de vrais vêtements ?

N°27 Spring 17 , Gabrielle Hamilton Smith

L’opposition entre mode et vêtements, sous-entendu entre habits futiles et « vrais vêtements », nourrit aujourd’hui le travail et le discours d’un certain nombre de designers. Cette dichotomie fonde les stratégies commerciales de marques aussi diverses que Margaret Howell, Lemaire ou Koché, se donnant pour projet de revenir à un vêtement « réaliste ». Mais de quoi est-il question quand on parle de vêtement « réel » ou de « vrai » habit ?

Double irréalité de la mode
Si les « Vetements » (sans accent circonflexe) de Demna Gvasalia n’ont pas été précurseurs de ce mouvement, ils en cristallisent un certain nombre d’exigences : rapport assumé au quotidien et au banal, culte de la fausse négligence, et érection du confort physique en critère absolu. La « réalité » n’est pas ici un critère économique, et ces créations sont loin d’être abordables pour le commun des mortels. On parle plutôt de vêtements à la fois haut de gamme et confortables, de vêtements esthétiquement exigeants, mais que l’on peut porter toute une journée – une journée « réelle », c’est-à-dire une journée passée hors de chez soi, dans le monde de la ville, et peut-être même, comble de l’audace, une journée de travail – sans s’en trouver dérangé. Lotta Volkova, co­fon­datrice de Vetements, le dit elle-même, le label est né de la question : « Qu’aimerions-nous, moi et mes amis, porter ? »

©Vetement

Habit portable dans « la vraie vie », habit qui peut épater, mais aussi être oublié une fois enfilé, ce « vêtement réel » existe donc par opposition au vêtement d’apparat, qui est non seulement celui des traditions surannées de la haute couture, mais également celui des propositions fantasques de bien des créateurs de prêt-à-porter. Comme d’un Marc Jacobs – pour ne citer que lui –, qui continue de décliner à chaque saison des modèles grandioses et fascinants de choses que l’on n’a pas vraiment envie d’enfiler. Chaussures acrobatiques, robes handicapantes, matériaux si précieux qu’ils suffisent à dissuader de sortir de chez soi. Ces vêtements n’ont d’ailleurs souvent pas même vocation à être portés, mais constituent une façade commerciale, purs gadgets publicitaires de labels se concentrant désormais sur leurs ventes de maroquinerie, parfums et cosmétiques.

cet intérêt pour « la réalité des vêtements » pointe aussi l’éloignement progressif du design de mode avec toute réalité vécue, toute intimité, mais aussi toute identité.

Le destin de tels vêtements est seulement de faire image, d’être le plus « pictural » possible, le plus frappant au sein des colonnes minuscules et fugaces d’une page Instagram, et peu importe alors qu’ils intègrent ou non l’existence quotidienne d’un quelconque être humain. Images virales dont les exemplaires réels sont aussi rares qu’onéreux, aussi beaux qu’insortables, destinés à une micro-élite économique qui ne les désirera que peu de temps et ne les portera que quelques fois, mais qui n’aura cependant pu les trouver en magasin que plusieurs mois après les avoir aperçus sur le podium d’un défilé – les vêtements de luxe peuvent, effectivement, ressembler à des fantômes d’habits. D’où les critiques de certains acteurs du monde de la mode ou d’auteurs, qui, comme Anja Aronowsky Cronberg, constatent que « la mode semble aujourd’hui avoir délaissé la réalité des vêtements que l’on porte dans la vie quotidienne pour devenir le produit dérivé de l’image d’une marque »1.

©Lemaire

Défendre des modes de vie
Cet intérêt pour « la réalité des vêtements » ne soulève donc pas seulement les questions du confort ou du droit à la nonchalance, il pointe également l’éloignement progressif du design de mode avec toute réalité vécue, toute intimité, mais aussi toute identité, pour se contenter de faire tourner à vide le kaléidoscope de signes arbitraires d’un système publicitaire clos sur lui-même. Cherchant à relier le vêtement à la vie quotidienne, on cherche aussi à parler d’histoire, personnelle et collective, et peut-être le vêtement réel est-il enfin celui qui prend racine quelque part, dans un récit partagé, une communauté, un héritage, celui qui sait s’identifier avec un mode de vie.

images virales dont les exemplaires réels sont aussi beaux qu’insortables, destinés à une micro-élite […] les vêtements de luxe peuvent effectivement ressembler à des fantômes d’habits.

