francesco masci

N°36 FW21 , Gabrielle H. Smith & Dimitri Laurent

« La mode est un nihilisme joyeux. »
Francesco Masci est philosophe. Depuis « Superstitions » jusqu’au récent
« Traité anti-sentimental », il décrypte les naïvetés et les nihilismes contemporains. La mode est pour lui un objet privilégié de réflexion qu’il envisage de développer bientôt dans un livre. Entretien.

G/D Tu décris dans ton dernier livre les paradoxes du besoin actuel d’authenticité, du « retour au réel »…

FM Oui, la modernité est en train de buter sur un paradoxe très subtil, l’apparition d’un fétichisme du réel. Attention, la modernité a toujours été confrontée à des paradoxes (pas de modernité sans paradoxes), mais cette fois-ci les choses semblent un peu plus compliquées. La fiction d’un réel ou d’une nature sentimentale bienfaisante deviennent des énigmes et des forces de blocage antimodernes pour une société qui avait fondé son organisation sur la fluidité dans la survenue des fictions et des images. La mode est forcément investie aussi par ce processus d’un retour du « réel » annoncé comme providentiel. Le monde sous l’emprise de l’économie et de la technique, et plus généralement de l’abstraction, est jugé moralement condamnable. Seul un retour à la nature et à la réalité pourrait le sauver. Le seul problème est que le réel aussi n’est qu’une image, voire, il est la fiction de toutes les fictions, l’image absolue.

la mode a longtemps fonctionné grâce au code (réversible et mobile, de là sa modernité) inclusion/exclusion ; maintenant c’est inclusion/inclusion et cela ne peut pas fonctionner

G/D Quelles formes cela prend-il pour la mode ?

FM Le normcore, par exemple, que j’ai trouvé intéressant quand il est apparu. Mais quand le retour au réel n’est que le prétexte pour un retour de la morale au sein du monde moderne, cela devient problématique voire inquiétant. C’est aussi étrange, car normalement la mode devrait être immunisée contre l’idée de la bonne nature, le fétiche d’un réalisme sentimental, la dernière des superstitions modernes. J’ai tendance à penser qu’elle est en train de se faire coloniser par des systèmes qui lui sont étrangers. Aucun créateur ne peut sérieusement penser qu’il fait un travail éthique. Ce n’est évidemment que du discours, une ruse publicitaire si vous voulez, mais il laisse apparaître un détraquement général de ce qui constituait l’essence de la mode. Avec la « mode éthique », nous entrons dans un univers différent qui n’a plus rien à voir avec celui de la mode.

Francesco Masci, ©DR

G/D D’où cela vient-il ?

FM Si l’on envisage la situation d’un point de vue théorique général, il y a pour moi un problème plus fondamental. La plupart des discours sur la mode sont des discours et des analyses qui relèvent de la sociologie. Ce qui est regrettable, car l’aspect sociologique de la mode cache sa vérité ontologique, qui est bien plus intéressante. En clair, une paresseuse analyse des tendances se superpose systématiquement à une étude sérieuse de l’usage du temps très particulier – et en même temps parfaitement moderne – qu’est celui de la mode. Il est vrai aussi qu’aujourd’hui, la modernité telle qu’on la connaît traverse une crise profonde. Après, ce nouveau discours propagandiste et moralisant peut s’accompagner dans la mode de phénomènes intéressants. Ce que fait Gucci, par exemple, c’est très significatif. C’est étonnant, par exemple, à quel point Alessandro Michele a réussi à intégrer toutes ces injonctions sociales différentes en un style très reconnaissable et authentiquement vestimentaire sans jamais tomber dans le didactisme sociologique. Il utilise beaucoup de codes venant de la néo-doxa sociale, mais, d’une manière immanente à la grammaire de la mode, il a su créer un style. Après, toute l’opération publicitaire qui est organisée autour de son projet reste bien sûr quelque peu racoleuse, mais d’une manière plutôt sympathique. Il a su illustrer le stade woke du capitalisme avec beaucoup de talent. Mais, généralement, la puissance fantasmatique de la mode a diminué à cause de la colonisation qu’elle subit de la part de la société. Elle a longtemps fonctionné grâce au code (réversible et mobile, de là sa modernité) inclusion/exclusion, mainte-nant c’est inclusion/inclusion, et cela ne peut pas fonctionner. Finalement, la mode gagne en importance médiatique ce qu’elle perd en puissance de fantasme.

la mode, c’est du temps figé dans des formes

G/D Comment envisages-tu l’inclusion, en ce sens, de la dimension écologique ?

