gilles bensimon

N°4 Summer 11 , Cédric Saint André Perrin

Photographe de mode français, Gilles Bensimon a débuté sa collaboration au magazine Elle en 1967. Installé à New York depuis 1985, il a participé au lancement de l’édition américaine dont il deviendra directeur de création de 1999 à 2009. Star de l’âge d’or des top models, il a shooté Christy Turlington, Claudia Schiffer ou encore Cindy Crawford, et a été marié à Elle Macpherson. Ses images sur le vif, dynamiques et élégantes ont assuré son succès auprès de célébrités comme Jennifer Lopez, Sarah Jessica Parker ou Beyoncé.

Cédric Saint Andre Perrin Comment devient-on photographe de mode ?

Gilles Bensimon Certains garçons rêvent de devenir pompiers, moi je ne voulais rien faire. J’avais bien une attirance pour les photos de famille, les clichés de mariage, mais bon… J’ai préparé les Arts décoratifs, sans les faire ; j’avais un certain détachement par rapport à la vie – je ne me suis jamais considéré comme un exemple. Et puis je me suis retrouvé à assister un photographe et tout s’est enchaîné. En revanche, la mode m’a toujours intéressé.

CSAP En quel sens ?

GB La mode me passionne, car elle raconte des choses sur les gens qui la porte. On s’habille toujours pour des raisons précises : pour se faire respecter au boulot, se faire baiser, montrer sa réussite ; pas juste parce qu’il fait froid et qu’il faut bien se couvrir. Et puis cela donne de l’énergie : un T‑shirt qui vous va bien, ça vous porte !

Portrait Gilles Bensimon, ©DR

CSAP Comment avez-vous vu évoluer la presse ?

GB Les magazines de mode ont une existence relativement récente, une cinquantaine d’années tout au plus, ce n’est pas beaucoup ! Avant, il existait bien des revues, mais elles ne touchaient que peu de gens et le phénomène demeurait assez élitiste. Ce qui a tout changé, c’est l’avènement du prêt-à-porter dans les années 60. Des gens comme Hélène Lazareff ont su refléter dans les pages de Elle cette envie de changement et d’une mode pour la première fois abordable.

la plaie, dans mon métier, c’est la généralisation du moodboard. devoir s’inspirer de photos déjà faites par d’autres… je n’aime que les choses immédiates ! j’envisage les photos comme des traces d’instants vécus

CSAP Cet aspect social, ce lien avec l’époque et le réel a quelque peu déserté la presse de mode contemporaine.

GB Je ne suis pas persuadé que la fonction d’un magazine de mode soit de refléter la réalité ; il s’agit davantage de faire rêver. L’important, c’est de ne pas s’ennuyer en feuilletant un magazine. Lorsque Carine Roitfeld dirigeait Vogue Paris, j’avais toujours envie de le regarder, il s’en dégageait une forme de bonne humeur, d’énergie et de force. Ça lui ressemblait, il y avait une identité. Il existe plein d’autres éditions de Vogue que je n’ouvre jamais. J’ai peut-être tort, mais je n’en attends pas grand-chose.

CSAP Quelle est la fonction d’un magazine de mode ?

GB Il faut que l’on ait envie de ressembler aux gens que l’on voit dedans. Il y a quelques années, j’ai acheté un kilt long d’Hedi Slimane, je ne l’ai jamais mis, mais un magazine m’en avait donné envie.

Elle US, mai 2000

CSAP Quels magazines appréciez-vous actuellement ?

GB De temps à autre, je regarde Monocle, cela m’amuse. C’est sec ! Tyler Brûlé, l’éditeur, est un peu janséniste. J’avoue ne jamais vraiment finir les articles ; c’est sans doute lié à la mise en page peu comestible. Mais ça m’intéresse, car il propose l’image d’un monde qui lui convient à lui. C’est personnel et cohérent.

CSAP Pensez-vous qu’un magazine doive porter l’empreinte de celui qui l’anime ? Vous-même avez longtemps incarné le Elle US…

GB Oui et non. Le Elle US, je l’ai certes incarné, mais je ne l’ai pas inventé seul, disons plutôt qu’avec le directeur artistique, nous avons adapté au marché américain l’esprit du Elle.

Elle US, mars 1992

CSAP C’est-à-dire ?

