si tu n'as rien à faire, viens dîner à la maison ce soir.

, Valérie Mréjen

E répond par un sourire vague. Il ne sait pas quoi faire de cette invitation. Il se dit en secret : mes amis sont tellement chanceux, ils affichent leur bonheur, ils sont unis, épanouis, gâtés, ils ont de l'amour à revendre. C'est une famille parfaite, ils ne le font même pas exprès. Et en plus de leur équilibre, ils ont les moyens d'être attentionnés. Ils ont de la miséricorde, un bon cœur : « ne laissons pas nos amis chers ». Tout cela est tellement exemplaire. Je ne suis qu'un fâcheux. Je me terre tout seul et dans mon trou. S'ils n'étaient pas là, qui donc me sortirait ? Je leur inspire de la pitié. Us aimeraient me faire plaisir et cette proposition me donne juste le sentiment plus aigu d'être une triste loque. Je suis le vieux célibataire pour lequel on ne peut plus rien. On m'invite par devoir. Je suis le pauvre idiot qui n'a pas où aller et qu'on n'ose pas laisser tomber. Me retrouver au milieu des bruits et du rire, des cris et de la bonne humeur, je ne vais pas pouvoir.

Le regard de M s'illumine. Elle est émue aux larmes et pense intérieurement : comme ils sont généreux. Us ne savent pas combien j'adore passer une soirée chez eux. Ils me convient comme ça à la dernière minute, quelle simplicité. Nous sommes maintenant presque intimes. Leurs enfants m'ont saluée, ils sont dociles, polis, bien élevés. Et n'agrippent pas les jambes de leur maman en détournant la tête. La dernière fois l'aîné m'a attrapé la main pour me montrer ses jouets. Et leur appartement… C'est arrangé exactement selon mon goût, je n'aurais pas fait autrement. Je rentre chez moi guillerette et remontée d'avance à l'idée d'y aller.

j’ai peur qu'ils ne se mettent à chuchoter quand la sonnette retentira. « qui cela peut bien être? Je ne vois pas du tout. nous n'attendons personne. et nous qui espérions passer une soirée tranquille »

F n'est pas sûre qu'elle est vraiment bienvenue : il se peut bien que ses amis se croient obligés. Il est possible qu'ils soient hypocrites. Seraient-ils simplement polis ? Ou bien faut-il les prendre au mot et venir sans chichis s'ajouter au groupe familial ? Mais le « si tu n'as rien à faire » signifie-t-il seulement en cas d'ultime détresse ? Mettons que je me pointe parce que j'en ai envie alors que j'aurais pu trouver une autre solution ; ils vont se dire que je n'ai pas beaucoup cherché et que je suis un pique-assiette. Ils vont trouver que je ne fais pas d'efforts et regretter d'avoir tendu la main. J'ai peur qu'ils ne se mettent à chuchoter quand la sonnette retentira. « Qui cela peut bien être ? Je ne vois pas du tout. Nous n'attendons personne. Et nous qui espérions passer une soirée tranquille. ». Mais si je ne viens pas et qu'ils ont mis mon couvert... Ils auront l'impression que j'ai snobé leur offre. Sont-ils vraiment sincères ? Leur dire que je ne veux pas les déranger ? Ils vont se mettre à insister : c'est une réaction automatique.

H : Ils me prennent sans doute pour un gros looser. Ils pensent que je n'ai rien à faire. Venir chez eux serait un privilège, c'est ce qui pourrait m'arriver de mieux. Ce serait la baraka, la chance de toute ma vie, un événement sans prix. Ils se croient manifestement géniaux. ils doivent trouver que je suis à la traîne, essayant de me hisser pour atteindre leurs grosses chevilles. ils transpirent la fierté et le contentement de soi. Ils m'adressent des sourires figés censés m'apporter de la joie. Ils s'imaginent que je rêve de leurs attentions, de leur amitié, de leurs bons soins. Qu'ils crèvent étouffés par toutes leurs bonnes intentions.

I : C'est ma deuxième famille. Tous les soirs importants, les dîners de fête, les grandes occasions, je les passe chez eux depuis des armées. Ils m'accueillent régulièrement, fidèlement, en ayant la délicatesse de lancer la proposition comme ça, presque en passant, pour éviter de me gêner. Ils m'invitent comme on ferait une suggestion en l'air, en donnant l'impression de ne pas y compter, alors qu'ils y tiennent autant que moi et savent pertinemment que j'attends après eux. Si ce rituel doit un jour prendre fin je serai anéanti. Mais Dieu merci, ils continuent à y penser et à garder la tradition.

S'ils n'insistent pas plus c'est qu'ils font semblant d'y tenir. Ils n'imaginent pas une seconde que je pourrais venir. C'est seulement pour la forme. Ils lancent cette invitation comme on dit « voyons-nous un de ces jours ». Il faudrait qu'on fasse un pique-nique. Ils poussent la cruauté jusqu'à faire exprès de m'en dire trop peu pour signifier que ne suis pas du cercle de leurs amis proches. C'est précisément ça qu'ils veulent me faire comprendre. Je n'ai même pas l'adresse ni d'autres indications. Ils ont pris soin de ne rien ajouter pour que je n'aie ni l'heure ni le moyen d'y aller. De toute façon c'est toujours la même chose. Personne ne veut de moi. Je n'ai plus qu'à me lamenter Ici et à maudire la méchanceté des gens.

K : Me traiter comme ça, moi ? Ce n'est pas de cette façon qu'on m’invite à dîner. Ils peuvent me supplier, se flageller, ramper par terre ou s'arracher les yeux, je ne daignerai pas fouler un centimètre de leur sale plancher. Ils ne savent pas à qui ils ont affaire. C'est tout de même dément. D'où sortent-ils pour être à ce point légers? Je ne suis pas un quidam. On ne me confond pas avec n'importe qui. Je n'ai rien demandé du tout. Voilà comment ils traitent un bon ami… Quand je pense à ce que j'ai fait pour eux. Tout ce que je leur ai donné ! Ils me doivent la reconnaissance, les honneurs, les hourras. De toute façon, j'ai mille invitations bien plus intéressantes. On me demande partout. Je suis très apprécié. Non mais alors. Ils se sont pris pour la reine d'Angleterre.

G : Ces gens me dépriment. Le fait qu'ils aient le réflexe de s'intéresser à moi et de se sentir proches me donne l'impression déplaisante qu'ils me voient comme eux. J'espère pourtant ne pas être aussi glauque. Qu'ils ne s'imaginent pas que je suis l'un des leurs. Ils dégagent un ennui… J'irai dîner chez eux que si je n'ai rien de mieux, ce sera toujours ça. Mais quand même, quel bourdon. Et puis s'ils se figurent que nous allons devenir amis… Ils sont pitoyables et navrants. De toute façon, je pourrai bien me décommander à la dernière minute.