FM Pour moi, la question de la propreté de la filière, c’est davantage un problème d’éthique du capital. Ce n’est pas le problème de la mode. Tu peux produire n’importe quelle absurdité très belle sans devoir forcement être un salaud polluant. Cela peut et doit être faisable, mais si on parle de la production et de ses conséquences environnementales, on arrête de parler de mode. Les injonctions éthiques du discours écologiste qui investit la mode aussi ont tendance à remettre au centre une chose que l’on croyait dépassée : l’idée d’un « contenu ». Mais le contenu n’est plus signifiant dans la culture depuis des lustres, c’est la forme qui est signifiante. C’est cocasse de voir tout cet univers de la mode qui se veut si avant-gardiste et si up to date céder aux sirènes du contenu. Car il n’y a rien de plus naïf (j’aurais dit « réactionnaire » si ces catégories signifiaient encore quelque chose) que la croyance au contenu, même si ce contenu est « progressiste ». Même dans l’art, miser sur le contenu revient au mieux à charger naïvement les produits de la création d’une promesse exorbitante qu’ils ne sauront jamais tenir, au pire de les rendre supports passifs d’une propagande, comme dans le réalisme socialiste. Une mode écologique, je ne sais pas ce que cela signifie. Après, encore une fois, tout dépend de comment ce discours est mis en place, comment il se concrétise dans la production éphémère des collections. Car la mode ne s’est jamais empêchée de se servir de codes et images provenant d’univers très différents comme le banal ou le laid, qui sont tout à fait légitimes dans le « travail » de la mode.

G/D Mais elle reste une industrie…

FM Je ne veux pas sous-estimer les relations que le monde de la mode entretient avec le monde de l’économie. Mais pour comprendre le fonctionnement d’un système, je crois qu’il faut essayer d’analyser la grammaire et les enjeux qui lui sont propres. Maintenant, plus la mode se veut engagée, plus elle est paradoxalement soumise aux volontés et aux caprices du marché. Le capitalisme sait parfaitement faire feu de tout bois ici, y compris des préoccupations morales ou environnementales. Il faut se méfier des bonnes intentions et des discours lénifiants.

G/D Tu parlais d’une vérité « ontologique » de la mode, qui s’opposerait, par exemple, aux autres systèmes de la société, le politique, l’art, l’économie…

FM On observe dans la mode le travail du temps à l’état pur, un travail qui est à la fois spécifique mais aussi caractéristique de la modernité. Bien sûr, il y a une grosse composante spectaculaire, mais derrière la façade frivole, on peut observer des phénomènes liés à la temporalité, à la production et au nihilisme, qui sont d’ailleurs des phénomènes tout à fait particuliers à l’Occident. Phénomènes éminemment modernes, bien sûr, mais qui ont parfois un écho plus ancien aussi. C’est tout ce qui m’a toujours intéressé dans la mode. Bien sûr, elle est aussi liée à des logiques économiques, elle obéit à une logique de marché. Mais observée par le prisme du marché, la mode disparaît. Au-delà de l’aspect sociologique, donc, le plus intéressant c’est le libre et autonome jeu des formes, la relation très désinhibée au cycle production/destruction/production ou promesse/déception/promesse qu’il est difficile, voire impossible de repérer dans d’autres phénomènes culturels, tous soumis à une temporalité progressive et progressiste, la temporalité finaliste bien représentée par une flèche unidimensionnelle.

un musée de la mode est un non-sens en soi. La mode n’a aucune sensibilité progressive (ni progressiste), chez elle chaque événement est le premier et le dernier

G/D Dans Superstitions, tu parlais d’une sorte de « fin de la mode ». Qu’est-ce que tu voulais dire ?

