la virilité est-elle soluble dans le gender-fluid ?

N°32 SS19 , Adrian Kammarti

En convoquant la figure de l’homme indifférencié, les collections masculines du Printemps-Été 2019 esquissent de nouvelles formes de masculinité. Réaffirmée ou reniée, quel devenir pour la notion de virilité ?

« Comment l’homme est devenu une femme comme les autres » nous racontait Antoine Leclerc-Mougne sur le site Internet du magazine Antidote, invoquant au passage les concepts de « gender-fluid », « gender-neutral », et autres « no-gender » ou « agender ». En novembre 2018, cet article, rejoignant l’offre pléthorique de réflexions sur le sujet (entendez ici la profusion d’interventions en faveur de la disparition des genres dans les médias post-contreculturels tels i-D, Dazed, etc.), venait vanter la propension des dernières collections masculines à emprunter au vestiaire féminin. Le défilé Maison Margiela Printemps-Été 2019 en était symptomatique : avec une succession de silhouettes masculines féminisées, la présentation faisait se succéder des hommes corsetés, couverts de voiles de soie, de kimonos fleuris, ou sculptés dans des pantalons-leggings de couleurs pastel. Le travail de Charles Jeffrey, finaliste du prix LVMH 2018 pour sa marque Charles Jeffrey Loverboy, également. Son défilé Automne-Hiver 2018 présentait une alternance de silhouettes travesties, notamment caractérisées par le port de larges ceintures au-dessus des hanches, d’une robe lainée déchirée, d’amples jupes de cuir ou de chaussures à plateforme. Véritables parodies du genre, ces deux présentations révélaient avec brio la célèbre « crise des catégories » butlérienne, en écho à son analyse de la figure du « drag » comme « tournant en dérision le modèle d’expression du genre et l’idée qu’il y aurait une vraie identité de genre ».

Défilé Cottweiler Spring 2017

Or se pose ici la question du rapport de ces créations à la masculinité, entendue comme « lieu au sein des rapports de genre, pratiques par lesquelles des hommes et des femmes s’engagent dans ce lieu, et effets de ces pratiques sur l’expérience corporelle, la personnalité et la culture »1, comme de leur ancrage au réel. Si ce type de présentation a le mérite de nous dévoiler le caractère éminemment construit du masculin, il semble pécher à le redéfinir au-delà du simple travestissement, autrement dit d’un « devenir-féminin » de l’homme, difficilement assimilable par un large public. Et pour cause, la « masculinité hégémonique »2 n’y est abordée que soigneusement dépourvue de l’une de ses principales composantes, à savoir la notion de virilité et ses attributs de « force physique, de fermeté morale, et de puissance sexuelle »3. En l’omettant, ce modèle révèle de fait une conception univoque et stéréotypée du néo-masculin, tout comme son incapacité manifeste à repenser positivement le diptyque masculinité/virilité4. Ersatz inversés de la « femme en pantalon » du XIXe et du début du XXe siècle5 (cette dernière revêtait l’habit masculin précisément pour son caractère statutaire au contraire des démarches de John Galliano et de Charles Jeffrey), les deux tentatives demeurent artificielles tant elles semblent n’être qu’une parodie, qu’une grossière recherche formelle, symptomatique d’une certaine apolitisation du genre, alors réduit à un simple mode d’être individuel.

« tailorisant » le sportwear, la jeune marque anglaise Cottweiler se livre à une fine resignification des éléments « virils » du vestiaire masculin des périphéries britanniques

Tout autre est l’approche de la jeune marque anglaise Cottweiler, dirigée par Ben Cottrell et Matthew Dainty. « Tailorisant » le sportwear depuis l’été 2016, le duo se livre à une fine resignification des éléments « virils » du vestiaire masculin des périphéries britanniques. C’est ainsi que les survêtements se signalent par leur transparence (Printemps-Été 2017), que les vestes de sport se font crop tops (Printemps-Été 2018), ou que les sacoches à bandoulière typées Gucci ou Burberry, habituellement arborées par une frange de la jeunesse populaire, adoptent les traits féminins de… sacs à main (Automne-Hiver 2018). En résulte une troublante hybridation, une sorte de « queer subtile »6 entre « masculinité hégémonique » et « subordonnée », suggérant une manière singulière de repenser les codes d’une virilité vidée de son caractère oppressif. L’approche fait étonnamment suite aux différentes tentatives de Yohji Yamamoto pour reconsidérer le costume formel masculin dans les années 1980. Par la suppression des épaules rembourrées, leur arrondissement, ses divers jeux de déplacement de boutons, de poches et d’exagération d’ourlets, le créateur japonais envisageait déjà sa déconstruction, par-delà son héritage de Savile Row, en venant reconfigurer une notion de virilité qu’il définissait dans son autobiographie My Dear Bomb [Ludion Distributie, 2001] comme « invention pratique pour contrôler plus facilement les gens ».