On pense à la designer anglaise Margaret Howell, dont le travail s’inspire, non sans une forme de nostalgie, de la grande tradition du vestiaire bourgeois britannique. Trenchs, vestes en tweed et pantalons à pinces deviennent chez elle les expressions insurpassables d’une forme d’élégance pratique et universelle. La culture vestimentaire dont elle se veut l’héritière n’a pas peur du quotidien, du banal, ni même de l’ancien ; elle-même grande nostalgique et amatrice de vêtements de seconde main, elle veut créer des vêtements qui durent et soient porteurs d’histoire, plutôt que des vêtements qui impressionnent. Si la qualité du tissu, la perfection classique de la coupe et le soin pris à la fabrication l’emportent chez elle sur la fantaisie, c’est dans un mouvement de défense contre notre folie contemporaine de la surproduction textile, dans une volonté de renouer avec un temps long du vêtement, philosophie n’estimant au fond rien plus que les vêtements aimés durant l’enfance et qui érige le vieux pardessus du père en ultime idéal esthétique.

Bien des discours de jeunes marques – quoique très éloignées de cet idéal d’élégance à l’ancienne et peut-être aussi moins préoccupées de ralentir l’économie de la mode – racontent un même désir de retourner à des habits forts d’une densité identitaire, s’ancrant par exemple dans l’histoire contemporaine des modes de vie urbains, populaires, des cultures de la banlieue ou du hip-hop. La réapparition de la culture streetwear sur les podiums a, de fait, souvent été soutenue par des discours sur la nécessité d’une sincérité idéologique et identitaire du vêtement. Notamment chez des labels français tels qu’Avoc ou Koché, qui choisissent même le plus souvent d’organiser leurs défilés dans des lieux publics – points clés d’une géographie parisienne vécue – tels que le Forum des Halles, des terrains de football, le Passage du Prado, et plus récemment la grande friperie Kiliwatch… Des lieux de passage et de mixité sociale par opposition aux cocons abstraits et aseptisés qui accueillent les grands défilés. S’inscrire dans la matière même du réel, embrasser tel qu’il est un monde commun, pour en tirer des vêtements de mode qui soient immédiatement connus et reconnus comme intimes, ferments affectifs, voilà peut-être le rêve fondateur de telles démarches.

Et lorsque Gosha Rubchinskiy collabore avec des marques de sportwear italien telles que Sergio Tacchini, Kappa et Fila, la boucle est bouclée. On ne peut sans doute pas aller plus loin dans le culte du réel qu’en transposant sans presque aucune modification un vêtement populaire, banal, vêtement quotidien au style sans grande prétention, sur un podium de fashion week. Mais ce véritable petit bout de monde réel qu’est un vieux modèle de pull Fila, pris quasiment tel quel et exposé aux flashs de photographes venus du monde entier, ne devient-il pas alors immédiatement autre ? Tout objet banal, indifférent, mis sur un podium et devenant ainsi un objet de mode actuel n’est-il pas immédiatement débordé par la valeur nouvelle dont il devient porteur ?

Car charger un vêtement de la simple conscience d’être la dernière expression du cool suffit, en soi, à transcender toute valeur d’usage, toute praticabilité, mais aussi toute l’histoire dont il est chargé, pour en faire un objet de fantasme : un vêtement plus cher, plus désirable, plus flatteur que tous les autres. Ou du moins un objet saillant, un objet qui donne un relief nouveau à la vie quotidienne. Et c’est là tout le paradoxe de ces philosophies du vêtement vrai, puisant à la source de l’expérience commune pour nécessairement venir bouleverser, transcender, l’inspiration qu’elle leur offre.

1 Vestoj n° 5, On Slowness.