journal intime

N°21 Fall 15 , Céline Mallet

À quoi rêvent les stylistes ? Plateforme drôle et dandy réservée aux happy few, le compte Instagram de Camille Bidault Waddington cultive la curiosité et l’association libre.

Au hasard, cette séquence de quelques visuels glanés dans les pages de catalogues et magazines : le hard-rocker Dave Lee Roth s’offrant, poitrail poilu et futal moulé, enchaîné à un grillage ; l’ancien modèle et designer Tina Chow attachée au comptoir d’un bar, robe tailleur immaculée, au côté de son mari qui, lui, s’offre un verre de champagne ; quatre filles newtoniennes, en talons et formidablement nues, se préparant à l’orgie dans une somptueuse cave à vin… Viennent ensuite deux déménageuses, tout en jambes elles aussi, qui transportent aux abords d’un imposant hôtel ce qui semble être du mobilier de salle de bains – comme en hommage à l’érotisme torve de Duchamp et son urinoir. L’ensemble respire le soufre et la drôlerie surréalisante des rituels obscurs, en noir et blanc chic pour la morgue et le contraste. Ailleurs, on tombe sur cette couverture de livre griffée Gallimard au titre qui prévient : Plaidoyer pour une certaine anormalité.

Capture du compte Instagram de @camillebwaddington.

Le compte Instagram de la styliste et consultante française Camille Bidault Waddington n’est pas tout à fait la vitrine officielle ou l’impeccable machine promotionnelle qu’il peut devenir pour ses confrères ; la styliste est trop libre joueuse pour cela. Passée par la presse anglaise pointue (Dazed, The Face), invitée régulière de la presse internationale et en France de quelques magazines choisis (Double), Camille Bidault Waddington œuvre ou a œuvré pour Chloé, Marc Jacobs, Victoria Beckham… Ou Hermès, sous la houlette de Christophe Lemaire. L’application Instagram plaît manifestement à cette iconophage cultivée : son compte est journellement, généreusement alimenté. @camillebwaddington s’appréhende comme le journal singulier d’un regard. Partant, il est l’occasion de saisir, en live ou heure par heure, la nature instable des mécanismes créatifs de ce métier bizarre qui est le sien : muse et tête chercheuse lorsqu’elle nourrit l’imaginaire d’un créateur ; bricoleuse d’histoires et faiseuse d’images lorsqu’elle interprète et transmet le sel des collections d’une saison envers et contre leur diversité.

ce compte Instagram est l’occasion de saisir la nature instable des mécanismes créatifs de ce métier bizarre : muse et tête chercheuse qui nourrit l’imaginaire d’un créateur ; bricoleuse d’histoires et faiseuse d’images

Camille Bidault Waddington traîne en bande, dans le 9e arrondissement parisien ; mais il lui arrive aussi de sortir de la capitale. Elle aime danser aux concerts, va voir des expositions, regarde les comptes alliés et drague délicatement ses intimes. Elle s’autorise même quelques selfies, où elle a d’ailleurs des airs d’Anjelica Huston (période Bob Richardson). Surtout, elle compulse, archive, trouve et se souvient. Sa bibliothèque personnelle est dense ; elle a de la mémoire, et le goût bien distinct. Avec elle, on est rarement dans le no time’s land de la contemporanéité mondiale. De la même manière, on trouvera peu sur son compte les sempiternelles icônes du chic international, les Françoise Rampling, Charlotte Hardy ou Jane Moss, dont la beauté, certes, et l’allure, à force d’être ressassées, ne délivrent plus que l’ivresse extra light et consensuelle du cliché.

Capture du compte Instagram de @camillebwaddington.

Les archives et les trouvailles, les souvenirs et les proches, les heures oisives et le travail se mêlent intimement sur le compte, sans programme préalable et sans effet d’annonce. Ses sources, qui remontent souvent sur vingt ou trente ans, voire plus, Camille Bidault Waddington ne les divulgue pas toujours. Et elle se fiche assez de respecter l’homogénéité d’une référence qu’elle photographie, puisque de toute façon le format même d’Instagram altère nécessairement les visuels qu’il vampirise. Cela l’arrangerait presque, puisqu’une image chez elle n’arrive jamais seule, que l’image a souvent la valeur d’un fragment qui demande à être complété, d’un moment qui en appelle nécessairement un autre.

Capture du compte Instagram de @camillebwaddington.

Le compte en son entier fonctionne comme un ouvroir de narration potentielle, sinon un carnet de tendances fantasque et volage. Les images s’associent volontiers entre elles, ordonnent des petites séries, permettent des quasi-éditos, qui suggèrent là le désir d’une couleur, ici la qualité d’un port de tête, ailleurs l’érotisme d’un geste, l’invention d’un personnage, ou la réminiscence d’une romance, d’un film, d’une époque. La mode s’élabore aussi autour de ces motifs funambules. Aide-mémoire et boîte à outils, le compte Instagram de Camille Bidault Waddington dit justement l’assembleuse affranchie qu’elle est, dans sa pratique du style, bien au-delà des volontés publicitaires des marques.

Capture du compte Instagram de @camillebwaddington.

Et puisque « les voleurs, les espions, les amants, les diplomates […] connaissent seuls les ressources et les réjouissances du regard »*, sans doute faut-il ajouter les stylistes, dont celle qui nous occupe est une version flâneuse en mode Baudelaire qui compose avec l’air du temps jusque dans ses détails les plus volatils.

*Cette citation de Balzac est judicieusement proposée par le Petit Robert à la définition du mot « regard ».