GB En arrivant aux États-Unis, nous nous sommes rendu compte qu’il y avait beaucoup de femmes très belles dans ce pays, mais qu’elles n’en étaient pas vraiment conscientes. Comme toujours, il y existait des stéréotypes dominants : à l’époque, dans les années 80, il fallait être blonde avec un brushing. Bon… nous nous sommes donc attachés à retranscrire dans les pages du journal le style des femmes que l’on voyait dans la rue et qui n’était pas représenté dans la presse. On essayait de styliser ce qui nous semblait être l’esprit de la femme américaine.

CSAP Et quelle image de la femme reflètent pour vous les magazines aujourd’hui ?

GB Le monde de l’art reflète parfaitement notre époque ; Jeff Koons nous ressemble, il est très grand, très brillant et très cher ! Les magazines de mode me semblent moins connectés au présent. Je les trouve trop stéréotypés. Prenez les mannequins : elles se ressemblent beaucoup plus qu’avant ! Quand on parle de l’époque des super-modèles, on ne les confondait pas. Kate Moss ne ressemblait pas à Linda Evangelista, qui ne ressemblait pas à Naomi Campbell ou à Cindy Crawford. Les filles d’aujourd’hui me semblent moins marquantes. Du coup, on a fini
par utiliser des vedettes pour les covers.

CSAP Vous avez travaillé avec les plus grands tops sans jamais verser dans les dérives sexy outrancières de l’époque. Vos images sont plus « peps » que sensuelles.

GB J’aime beaucoup les images sexy, celles d’un Terry Richardson me plaisent beaucoup, mais j’ai trop de pudeur pour faire ce genre de choses. Quand je photographie incognito des gens dans la rue, ils sont d’ailleurs toujours de dos. Par timidité, pour ne pas déranger.

CSAP Quelles sont les différences entre les presses de mode américaines et françaises ?

GB Les États-Unis sont un grand pays. Les gens du Midwest ne sont pas ceux de la côte est ; pour vendre un magazine, il faut qu’il plaise à un tas de monde différent. D’où un certain formatage… C’est un peu moins le cas en Europe. Je trouve certains titres plus forts. Enfin, je ne désespère pas de la presse américaine, car les Latinos l’emportent aux États-Unis. Du coup, les femmes sont plus sophistiquées. Les Latines sont toujours impeccables : elles se coiffent, font des manucures, se maquillent. Leur énergie influera. Par le passé, j’ai fait des covers avec Salma Hakey ; les ventes se sont envolées ! En tout cas, la mode, le plaisir de s’habiller, c’est plus un truc de Latins ou de Juifs. Les Wasp ergotent pour des trucs en soldes chez Barney’s, ils n’ont pas autant ce goût de l’apparence.

CSAP L’influence de la mode sur les femmes vous semble-t-elle croître ?

GB Une fille qui est hippy chic ne va pas changer. Celle qui s’habille femme d’artiste en Comme des Garçons ou Yohji Yamamoto, de même. Chaque femme a son style et je ne pense pas que les défilés aient une grande influence. Plus que la mode, c’est leur corps, le personnage qu’elles ont envie de représenter qui détermine la façon qu’ont les femmes de s’habiller. Et puis, les tendances, les vraies, viennent plutôt de la rue.

CSAP Quels photographes vous intéressent pour l’instant ?

GB Plus que les photographes ce sont les photographies qui m’intéressent, et le plus souvent des images de reportage dans les quotidiens. Je m’attache au regard des personnages, à la composition, aux arrière-plans. Au cinéma, d’ailleurs, je regarde souvent davantage les arrière-plans, le jeu des figurants, que l’acteur principal. Chez Hitchcock, c’est même un jeu…

CSAP Certains photographes vous ont pourtant marqué ?

GB L’idée même du grand photographe m’ennuie. C’est vrai, certaines images d’Hans Feurer m’ont passionné. Comme celles de Bob Richardson [le père de Terry Richardson, ndlr], dont j’ai encore intacte en mémoire une série en Grèce pour le Vogue français des années 70. Je suis par contre moins sensible aux images très esthétisantes. J’admire évidemment Richard Avedon, mais ses photos ne me passionnent pas plus que ça.

CSAP Qu’est-ce qui a le plus changé dans l’image de mode au cours de votre carrière ?

