lettre du mexique

, Edouard Levé

Une journée, un taxi, un voyage à travers une capitale et un peu plus que ça.

Après-midi

Le rosaire de la vierge de Guadalupe pendu au rétroviseur danse encore lorsque je m’assieds à l’arrière de la coccinelle verte et blanche. J’indique au chauffeur le quartier de Tepito. Il n’y est jamais allé et me regarde d’un air suspect. Il ferme vitres et verrous avant de démarrer. En chemin, il demande sa route à un autre taxi, qui lui répond : « Pourquoi vas-tu te mettre dans ce nid de serpents ? » Le guide indique que « le quartier de Tepito est connu des Mexicains pour son haut taux de criminalité ». Des amis m’ont dit : « N’emporte ni sac, ni appareil photo, ni carte bancaire, mais suffisamment d’argent liquide pour ne pas décevoir tes voleurs. » Les rues ont pourtant l’air tranquille. Aucun signe d’hostilité à l’horizon. Façades propres, petites maisons colorées, trottoirs praticables. Ni chien écrasé ni enfant errant avec sac de colle sur les oreilles, ni groupe d’hommes aux regards sombres attendant une bonne occasion de dégainer une arme, par exemple cette planche à un clou que l’on plante dans le dos pour tuer net, droit au cœur. Le chauffeur se signe plusieurs fois en embrassant son pouce avant d’entrer dans la rue où se trouve l’autel de la Santa Muerte. Il me dépose devant une petite maison bleue dont l’auvent blanc empiète sur le trottoir. À droite, cinq cents bougies flambent dans une cabane en tôle ondulée noire de suie. Sur les verres de certaines on lit : « Pour faire patienter la mort, ton amie », « Pour détourner les balles », « Pour être craint comme le jaguar », et sur toutes, en complément, « Pour te protéger de tes ennemis ». Au centre, derrière une grande vitrine, trône une effigie à taille humaine de la Santa Muerte, squelette à perruque noire enveloppé d’une tunique sombre, portant un globe terrestre dans sa main d’os. Des dizaines de répliques l’entourent, de tailles et de factures différentes. Des bouteilles de mezcal et de tequila sont déposées en offrande, ainsi que des joints placés en équilibre sur leur filtre, et dont, consumés, ne restent que les figures de cendre. La Santa Muerte est la sainte des gens qui risquent leur vie et cherchent la protection paradoxale de celle qu’ils redoutent de rencontrer. Elle est connue pour être celle des narcotrafiquants, des tueurs, des voleurs, des prostituées. À gauche de l’autel, une femme de 50 ans en tablier de bonne et tongs de maître nageur vend, derrière sont échoppe, des répliques de la sainte sous toutes les formes possibles : effigie en plastique, bougie, porte-clés, image pieuse, amulette miniature sous blister accompagnée de petites pierres et d’incantations imprimées sur des cartons recyclés, savon de sorcellerie, encens d’exorcisme, parfum de sort… Madame Tactecitahuatl, propriétaire du lieu, est la première au Mexique à avoir dressé un autel public à cette sainte, dont le culte était tenu secret parce que réfuté par l’Église catholique – dont ses adorateurs se réclament pourtant. Elle n’a l’air de rien, mais elle est tout, comme ces grands-mères insignifiantes de certains quartiers, qui se révèlent être les patronnes des cartels locaux. Elle m’invite à assister, cette nuit, à la cérémonie des orientations.

la Santa Muerte est la sainte des gens qui risquent leur vie et cherchent la protection paradoxale de celle qu’ils redoutent de rencontrer

Soir

Je m’attends à une fête gothico-aztèque. Ce n’est pas Marilyn Manson qui m’ouvre la porte, mais un mariachi sous peyotl. De sous son sombrero de velours strassé, il fait parler sa guitare comme une voix humaine, qui me demande le mot de passe. « Xoloitzquintle. » J’entre dans un étroit couloir de pierre de la forme d’un rectangle surmonté d’un triangle, enfumé de vapeurs de coriandre brûlée. J’avance courbé, le sommet est à un mètre soixante. J’arrive dans une pièce dont les murs sont flous, y compris ce qui est accroché dessus, peintures, objets, photos, et textes en hommage à la Santa Muerte. J’approche mon bras pour toucher une tête qui paraît vivante à gauche (chair et cheveux) et morte à droite (os et dents). Ma main devient floue à vingt centimètres du crâne. Faire peur est une bonne façon d’interdire. J’ai beau m’approcher pour tenter de lire les textes, ils restent brouillés, mais quand je regarde les gens qui m’entourent, ils paraissent hyperréels. Ils sont simplement nets. Je parle avec un modiste pour femmes qui, dans son magasin, joue l’homosexuel pour tromper les maris des clientes avec qui il couche. Il me dit son nom, à consonance préhispanique. Impossible de le mémoriser. D’ailleurs, qui peut répéter correctement après une seule énonciation « Quetzalpapalotl », « Huizilopochtli » ou « Itzaccihuatl » ? Il m’annonce l’orientation des festivités : buffet porte Nord, exorcisme porte Est, concert porte Sud, miracle porte Ouest.