Capture Instagram Cottweiler

Aux antipodes donc d’une vision « masculiniste » de la virilité, absurde contre-offensive face aux discours féministes, s’inquiétant du « remplacement des sexes par leur ratatouille définitive »7, Cottweiler semble au contraire introduire un propos « masculiste »8 par une habile mise en question des stéréotypes sexués du vêtement afin de penser l’homme désopressé. Prenant spécifiquement pour objet le concept de virilité, la tentative se révèle complémentaire du projet féministe tant elle participe à l’apaisement des relations de genre en affranchissant l’homme de sa sempiternelle virilité normative. Elle constitue sans doute une réponse pertinente aux divers partisans d’une prétendue « crise de la masculinité », son propre étant d’esquisser une néo-masculinité transfigurée, sans toutefois l’infirmer. 

1 Comme R.W. Connell, nous souhaitons évidemment nous démarquer de toute approche essentialiste, positiviste, normative ou sémiotique de la masculinité pour lui préférer une définition relationnelle l’envisageant sous ses rapports avec la notion de féminité. Cf. R.W. Connell, Masculinités. Enjeux sociaux de l’hégémonie, Amsterdam, 2014, p. 65.
2 Dans son ouvrage Masculinities de 1995, R.W. Connell distinguait les masculinités hégémonique, subordonnée, complice et marginale. La première se définissait par les procédés mis en œuvre pour assurer le patriarcat, quand la subordination se référait plutôt à la position dominée de certains groupes d’hommes (homosexuels par exemple). Pour une récente mise à jour de ces concepts, cf. R.W. Connell, J.W. Messerschmidt, “Hegemonic Masculinity: Rethinking the Concept,” Gender & Society, 2005, 19 (6), 829-859.
3 Construction et ensemble de représentations assurant le bien-fondé de la domination masculine, la virilité semble se rattacher de façon transhistorique à de tels concepts. Cf. J.J. Courtine (dir.), Histoire de la virilité, t. 3, Seuil, 2011, p. 8.
4 Nous distinguons masculinité et virilité, en ce que cette dernière ne serait l’attribut que de certaines masculinités. En cela, nous pouvons imaginer une multiplicité de masculinités, soient différentes manières d’endosser le rôle masculin, pour certaines non viriles, comme la possibilité de féminités viriles. Tout le propos est ici de penser une nouvelle articulation entre masculinité et virilité, hors de son cadre oppressif.
5 Nous faisons ici référence à des figures aussi diverses que celles de Rosa Bonheur, George Sand, Jane Dieulafoy, Madeleine Pelletier ou Violette Moriss. Cf. C. Bard, Les Garçonnes – Modes et fantasmes des Années folles, Flammarion, 1998.
6 J’emprunte ici l’expression de Joe Bobowicz qualifiant le travail de Cottweiler dans son article “Essay: Cottweiler’s subtle queering” publié le 8/06/2018 sur le site SHOWstudio.
7 Inquiétude notamment exprimée par P. Muray dans de nombreuses interventions. Cf. « Le monde sans femmes est à vous », in P. Muray, Après l’histoire II, Les Belles Lettres, 2000.
8 Olivia Gazalé différencie « masculisme » et « masculinisme ». Le terme de « masculisme » postule l’existence d’une « cause masculine à défendre contre les stéréotypes sexués », au contraire du « masculinisme », s’assimilant à une « affirmation de la puissance phallique ». Cf. le site de France Culture, émission Les chemins de la philosophie, « Le mythe de la virilité », entrevue radiophonique avec Adèle Van Reeth diffusée le 13/10/2017.