appropriation culturelle vs pensée queer

N°36 FW21 , Adrian Kammarti

Depuis quelques années, la mode se voit accusée d’instrumentaliser
les cultures « non occidentales » par des discours usant allègrement du vocable
d’« appropriation culturelle ». Si le débat se distingue par sa récurrence, et parfois sa pauvreté, il invite néanmoins à nous questionner sur les modalités d’usage du signe vestimentaire. Quel sort alors réserver à l’« other » ?

À qui le tour ? Après Valentino, Dolce & Gabbana, Comme des Garçons, c’est au tour d’Isabel Marant d’être accusée pour la seconde fois d’appropriation culturelle. Dans une longue lettre signée du 29 octobre 2020, la Secrétaire à la Culture mexicaine, Alejandra Frausto Guerrero, prie la créatrice française d’« expliquer publiquement sur quels fondements cette dernière privatise un bien collectif » en défendant la « protection des droits de ceux qui ont été historiquement invisibilisés », avant d’adresser quelques mois plus tard une critique similaire à Zara, également coupable selon elle de la « privatisation » d’une « propriété collective ».

Isabel Marant, collection Étoile automne-hiver 2020-2021

Reposant sur le concept d’« appropriation culturelle », ces discours déplorent la marchandisation de créations en provenance de communautés « invisibilisées », pour souscrire à l’idée qu’une entité n’aurait pas à « s’approprier » une culture ne lui « appartenant » pas à des fins exclusivement esthétiques et commerciales.1 C’est en tout cas le sens de la rhétorique adoptée par bell hooks dans son texte Eating the other: Desire and Resistance (1992), où elle se livre à la théorisation de la notion, qu’elle définit comme stratégie mise en place par la « psyché de jeunes blancs radicaux choisissant d’être déloyaux envers la civilisation occidentale » afin d’« apaiser leurs sentiments de privation et de manque »2. Si l’intellectuelle militante américaine ne peut être taxée d’« essentialisme », visant pareillement le « nationalisme noir », simple réaction à « l’impérialisme culturel » jugé tout aussi commercialisable, elle participe – parmi d’autres – à ouvrir la voie à une lecture postcoloniale de la mode qui marquera les décennies suivantes et poussera à l’émergence de nombreuses polémiques médiatiques.

Le dominant ne peut emprunter librement au dominé, quand l’emprunt du dominé au dominant se fait au contraire « bricolage contre-hégémonique »

Si la critique semble aujourd’hui pleinement entendue, il est utile de souligner qu’une partie des réceptions de ce type de lectures théoriques continue de se rapporter inévitablement aux idées d’essence et d’origine du signe vestimentaire. C’est précisément parce que le vêtement provient d’une communauté marginalisée, qui n’est pas la mienne, que je ne peux pas utiliser la référence et dois témoigner d’un intime respect pour son identité nécessairement considérée comme une donnée si ce n’est totalement immuable, du moins appropriable sous conditions – parfois financières. Il s’agit en clair pour ses partisans d’adhérer à un postcolonialisme vantant les relatives propriété et fixité du signe vestimentaire – au passage systématiquement interprété pour sa dimension politique –, compris dans une relation dominant-dominé. Le « dominant » ne peut emprunter librement au « dominé », quand l’emprunt du « dominé » au « dominant » se fait au contraire « bricolage contre-hégémonique ».

Gucci, collection FW 2018

Différentes stratégies ont été adoptées ces dernières années par les marques de mode pour tenter de répondre à cette interrogation sur le traitement du signe vestimentaire. Trois grands rapports à l’« other » se sont alors dégagés : le rapport impérialiste, désormais automatiquement accusé d’appropriation culturelle, voit la marque utiliser la référence en question de façon purement formelle et utilitaire, sans prêter attention aux conséquences de cet usage ; le rapport de non-communication désigne la manière dont une marque peut s’interdire de puiser dans un répertoire qui n’est pas le « sien » pour s’éviter toute polémique ; le rapport de compréhension, d’altérité réelle ou simulée, peut indifféremment renvoyer à l’élaboration d’un habile argumentaire autour des inspirations d’une collection, comme à une compensation économique, sous forme par exemple de financement par la marque de projets artisanaux locaux. Parmi ces trois utilisations occidentales de la référence culturelle, le rapport impérialiste se fonde sur un modèle colonial, quand les deux suivants relèvent au contraire d’un rapport postcolonial d’essentialisation du signe.