Je passe la porte Nord, qui débouche sur une estrade en pierre sur laquelle sont dressées des pyramides d’aliments mimant la forme de monuments mayas, olmèques, aztèques, toltèques, mixtèques, zapotèques, huastèques et chichimèques. Sur les sites que j’ai visités, un dixième des constructions était visible, le reste n’était que tas de pierres sous végétation. Comment font les archéologues pour deviner la forme ancienne des bâtiments d’après un tas informe : numérotation des éléments, puis des années pour assembler le puzzle ? reconstruction créative selon l’imagination ? Mystère des explications, les réponses des guides se contredisent. Je choisis de ne manger que des aliments dont je reconnais le monument. Je prends un taco de guacamole aux sauterelles grillées sur la pyramide de Cholula, une enchilada de taureau aux larves de fourmis sur le Chac Mool de la maison du devin d’Uxmal, quelques gusanos (vers) de maguey (agave) sur la pyramide du soleil de Teotihuacan, et une sucette de lapin maya sur l’observatoire de Chichen Itza. J’arrose l’ensemble de mezcal puisé dans la reconstitution en bouteilles briques de la tombe 104 de Monte Alban. Une jeune femme, qui dit se perdre dans les dédales de Mexico si elle rentre seule en voiture après la tombée de la nuit et ne retrouver son chemin qu’en se faisant guider par un taxi qu’elle paie pour la précéder, me suggère d’aller faire un tour porte Est, où « des réincarnations travesties de saints alternatifs guérissent des maux incurables ».

L’entrée est gardée par un homme en passe-montagne noir sous une casquette à étoile rouge, pipe en bouche. Sosie du sous-commandant Marcos ? Rien ne le distingue de l’original, s’il existe : grâce à son masque, le guerillero peut être en plusieurs endroits à la fois, mais rien ne garantit que celui qu’on voit soit le bon. De quoi rendre fous ses ennemis. Il me laisse entrer dans une grotte aquatique de vingt mètres de haut au milieu de laquelle pendent les racines géantes d’un peuplier ancestral. Les « saints » s’affairent sur des balcons de pierre. Deux Pancho Villa féminins entourent un homme jambe levée, pantalon retroussé. Les yeux fermés, la tête relevée, elles fument en imitant la voix supposée du révolutionnaire, et placent une main sur le genou de l’homme. Elles récitent des phrases célèbres de Villa, dont celle-ci : « J’agis d’abord avec ça (elles pointent leur tête de l’index), puis avec ça (elles pointent leurs supposés testicules). » Plus loin, un géant obèse travesti en communiant miaule des formules du Niño Fidencio en caressant une vieille indienne que l’on vient de plonger dans la boue d’une cavité creusée dans la roche. À côté, un transsexuel en robe rouge guérit les malades en leur faisant danser la cumbia, sur laquelle il chante l’Oración ala Santisima Muerte. « Être ici signifie être déjà guéri à 93 % », me dit Angustias Campeon, ex-sourde originaire de Cuncucul, joli petit village près de Puebla. Angustias ? Concepción ? Dolores ? C’est comme si en français on s’appelait Angoisses Champion, Conception Robert ou Douleurs Chevalier.

Matin

Je quitte la porte Sud où les Tigres del Norte jouent encore sous cocaïne l’hymne national à l’envers et au ralenti, je passe la porte Ouest et je traverse la reconstitution, en cire, recueillie dans les bougies d’offrande de
la Santa Muerte, d’une maison qui, au cours du tremblement de terre de 1985, s’est effondrée en forme de croix christique. Il est temps de rentrer. Je décide de rejoindre à pied le métro, belle occasion de vérifier si je risque quelque chose en marchant dans ce coupe-gorge annoncé aux airs de quartier paisible. À Mexico, les curiosa se cachent sous des apparences banales. Mais je dois remettre à plus tard ce projet suicidaire : le chauffeur m’a attendu toute la nuit devant l’autel de la Santa Muerte. Il insiste pour me raccompagner. Le rosaire de la vierge de Guadalupe pendu au rétroviseur danse encore lorsque je m’assieds à l’arrière de la coccinelle verte et blanche. Je suis dans un pays où le mot « réel » a moins de sens qu’ailleurs.

Paru dans Magazine N°41 vol.1 Oct. 2007