le vêtement comme libido

N°25 Fall 16 , Gabrielle Hamilton Smith

Que désire-t-on quand on a envie de mode ? De distinction sociale, de pouvoir érotique ? Peut-être d’air frais tout simplement, d’un ciel nouveau. Changer de vêtements comme on changerait de vie en rêve : voilà certainement l’un des fondements souterrains de ce que l’on peut appeler la pulsion de mode.

Tous les défilés, tous nos magazines, par leurs ambiances et leurs silhouettes, nous racontent des histoires. Ils nous parlent de femmes et d’hommes qui existent en rêve et que l’on pourrait devenir. En adhérant à la dernière mode, on ne fait rien d’autre que de vouloir croire aux contes que les collections nous inventent, rien d’autre qu’endosser le rôle, nouveau, d’un de leurs personnages fantasmés : pouvoir renaître à chaque saison, voilà ce que met en jeu le désir de mode.

©Janneke van der Hagen.

Imaginations sensibles

S’abandonner aux récits des catwalks, c’est se laisser emporter par des courants imaginaires, vers d’autres lieux d’existence. Seulement, la cadence de suivi et d’abandon de formes et de styles est aujourd’hui tellement rapide qu’il serait absurde de continuer de penser que l’on aime un vêtement parce qu’il exprime le contenu d’une intériorité, une individualité profonde et stable. En adhérant successivement ou même simultanément à des tendances aussi étrangères l’une à l’autre que, par exemple, le street wear et le bondage, on ne donne que le signe d’une pulsion vers le rêve, dont les résultats aussi variés que contradictoires nous désignent surtout comme des êtres de mouvement, d’incertitude et de désir. S’il nous faut maintenant des pré-collections pour patienter jusqu’à la fashion week, mais aussi suivre quotidiennement les marques de designers ou d’icônes de mode sur les réseaux sociaux, s’il manque toujours un dernier terme à notre soif de style, c’est qu’elle est en elle-même une libido pour part indifférente au dernier objet qu’elle désire.

désirer un vêtement à la mode, c’est s’identifier à lui, mais d’une identification comme impromptue, passagère, qui oscille entre le caractère sans appel de l’envie et le dérisoire de sa durée

La mode est d’abord un goût pour l’image, pour les combinaisons de formes, couleurs et matières, et de ce fait un plaisir perceptif. Saint Augustin décrivait dans La Cité de Dieu cette passion du sensible ou « libido sentiendi », comme un désir de percevoir, désir charnel élargi dont participe certainement notre goût du vêtement. Le plaisir de porter de nouveaux vêtements est le plaisir d’une sensation intensifiée de soi-même, qui est aussi augmentation du rayonnement de notre présence dans le monde, et bien sûr dans les yeux d’autrui. À la fois acteur et spectateur de lui-même, le corps habillé est un corps qui jouit de raconter des histoires par le biais d’une silhouette.

La liberté dans l’aléatoire

Et, heureusement, cette présence esthétique au monde est un lieu où l’on a toujours le choix d’être un autre, ou même de se faire renégat : apaisement relatif face à l’angoisse de la liberté, la mode permet d’essayer d’être quelque chose pour un temps que l’on sait provisoire. À travers elle, le corps s’accomplit dans le multiple, par opposition et combinaison de styles, par épuisement de tous les possibles. Elle est donc non seulement une pulsion sensible, sensuelle, mais aussi une pulsion qu’on pourrait appeler morale, celle d’une vie libérée du définitif, qui se laisse aller au hasard et à l’aléatoire. Car choisir un vêtement relève plus d’une disponibilité à la chance que d’une liberté créatrice. S’habiller à la mode n’est que se lancer dans le grand bain de la possibilité, se laisser aller à l’attente d’un plaisir encore indéterminé, à la séduction d’objets encore mystérieux au moment où on se prend à rêver d’une nouvelle apparence. Désirer un vêtement à la mode, c’est s’identifier à lui, mais d’une identification comme impromptue, passagère, qui oscille entre le caractère sans appel de l’envie et le dérisoire de sa durée. Le choix du vêtement exalte la liberté en même temps qu’il nie ses effets, car le choix n’est jamais définitif, il est toujours réversible. On fournit un engagement évanescent, sans angoisse quant aux possibilités négligées ou abandonnées au profit de la mode : elles reviendront. On engage pour un jour ou une saison l’espace de son corps, on n’engage pas le temps de sa vie. La mode est quelque part entre l’acte et la trêve, la décision et le délai. Elle est le repos de l’espèce qui doit agir pour être le lieu où, en se fabriquant soi-même, on s’abandonne, même sans le vouloir, à son temps. Elle est de la liberté dédramatisée, facilitée.