FM Si je disais que la mode n’existe plus, c’est qu’elle commence à subir la pression du « but », la nécessité d’avoir un sens. Entendre un créateur de mode dire « je suis un artiste » est pour moi toujours un signal d’alerte. Quelque chose ne va pas, car il n’a pas besoin de cela. Ce complexe de certains créateurs de mode vis-à-vis des artistes est ridicule et très fin de siècle, il n’a aucune raison d’être. La mode travaille avec un matériel très noble, le temps, et les créateurs n’ont aucun besoin de se dire artistes pour acquérir un statut social plus élevé. Il est vrai que dans notre société très superstitieuse l’artiste jouit d’un tel crédit qu’il y a une tendance généralisée au devenir-artiste du monde (pâtissiers artistes, chef cuisiniers artistes, « influenceurs » artistes, etc.). Le label « artiste » comme un sésame pour passer de la culture populaire à la culture noble. Alors que, justement, on s’en fout un peu, comme disait Lagerfeld. Les couturiers ne sont pas des artistes, ils n’ont pas besoin de l’être pour être plus ou d’ailleurs aussi moins intéressants. La mode n’a besoin de rien. Ce qui m’intéresse dans la mode est au contraire d’enlever tous ces habits, tous ces vêtements sociologiques qui n’apportent absolument rien à sa compréhension. La mode, c’est du temps figé dans des formes. On peut dire que la mode, contrairement à beaucoup d’expressions de la culture en général, est un pur phénomène temporel, avec tous les paradoxes que cela engendre. Le temps cyclique de la promesse/déception/promesse y apparaît dans toute sa netteté.

G/D En quoi est-ce davantage le cas pour la mode ?

FM Si l’on peut lire dans n’importe quelle expression culturelle cette relation fondamentale de l’Occident avec le temps, cette relation est souvent cachée par des contenus parasitaires. Alors que la mode est de la pure forme temporelle ou, comme je le disais, du temps matérialisé dans un jeu de formes et de silhouettes qui doit rester autonome. La mode est complètement éphémère et en même temps complètement éternelle. Une chose qui est à la mode est déjà démodée au moment de son apparition. L’événement à la mode est un événement déjà mort. Donc même dans sa relation à la finitude, la mode est paradoxale. La mode est la chose la plus éphémère qui soit et en même temps l’incarnation d’une certaine éternité. Il y a chez elle une relation d’équilibre entre le néant et l’être (même si ici cet équilibre est parfaitement instable), cet équilibre impossible dont la quête court comme un fil rouge à travers toute l’histoire de l’Occident.

G/D Comment se donne-t-elle une consistance ?

FM Il y a quelque chose de très structuré, très ritualisé dans la mode, quelque chose d’absolument antinaturel. Voilà les renvois au monde ancien dont je parlais au début. Même quand elle joue de la nature, la mode ne fait qu’en « jouer ». Je parle ici de la répétition. La répétition est quelque chose qui sert pour fonder un monde et qui est très important dans les cultes et les religions. Et il n’y a rien de plus répétitif que la mode au fond. C’est un rituel qui n’est pas subordonné à un culte, sinon au culte de soi-même. C’est un rituel sans Dieu. C’est ce que je trouve très beau comme phénomène d’observation : le rituel pour le rituel. Le rituel est toujours une façon de se détacher des rythmes naturels, une manière de créer des mondes. Se greffer sur les rythmes de la nature, mais dans l’intention de la maîtriser, de créer ainsi une seconde nature entièrement artificielle. Il n’y a pas de nature naturelle. Il n’y a rien de plus fabriqué que la relation de l’homme à la nature. La mode est alors aussi une expérience civilisationnelle, elle organise un monde juste par la répétition d’une temporalité où le cycle construction/destruction/construction fonctionne en pure perte, où il est fin à lui-même.

