l’ennui, et les tristesses qui scandent toute vie me sont entièrement étrangères. J’ai été de toutes les cérémonies et de tous les rites. Je ne vous le cache pas, on m’a aussi tenu pour responsable de désastres dont je ne suis pourtant qu’une victime, semblable à toute autre. J’ai seulement l’avantage de n’avoir aucun ordre à exécuter pour faire face à la situation présente, et personne pour m’en tenir rigueur. Vous savez, il n’y a que lorsque votre vie ne compte que pour vous-même que vous êtes libre d’en faire ce que vous voulez. Quant à celle des autres, je la laisse aller comme elle va et c’est ainsi que chaque jour je m’en nourris.

N’allez pas croire que je suis sans cœur, bien au contraire. Je chéris sans discontinuer chacune de mes rencontres, aussi nombreuses soient-elles. Je vous l’ai dit : je ne possède rien, mais c’est précisément de cela que je suis riche : d’aller et venir, de prendre position là où je trouve quelque confort, de me retirer sans rien devoir abandonner derrière moi. Pour ne manquer de rien et n’être jamais déçu, il suffit de réajuster ses ambitions. Il n’y a qu’ainsi que l’on peut affronter le pire et avoir le courage de supporter d’inévitables privations. L’homme est globalement orgueilleux, il est vrai, et peine à accepter l’échec. Tout ce qui entrave le destin glorieux qu’il s’est promis à lui-même lui semble irrationnel et dangereux, et c’est toujours une forme de panique qui le saisit lorsque l’ordre des choses se réorganise en échappant au joug de ses prérogatives. En même temps, c’est dans ces moments qu’il fait montre d’une force et d’une inventivité admirable pour surmonter l’épreuve de sa nullité dans un univers qui le surpasse. Il  y  a toujours des gagnants quand il  y  a des perdants, dites-vous ? Soit. Pour ma part, je m’évite un tel manichéisme en n’étant pas de la partie, tout simplement. Et vous, de quel côté pensez-vous être ?

Pardonnez-moi, je divague et vous perturbe inopportunément. L’heure tourne, cher ami, ne vous risquez pas à vous attarder à mes côtés, cela pourrait vous desservir. Non, ne vous en faites pas pour moi : ma liberté commence où s’arrête celle des autres.