GB Je feuilletais dernièrement un magazine et découvrais, avec effarement, une énième série façon La Strada. D’un pénible ! Complètement bidon : avec un faux metteur en scène, un décor de cirque… La plaie dans mon métier c’est la généralisation du moodboard. Devoir s’inspirer de photos déjà faites par d’autres. Refaire à l’infini des images clichés. Je n’aime que les choses immédiates ! Une capture sur le vif, à l’endroit où l’on est, au moment présent. J’envisage les photos comme des traces d’instants vécus.

CSAP On trouve de plus en plus de vidéos de mode sur Internet ou iPad, cela vous intéresse ?

GB Si ces vidéos sont seulement des « images en mouvement », non, cela ne m’intéresse pas. Je préfère le cinéma, qui raconte des histoires.

CSAP Vous réalisez nombre de vos clichés de mode dans la rue.

GB Oui, mais cela marche mieux dans des endroits un peu exotiques, sans que l’on sache trop bien où l’on est. Un peu de poésie ne fait pas de mal au réel.

CSAP Le numérique a-t-il modifié votre façon de travailler ?

GB J’aime bien le numérique, car ça va vite, on fait rapidement l’editing. Mais quand je shoote, je ne regarde pas l’écran pendant la séance, je regarde le résultat plus tard.

CSAP Le lendemain ?

GB Non, longtemps après. En fait, je ne suis pas pressé de regarder. J’ai une idée de ce que l’on a fait et je sais.

CSAP Mais lorsqu’il s’agit d’images publicitaires et que les clients sont présents sur la prise de vue, vous êtes bien obligé de décider avec eux ?

GB Ah ! Mais là, je n’ai même pas mon mot à dire… Tout le monde intervient ! Mais pourquoi pas ? C’est comme ça, il s’agit de commandes.

CSAP Quels autres bouleversements ont marqué votre activité ?

GB Photoshop, et je n’en raffole pas ! Quand je travaille, j’essaye d’avoir mon image et j’utilise le moins possible la retouche. Helmut Newton n’a jamais retouché ses photos ; le résultat ne manquait pourtant ni de charme, ni de sex-appeal. La retouche ne se justifie à mes yeux que pour les personnes d’un certain âge, afin d’estomper certaines ingratitudes. Lorsque l’on parle avec quelqu’un qui a dans les 70-80 ans, on est capté par son regard, séduit par son attitude, pris par ses propos. Sur une photographie ne restera de cet instant qu’un masque de chair. Par élégance, on se doit de styliser quelques trucs sur le visage, sans aller jusqu’à de la chirurgie lourde.

CSAP Vous préparez beaucoup vos séances ?

GB Non, c’est le moment qui compte. Ce n’est pas que je sois désinvolte ; j’éprouve toujours une grande angoisse avant les shootings. Je ne cesse d’y penser, mais n’aime pas m’y préparer. J’ai réalisé dernièrement le portrait d’un homme très impliqué dans l’environnement. C’était au mois de novembre, au bord d’un lac, ou plutôt d’un marais. Il pleuvait des cordes, c’était horrible ! On ne savait plus comment s’en sortir, alors je lui ai demandé de rentrer dans l’eau tout habillé sous la pluie. J’avais la photo ! Pour les séries de mode, c’est un peu pareil, il faut savoir saisir les accidents. Vivre l’instant. Souvent, en voyage, je ne travaille pas le matin, on commence par déjeuner. Cela donne à l’équipe l’impression d’être en vacances. Si vous demandez à tout le monde de se lever à 4 heures du matin à cause de la lumière, l’ambiance n’est pas vraiment la même. Et l’ambiance, c’est important ! Vous comprenez, sur un shoot, les mannequins passent leur temps à se faire toucher. Les rédactrices ajustent leurs vêtements, les coiffeurs replacent les cheveux, les maquilleurs retouchent leur teint. C’est assez stressant ! Alors, pour se protéger, elles rentrent en elles et se cachent derrière la carapace d’un personnage. Elles reproduisent du coup les mêmes images d’elles. Les filles connues ont souvent les mêmes expressions sur toutes les photos. C’est bien d’arriver à les emmener ailleurs, et pour cela il est important de créer un climat de confiance.

CSAP Le rapport aux images a beaucoup évolué ces dernières années.