à la fois acteur et spectateur de lui-même, le corps habillé est un corps qui jouit de raconter des histoires par le biais d’une silhouette.

La souplesse morale et la loi de la nouveauté qui caractérisent notre XXIe siècle ne font peut-être que laisser le champ libre à la tendance profonde qu’est le désir de mode, et qui n’a d’ailleurs pas attendu les arrivages quotidiens du shopping en ligne pour se manifester. En couvrant nos corps d’attributs changeants, la mode a toujours laissé voir une humanité toute de possibilité et d’inachèvement, construisant et reconstruisant notre image au hasard de pillages et d’inventions impromptus qui placent, aujourd’hui plus que jamais, nos existences sous le signe du sursis et du temporaire. Notre image devient un espace de flottaison, de variabilité et d’éparpillement du réel.

Recyclage et intimité

Et peu importe alors que, comme tout désir obsessionnel, la mode ne progresse pas mais oublie, retrouve, invente parfois et se répète souvent. Les vieilles critiques de la mode comme art amnésique ne voient pas bien loin : oui, les formes et les inspirations se répètent, rebondissent d’époque en époque, mais jamais de la même façon, parce qu’elles sont toujours investies d’un nouvel esprit, de nouvelles aspirations, de nouveaux corps. Les affiches Jugendstil de Koloman Moser ne sont pas celles, psychédéliques, de Stanley Miller, bien qu’elles se ressemblent parfois comme deux gouttes d’eau. Peu importe que les années 1970 soient si redevables de leurs formes esthétiques à un mouvement antérieur, si le psychédélisme les a rendues à nouveau vivantes et les a proprement ressuscitées. De même pour la mode contemporaine à qui on reproche de préférer le ressassement à l’invention, alors que toute réutilisation, détournement, réappropriation tend à être une production à part entière. Les années 1990 que l’on rêve aujourd’hui ne sont pas celles qu’on a vécues mais d’autres, fantasmées, qui engendreront certainement une expérience nouvelle des apparences. C’est-à-dire qu’en s’habillant aujourd’hui comme d’autres s’habillaient avant, on ne peut jamais simplement revenir à leur présent. L’appel conscient à d’anciens styles vestimentaires, surtout mainstream ou frontalement vulgaires (cette année, on s’est quand même vu prophétiser le retour du jogging Juicy Couture), est en fait le signe que n’importe quel vêtement peut être le lieu d’une pulsion imaginaire, et que l’on peut quitter le réel au moyen de ce qui a un jour été sa plus banale expression, en bref, le signe que le désir peut investir l’image de presque tous les mondes vécus, aussi étrangers nous soient-ils au fond. Pour reprendre les mots de Michel de Certeau à propos de la consommation créatrice, la mode contemporaine « braconne » sans relâche dans son histoire, arrache les images à leur sens pour les investir d’une subjectivité nouvelle. Et ces recompositions permanentes, ces réutilisations ne sont peut-être pas tant du côté de l’amnésie et de l’irrationnel qu’elles ne relèvent d’un besoin de composer des identités toujours plus complexes et nuancées, conscientes de toutes les formes que nous a laissées l’histoire. De nouveaux rêves avec de vieilles matières, voilà ce que tâche de faire la mode, sans doute plus dignement qu’on ne saurait le penser.