G/D C’est-à-dire ?

FM Pour revenir aux questions du début, la colonisation de la mode par des multiples problématiques para-morales et para-sociales nous pose devant cette alternative : le monde de la destruction absolue fondé par le rituel de la mode accepte-t-il encore d’être pure représentation et finitude absolue, ou doit-il aussi se plier à la nécessité de l’histoire ? D’un côté il y a un nihilisme joyeux, grec dirais-je, plein de vie, et de l’autre un nihilisme productiviste, hypermoderne, endeuillé. C’est en ça que la mode est intéressante, elle est à cheval entre deux systèmes de pensée qui ont une seule origine, le binôme destruction/construction de l’être, mais qui ont deux destinées différentes.

G/D Peux-tu expliquer davantage cette dimension de la mode comme temporalité pure ?

FM J’ai utilisé cette expression un peu comme une boutade : « la mode est nihiliste ». Mais justement j’entendais par là un nihilisme serein, grec, présocratique. Tout l’Occident est au fond nihiliste, mais il s’agit d’un nihilisme différent, celui né de la pulsion, impossible à assouvir, à construire un monde stable, à fonder un monde. Cette volonté de construction naît à son tour par un acte perpétué de dénégation de la vision philosophique originaire du monde comme néant. Toute volonté de construction d’un monde est paradoxalement nihiliste. La mode a été longtemps le double ironique de cette obsession constructiviste occidentale, qui chez elle avait une teneur contre-performative, ludique, grecque. La mode, qui incarne presque parfaitement l’idée baudelairienne de modernité (le changement, le nouveau, etc.) a quelque chose en soi de très ancien. Chez elle, l’impossibilité d’un monde stable mais aussi la recherche spasmodique de celui-ci – deux choses qui ensemble représentent la destinée de l’Occident – sont rejouées sans drame. Dans la mode, l’absence chronique de fondation apparaît au grand jour : tout n’est que représentation, le néant est l’unique vérité.

G/D Elle relèverait d’une temporalité du désespoir ?

FM Si on revient un moment à notre comparaison entre l’art et la mode, alors que l’art est animé par une promesse exorbitante de révolution sociale (qui ne fait d’ailleurs que déboucher sur un ordre renforcé), la mode, sauf quand elle est colonisée par cette injonction à faire de la haute culture et à « être significative pour la société », est complètement dépourvue de cela. Elle a une temporalité qui justement fonctionne sans contenu, sans promesse. Ce qui compte est l’événement n+1, il faut toujours qu’apparaisse quelque chose de différent, d’ailleurs pas forcément quelque chose de nouveau comme le prétendait Baudelaire. Différent signifie différent de ce qui précède immédiatement, ce qui peut très bien être signifié par la réapparition de quelque chose déjà apparu il y a longtemps. Il n’y a aucune finalité dernière la chaîne des événements, il n’y a rien qui tient le tout ensemble, chaque événement est un événement conclusif avec une fin en soi. Dans la mode, il n’y a alors que des citations, aucune continuité. L’histoire dans la mode ou l’histoire de la mode tout court n’a alors aucun intérêt. La citation, le vintage, etc., c’est intéressant, parce que la non-existence historique de la mode devient le fait même de son historicisation. Un musée de la mode est un non-sens en soi. La mode n’a aucune sensibilité progressive (ni progressiste), chez elle chaque événement est le premier et le dernier. Un vêtement de mode est comme un point final, même si on sait parfaitement que la chaîne ne s’interrompt pas avec lui. Je ne suis pas le premier à souligner les relations incestueuses de la mort et de la mode. Mais cette mort a une saveur d’éternité. Tout ce qui est à la mode est déjà dépassé au moment même de son apparition, déjà démodé. Un événement déjà mort qui ne peut pas mourir une deuxième fois. C’est en cela qu’il y a dans la mode une sorte d’éternité. Et tout projet d’histoire est destiné alors à s’effriter entre l’absolutisation de l’instant et l’éternité du néant.