« La figure du sujet définie par le radicant s’apparente à celle que défend la pensée queer, à savoir une composition du Moi par emprunts, citations et voisinages, pur constructivisme donc. »

Dans Radicant : pour une esthétique de la globalisation publié en 2009, le critique d’art Nicolas Bourriaud se livre à une critique du postcolonialisme dans son acception multiculturaliste, pour lui opposer une altermodernité définie comme « plan de construction qui permettrait de nouveaux aiguillages interculturels »3, ou « monde de l’inauthentique » basé sur la figure du « sémionaute », celui qui invente des parcours entre les signes. L’auteur promeut par là une nouvelle manière pour l’artiste de repenser le rapport entre les cultures qui, en reléguant leur origine au second plan, penserait plutôt en fonction de leur destination, sur le modèle de la pensée queer : « La figure du sujet définie par le radicant s’apparente à celle que défend la pensée queer, à savoir une composition du Moi par emprunts, citations et voisinages, pur constructivisme donc. »4 C’est de cette façon qu’est notamment conçue pour Bourriaud la sculpture Framed and Frame de Mike Kelley, puits votif de la communauté chinoise de Los Angeles constitué de graffitis, de statuaires bouddhistes, de croix catholiques ou encore d’art minimal, tout à fait symbolique d’une esthétique consolidée par juxtaposition de références hétérogènes.

Dans la mode, l’image du radicant n’est pas sans rappeler le travail d’Alessandro Michele chez Gucci, dont la collection Fall 2018 est pourtant accusée d’« appropriation culturelle » ; l’analyse médiatique se distinguant ici par un contresens radical. En se référant à Donna Haraway et à son Manifeste Cyborg (1984), Michele soutient le caractère construit et malléable de l’identité contre les idées d’essence et d’origine sur lesquelles se base l’appropriation culturelle. Par la confrontation de références hétérogènes – cohabitent dans la même collection maillots de baseball, turbans sikhs, étole catholique, détournement du logo Sega, clins d’œil cinématographiques et bien sûr à l’histoire de Gucci –, Michele parvient brillamment à introduire une conception constructiviste de l’identité sur le modèle du cyborg, en écho au chaos sémiotique globalisé. Loin de relever d’un postmodernisme vide ou d’une « appropriation culturelle », son travail se comprend à l’inverse comme une esthétique queerisée, sorte de voyage identitaire spatiotemporel, où tout signe est traité comme équivalent et peut être approprié le temps d’une collection, d’une escale5.

Ainsi cette esthétique peut-elle justement permettre le dépassement des discours axés sur la propriété du signe, pour lui substituer une commutabilité radicale en faveur de l’émergence d’un espace de mode commun où l’artiste non occidental ne serait plus prié de se distinguer par la référence constante à son origine. C’est expressément ce que regrettait Kenneth Ize quand il remarquait la propension du public occidental à ne comprendre son travail qu’en termes d’africanité6

1 Comme une extension de la notion de « récupération » chère à la fin des années 1960 et à la décennie 1970, quand il s’agissait pareillement de dénoncer l’utilisation de références contestataires ou contre-culturelles par les marques de mode.
2 Black Looks. Race and Representation (1992), bell hooks, Routledge, 2015, p. 26.
3 Radicant. Pour une esthétique de la globalisation, Nicolas Bourriaud, Denoël, 2011, p. 45.
4 Ibid., p. 63.
5 C’est d’ailleurs tout le sens des silhouettes Balenciaga de la collection Gucci Fall 2021, la griffe et le vocabulaire formel de Balenciaga finissant par être confondus indifféremment aux autres signes traités.
6 « Rencontre avec Kenneth Ize, le nouveau créateur favori de Naomi Campbell », par Delphine Roche, sur numero.com/fr, 18/08/2020 (consulté le 6/07/2021).