d’une école à l’autre

N°29 FW17 , Emilie Hammen

Les cursus mode se sont multipliés, attirant toujours plus d’étudiants bien que les formations soient majoritairement payantes. Outre la fascination que constitue le monde – merveilleux – de la mode, une autre raison peut être la professionnalisation qu’offrent ces formations. Mais est-ce un bon calcul ? Retour sur ce qui faisait une éducation en arts appliqués il y a quinze ans.

L’école Duperré, un peu après 2000. Arriver de province et enfin rentrer au cœur du sujet. Se sentir toute petite et franchement dépassée. Il faut replacer un peu l’époque, récente, mais pourtant déjà radicalement transformée, oubliée. Alber Elbaz assure chez Lanvin, Ghesquière chez Balenciaga c’est vraiment quelque chose. On identifie bien les frères Bouroullec, chez Habitat comme chez Vitra, mais c’est Droog qui pique vraiment notre curiosité. Marc by Marc Jacobs nous abreuve de tote bags et de tongs en plastique abordables – on touche le Graal et l’on s’apprête à découvrir Lagerfeld chez H&M à portée de porte-monnaie. Les premiers émois du luxe déclinés en fast fashion.

Purple, n° 15, Spring-summer 2003

Rentrer à Duperré, c’est rentrer en religion – on suit cette injonction de curiosité culturelle et les après-midis se passent à la librairie Beaubourg, à la Hune ou chez Artazart. Les rives du canal ont tout juste amorcé leur gentrification. Antoine et Lili, Stella Cadente font figure de pionniers sinon de leaders du cool. On feuillette Purple et ArtPress sans les acheter, mais grâce à Taschen, des pavés d’images sont aussi accessibles pour une bourse d’étudiant. Fashion Now trouve une place de choix sur notre étagère Billy – on compulse avidement ce Panthéon de la création de mode contemporaine. Un snapshot, un instantané du passage du siècle où les Belges répondent aux Anglais – l’Académie d’Anvers renvoie la balle à Saint Martins. C’est de là qu’ils sortent tous. Martin Margiela officie encore chez lui et l’on perçoit petit à petit toute sa primauté.

ce qui caractérise le mieux cette éducation : un lâcher-prise, cette position à la fois délicieuse et terrifiante d’être happé par quelque chose qui nous dépasse

Depuis dix ans à peine, on nomme des DA pour animer des vieilles maisons françaises. C’est Terry Jones, du magazine i-D, qui consacre cet état de l’art, ce fashionable Who’s who? qui parfait notre éducation. Le risque avec les démarches rétrospectives, c’est souvent d’enterrer son sujet – on sonnerait ici donc définitivement le glas des 90s. Tous les deux mois, à l’entrée de l’école, on repère aussi une pile de magazines blancs – ils sont gratuits et incarnent quelque chose à quoi on n’appartient pas encore tout à fait et on les aligne chez soi, à côté de Fashion Now.

Fashion Now, i-D selects the world’s 150 most important designers, Taschen, 2002

Mais on n’est pas franchement encore dans une nouvelle ère – la consommation d’images à laquelle on nous enjoint de nous adonner pour notre culture personnelle, c’est en bibliothèque qu’elle se pratique, nous confrontant à toute la matérialité du livre – usé, emprunté, mal imprimé. Forney, la BPI… on s’organise, on s’y déplace et on les aborde avec une idée précise : un nom, un artiste pour choisir son allée, son rayon. On est loin de la logorrhée visuelle de Pinterest et Tumblr, consultables à toute heure et de partout, qui pallie le manque d’inspiration – il faut articuler l’objet de sa recherche et non se laisser porter par les hasards heureux des algorithmes informatiques, leurs suggestions et leurs cookies. Un mood board se construit avec les savants calculs des cartes de photo-copieuse : noir et blanc, 10 centimes ; couleur, 1 euro. On hésite, on dose, on est encore un peu au XXe siècle.

Au Théâtre de la Colline, la prof de français nous a entraînés voir Valère Novarina. On n’a rien compris. C’est peut-être ce qui caractérise finalement le mieux cette éducation : un lâcher-prise, cette position à la fois délicieuse et terrifiante d’être un peu perdu, d’être happé par quelque chose qui nous dépasse. Il faut s’autoriser à ne rien comprendre, c’est comme ça qu’on avance. On se défait de ses certitudes, on se projette dans un inconnu qu’on façonne, projet par projet. Plus c’est foutraque, moins c’est convenu, mieux c’est. On étreint le bizarre, on se bouscule, on sort de sa zone de confort et de bon goût. Finalement, c’est si bien que ça Lanvin ?

la question du professionnel nous effleure à peine – on est bien plus occupé à réinventer des formes qu’à rentrer dans celles qui existent déjà

Il faut percevoir ce qu’il se passe au-dehors, mais on ne songe pour le moment pas franchement à s’y inscrire. La question du professionnel nous effleure à peine – on est bien plus occupé à réinventer des formes qu’à rentrer dans celles qui existent déjà. On ne doit pas s’adapter au monde, c’est à nous de dessiner celui de demain – ses usages, ses formes et ses métiers. Idéaliste et prétentieux ? Sans doute un peu. On a bien fini par rentrer dans des cases.

i-D magazine, n° 211, juillet 2001

La question du stage se pose, certes, mais à mille lieux des plans de carrière. Microstructure indépendante, créateur autodidacte et antisystème… une joyeuse improvisation bien éloignée de la maîtrise des logiques de marque et des groupes qui les orchestrent. Le débat « l’école doit-elle former des citoyens ou des professionnels ? » se pose également dans ce cadre plus exigu des écoles d’art et de mode.

En somme, ce n’est franchement pas à un job qu’on avait été formé, mais à une disposition d’esprit. Et il faut savoir apprécier la pérennité de celle-ci sur le premier ; elle survit à tous les contrats de travail.