pop-up memory

N°36 FW21 , Serena Ciranna

Assistée pas les machines numériques, notre mémoire n’a plus besoin de produire un effort qui la maintenait, tel un muscle, tendue et en éveil. Mais les réseaux sociaux n’attendent plus seulement qu’on les interroge, ils font resurgir images et moments d’un passé numérique qui ne coïncident pas forcément avec notre mémoire humaine.

Nous avons besoin d’oublier comme nous avons besoin de dormir, pour pouvoir nous régénérer. Nous devons abandonner des aspects de notre moi révolu afin de devenir la personne que nous sommes aujourd’hui, car nous sommes aussi ce que nous oublions. Marc Augé, dans Les Formes de l’oubli : « Dis-moi ce que tu oublies, je te dirai qui tu es. » Pourtant, comment faire lorsque nos traces numériques nous renvoient à notre passé, nous le rappellent et nous forcent à nous confronter dans le détail à des situations que l’on aurait sinon oubliées ? Nos souvenirs font désormais partie du flux d’informations dans lequel nous baignons : nous les croisons sur notre chemin numérique, quand nous parcourons l’actualité ou consultons nos e-mails. L’intelligence artificielle fait émerger le passé d’une nouvelle manière, qui nous bouleverse.

à la différence de la mémoire involontaire de Proust qui jaillit de l’expérience sensorielle du monde pour en dégager les souvenirs, les « mind-pops » ont été comparés à des hallucinations schizophréniques

Depuis quelques années, les réseaux sociaux s’intéressent aux souvenirs de leurs usagers, auxquels ils proposent de revoir d’anciennes publications. Des notifications nous signalent ainsi que nous avons des souvenirs à « revivre » et nous replongent soudainement dans un moment de notre vie datant d’il y a cinq ans. Ce sont des algorithmes qui décident quels éléments du passé faire émerger et mettre en évidence. Les chercheurs de Facebook, qui ont mené des enquêtes à ce sujet, ont constaté que si les usagers n’appréciaient pas spécialement de revoir les photos de nourriture qu’ils avaient publiées, ils aimaient en revanche se souvenir de soirées entre amis. L’apparition de ces souvenirs automatiques n’est cependant pas anodine et se révèle parfois troublante, à l’image du phénomène des mind-pops, c’est-à-dire l’apparition soudaine d’un mot, d’un nom ou d’une mélodie que nous avons auparavant entendu mais qui semble sortir de nulle part, sans lien avec ce que nous sommes en train de faire ou ce à quoi nous sommes en train de penser. À la différence de la mémoire involontaire – dont parle Proust dans À la recherche du temps perdu, qui jaillit de l’expérience sensorielle du monde et dans laquelle les objets sont en relation avec la conscience pour dégager les souvenirs qu’ils gardent en eux – les mind-pops ont été comparés à des hallucinations schizophréniques. On peut aussi les décrire comme des objets trouvés, qui se détachent de la trame de fond du quotidien en raison de leur absence de lien avec le présent.

la puissante capacité de se souvenir, plus que celle de communiquer à distance, est l’aspect le plus caractéristique des technologies numériques

Les souvenirs des réseaux sociaux ne sont d’ailleurs que la partie émergée de l’iceberg qu’est notre mémoire numérique. Il n’est pas difficile d’imaginer que les assistants vocaux que nous utilisons aujourd’hui puissent se transformer dans le futur en prédicateurs de souvenirs. Ils puiseraient pour cela dans les traces personnelles que nous avons disséminées sur le Web, laissées dans d’anciens portables oubliés au fond d’un tiroir ou dans des bases de données situées dans un désert à des milliers de kilomètres. La maison de notre futur proche sera probablement également un dispositif de remémoration : des bribes de mémoire potentielle pourront s’accumuler dans les objets, les plantes ou encore le mobilier connecté. Entourés de dispositifs qui captent et enregistrent des informations, nous baignons dans un environnement remémorant, capable de tout transformer instantanément en image du passé.

Carte mémoire numérique SDHC 64 Go Sony.

Comme le remarque le philosophe Maurizio Ferraris, la puissante capacité de se souvenir, plus que celle de communiquer à distance, est en fait l’aspect le plus caractéristique des technologies numériques. L’espèce humaine n’a jamais créé et sauvegardé autant d’informations que ces dernières décennies, durant lesquelles la moindre action de millions d’usagers, telle la recherche d’une page Web ou un achat en ligne, a été enregistrée. Le dernier produit que nous avons recherché sur Amazon continue de nous poursuivre d’une page à l’autre durant notre navigation. Alors que j’échange en ligne avec ma famille, je suis, sans m’en rendre compte, en train de construire un mémorial fait d’images, de mots et d’émojis au sein duquel les faits les plus triviaux coexistent au côté d’événements capitaux, joyeux ou douloureux. Nous entretenons ainsi un dialogue quotidien avec ces fragments de mémoire. Ces traces forment désormais un nouvel inconscient, de même que nos souvenirs numériques reviennent sournoisement nous envahir, demandant à acquérir un sens ou à être définitivement supprimés. Cette puissante capacité d’enregistrement est d’ailleurs susceptible de changer nos rapports humains, tous nos échanges, des plus banals aux plus intimes, étant dès lors consignés tels les termes d’un contrat, nous rendant ainsi peut-être moins capables d’oublier et de pardonner. Nos dispositifs numériques nous auraient-ils façonnés à l’image de Funes, le personnage borgésien condamné à se souvenir de tout et à qui l’auteur fait dire : « Ma mémoire, monsieur, est comme un tas d’ordures » ?