GB On reçoit beaucoup d’images à travers Internet et la télévision, du coup on ne leur attache plus vraiment d’importance. J’ai une petite théorie là-dessus : il y a les images choisies, celles qui vous marquent, et les images reçues, que l’on oublie. Les plus marquantes sont souvent celles qui vous ont demandé un effort : il a fallu se rendre dans un musée, ouvrir un livre, voir un film en DVD. Celles venant directement à nous ont rarement le même impact.

CSAP Est-ce à dire que les images se sont banalisées ?

GB Là, par exemple, regardez : nous sommes dans un restaurant, à la table d’à côté une dame fait des photos de sa copine. On se demande bien pourquoi. Elles ne les regarderont sans doute
jamais ces photos. Non, la photo est devenue une sorte de rituel. Une façon de dire : Nous passons un bon moment ensemble à l’hôtel Costes. C’est un geste symbolique signifiant l’importance de
ce moment. Mais les photos…

CSAP Tout le monde est d’ailleurs devenu un peu photographe.

GB Oui, et sur les séances, c’est même insupportable. Tout le monde sort son téléphone et mitraille : le maquilleur, les assistants, le client. Parfois c’est un making of, un autre jour un film pour Internet. On aboutit à une espèce de confusion. Les mannequins ne savent plus qui ni où regarder. J’ai demandé à ce que cela cesse sur mes prises de vue.

CSAP Le statut de photographe-star en prend un coup.

GB Le photographe a perdu de sa superbe.
Dans le métier, les gens tendent d’ailleurs à penser que l’on peut s’en passer. Une jolie fille avec un maquilleur sur une plage : ça ira bien ! Qu’importe le photographe, on s’en sortira toujours à la retouche… Moi, je sais juste que ce n’est pas l’appareil qui fait la photo. C’est comme la mise en page, avec les computers, tout le monde est devenu DA. À mes débuts, on faisait les maquettes manuellement, on réalisait les tirages, les découpaient, c’était long, mais il y avait de l’émotion. Maintenant, deux clics et le journal est fait. Avec les machines, tout le monde perd un peu de son pouvoir. Dans les journaux, il n’est pas rare de voir les rédactrices décider elles-mêmes de la mise
en page, assises derrière le maquettiste : Mets cette photo en plus grand, j’aime bien la robe, réclament-elles…

CSAP Depuis le triomphe du numérique, les rédactrices de mode ont d’ailleurs pris le pouvoir sur les séances, maîtrisant la composition des photos via les écrans.

GB Elles doivent avoir le pouvoir de toute façon,
car ce sont elles qui déterminent l’angle d’une série ! C’est avec des rédactrices comme Nicole Crassat ou Carlyne Cerf que j’ai fait mes meilleures photos. Le problème, c’est plutôt lorsque l’on collabore avec des gens pas très inspirés qui vous disent juste : On va shooter des pull-overs ! Là, le photographe a intérêt à assurer…

CSAP D’une certaine façon, les rédactrices sont presque devenues des stars. Les avant-textes des magazines de mode décortiquant aujourd’hui leurs looks à la sortie des défilés, comme hier celui des stars sur le tapis rouge.

GB Quant je travaillais au Elle US, il y avait une rédactrice, une petite Française avec du charme, que Bill Cunningham (photographe spécialiste du style de rue à New York) s’est mis à poursuivre pour la prendre en photo. Rapidement, elle a changé sa façon de s’habiller ; elle est devenue plus spectaculaire. Je ne sais pas si c’était un mieux… Il est vrai qu’aujourd’hui, le nombre de photographes présents sur les défilés non pas pour les podiums mais pour shooter les gens à la sortie
est devenu délirant. Je pense que c’est lié à l’idée de reconnaissance. Un phénomène très warholien. Anna Dello Russo, par exemple, je ne sais pas vraiment ce qu’elle fait ; je la vois au show Dior avec des vêtements extravagants, les photographes mitraillent ! Bon, très bien, mais l’élégance pour moi c’est davantage Carlyne Cerf, qui s’habille non pas pour être vue, mais pour se sentir à l’aise. Un pantalon noir, un imperméable, un beau pull ; elle sait qu’elle a besoin de se déplacer. Elle est dans la vie.

CSAP On voit même des rédactrices se muer en mannequin sur les campagnes publicitaires de marques de mode.

GB Tout le monde veut exister un peu… Enfin moi, je déteste être photographié, je ne m’aime pas assez.