Si, durant la majeure partie de l’histoire, l’oubli a été la condition par défaut de l’humanité – pour qui l’enjeu était donc de trouver les moyens de garder des traces (sur la pierre ou le papier, ou via des supports électroniques), aujourd’hui, il est plutôt question de réapprendre à oublier. Car, finalement, l’invasion de souvenirs n’est qu’une autre forme de surcharge informationnelle, à laquelle nous ne résistons que difficilement puisqu’elle s’enracine dans nos émotions et dans l’un de nos besoins les plus profonds, celui de faire de notre existence un récit et de renouer avec notre passé. Pourtant, la perte physiologique d’informations est nécessaire à notre esprit, et à notre mémoire même. Avoir trop de souvenirs, c’est plonger dans l’état mélancolique décrit dans le poème de Baudelaire : « J’ai plus de souvenirs que si j’avais mils ans… » Les sujets souffrant d’hypermnésie, une condition qui les empêche d’oublier, sont hantés par les images répétées d’une suite infinie d’instants qui composent leur existence, et ont du mal à donner du sens à ce surplus d’informations. Ainsi, la mémoire humaine, plutôt que d’être envisagée comme une archive, doit être vue comme un filtre vivant qui garde l’essentiel et se débarrasse du superflu. Les souvenirs, écrit encore Marc Augé, « sont façonnés par l’oubli comme les contours du rivage par la mer ».

si durant la majeure partie de l’histoire, l’oubli a été la condition par défaut de l’humanité et l’enjeu de trouver les moyens de garder des traces, aujourd’hui, il est plutôt question de réapprendre à oublier

« Dès mon réveil le matin, je me retrouve comme hypnotisée, à fouiller dans des anciennes photos qui émergent des profondeurs de mon smartphone. Parfois, ce sont des bons souvenirs ; d’autres fois, même les images de moments heureux me rendent nostalgique, surtout si le présent n’est pas aussi excitant. Le passé a souvent l’air mieux, car on oublie ce qui n’allait pas et on ne garde que le bon. Si on est toujours rattrapé par le passé, il est beaucoup plus difficile d’apprécier ainsi le présent et de le vivre pleinement. » Voici les notes que je retrouve dans le journal de bord que j’ai commencé il y a longtemps, en parallèle de ma recherche sur les archives numériques. De fait, c’est souvent dans les moments d’ennui que nous naviguons sur notre smartphone, dans les temps morts du métro ou après une longue journée, allongés sur notre canapé : il paraît donc inévitable que le passé qui défile devant nos yeux apparaisse souvent bien mieux que le présent. La mémoire numérique serait-elle alors mélancolique par défaut ? Comment la technologie pourrait-elle nous aider à nous débarrasser du trop-plein de souvenirs et à vivre sans trop regarder derrière nous ? Comme le remarque le philosophe Luciano Floridi, « augmenter notre mémoire signifie diminuer le niveau de liberté dans la définition de nous-mêmes ».

Pour nous réapproprier le passé sans qu’il nous contraigne, il faudrait essayer de faire des expériences à partir de nos traces numériques, de devenir les hackers de nos archives. Alors, notre mémoire personnelle ne serait pas réduite à une histoire de statistiques – par le biais d’algorithmes qui devinent quel souvenir nous aurions le plus de plaisir à revivre – mais susciterait un plaisir similaire à celui du cadavre exquis. En tirant au sort des souvenirs, la logique des anniversaires promue par les réseaux sociaux serait remplacée par la sérendipité. Nous pourrions aussi nous amuser à provoquer le souvenir. Il suffit d’une expérience aussi simple qu’une recherche par mots clés sur l’une des applications de messagerie qui gardent la trace de nos échanges avec nos parents, nos amis ou des inconnus : avec qui et dans quel contexte ai-je utilisé le mot « amour », « idiot » ou « pardon » durant ces trois dernières années ? Plutôt que de fouiller dans nos anciennes photos et publications sur les réseaux sociaux, qui nous rendent nostalgiques, c’est dans nos messages écrits, dans les longues listes de l’historique des pages Web visitées, dans l’enregistrement de nos déplacements sur Google Maps, que gît une matière brute bien plus riche pour revisiter le passé.