grotesque!

N°27 Spring 17 , Céline Mallet

De quoi le grotesque est-il le nom en pays mode ? D’un corps subversif, d’une poésie contestataire, qui déconstruisent la violence des normes et de nos parades, et disent peut-être aujourd’hui les outrances d’un système.

« Grotesque… » Dans le langage courant, cette expression marquée de dédain désigne une réalité perçue comme ridicule et outrancière. Pour les arts, le grotesque désigne à l’origine des ornements antiques complexes sinon alambiqués, assemblages d’animaux chimériques, de végétaux et autres motifs étranges, que l’on découvrit avec étonnement à la Renaissance lors de fouilles sur le site de la maison de l’empereur Néron. Depuis, pour la littérature et l’histoire des formes en général, le grotesque est le grand autre de la maîtrise classique, son envers dévoyé, mouvant, poly- voire hétéromorphe : un monstre obscène, plein de rire et de terreur.

© Office magazine, SS 19, photo : Renell Medrano.

Y aurait-il une mode, un corps de mode grotesques ? Très vraisemblablement si l’on en juge ne serait-ce que par la presse dédiée de ces derniers mois, où le grotesque s’exporte jusqu’en Chine puisqu’il est le thème affiché du magazine intitulé Rouge Fashion Book. Qu’y voit-on au fil des pages? Des corps dont les membres se multiplient plus que de raison, ou qui disparaissent sous des combinaisons intégrales rutilantes ; des corps plus opulents que de coutume, très en chair ; des peaux peintes de toutes les couleurs, des visages masqués, grimés, qui jouent à perturber le genre ; des femmes araignées, des hommes oiseaux, des hommes enceints. Le style vestimentaire lui-même cultive la démesure, le hors-échelle, les accumulations de volumes, les superpositions pléthoriques de matières et d’effets ; les rembourrages et les protubérances contrecarrent le dessin conventionnel de la silhouette pour mieux la métamorphoser.

les rembourrages et les protubérances contrecarrent le dessin conventionnel de la silhouette pour mieux la métamorphoser

Et que dire du Dazed anglais? Harley Weir et Robbie Spencer y mettent en image et en style la diva Björk toujours plus près d’un devenir post-humain : des manches ballon géantes mangent le buste de la chanteuse, sa chevelure y devient un pelage à la texture saturée par un rouge ardent ; le maquillage est digne d’une drag-queen, les yeux sont exagérément agrandis, et des excroissances bijoux, quasi prothétiques, prolongent et désorientent les principaux traits du visage encore poupin : pupilles en forme de perles comme sorties de leurs orbites, antennes or sur nez-valve, visage-vulve. Plus loin, une série de photographies de Paul Kooiker met en scène une jeune femme au corps débordant pour ne pas dire obèse, juchée sur de hautes plateformes dans un noir et blanc théâtral. Et il faudrait commenter nombre d’éditos du magazine français Novembre emmené par Florence Tétier.

Rouge Fashion Book, no 5

En 2016, Francesca Granata, professeur à la Parsons School of Design, proposait un ouvrage intitulé Experimental Fashion, Performance Art, Carnival and the Grotesque Body1, dans lequel elle s’inspire des théories de Mikhaïl Bakhtine sur le corps grotesque et la culture carnavalesque pour analyser une partie de la mode contemporaine. Dans les années 1930, l’intellectuel russe, analysant les textes de François Rabelais, met à jour le concept d’un corps grotesque, qui trouve dans le phénomène proprement renversant du carnaval une expression privilégiée. Le corps grotesque selon Bakhtine est collectif, ouvert, inachevé, toujours susceptible d’engendrer un autre corps, constamment en devenir, et s’oppose de fait au corps classique scellé et individualisé qui s’impose à partir de la modernité renaissante. Bakhtine note qu’il serait intéressant de retracer cette lutte entre corps grotesque et corps classique, inhérente à la culture occidentale, au sein de l’histoire de la vêture et de la mode. On sait de fait le vêtement de mode intensément travaillé par les antagonismes, le corps vêtu pouvant être tout à la fois circonscrit et transcendé, nié et mis en valeur.

autour d’Ian Isiah en improbable figure maternelle : des stripteaseuses, à moins que ce ne soient des stripteaseurs, des hommes et des femmes ou les deux, des blancs et des noirs ou les deux

Les jeux de la couture, la mascarade des formes et des artifices déploient la part utopique qui toujours nous travaille en tant que sujets habillés, désirants, sociaux, genrés. Granata fait donc sienne l’hypothèse de travail soulevée par Bakhtine pour interpréter le panorama contrasté de la mode à partir des années 1980 jusqu’au tournant du millénaire, c’est-à-dire au moment où les sociétés occidentales achèvent leur mutation néolibérale, où l’empowerment, l’individualisme et la culture entrepreneuriale de soi deviennent d’implacables valeurs, et où du côté des podiums de la mode majeure exultent les allures sculpturales du bien nommé power dressing. C’est en réaction à cet hyperclassicisme enrégimenté que tout un ensemble de créateurs, épaulés par la presse alternative, auraient selon Granata redécouvert les vertus subversives du scandale esthétique porté par le grotesque et le carnavalesque : Rei Kawakubo et les silhouettes volontairement difformes, tout en rondeurs et renflements intempestifs de la collection de 1997 intitulée Body meets dress, dress meets body, Martin Margiela et le travail des disproportions, Bernhard Willhelm et son folklore burlesque…

©Dazed, Winter 19, Björk par Harley Weir

Ou encore les performances de Leigh Bowery qui marquèrent durablement la scène créative londonienne, l’artiste inventant des costumes intégraux osant toutes les fantaisies anatomiques pour se travestir et défier les catégories. Aux idéaux normatifs, à l’efficacité gestionnaire des corps, aux politiques conservatrices qui stigmatisèrent les pratiques de la communauté homosexuelle au moment de l’épidémie du sida, ces créateurs opposèrent les représentations d’un corps maternel, poreux, labile, indéterminé, désobéissant, sujet à l’altérité sinon mutant. Granata termine sa thèse en évoquant une expansion de cette culture grotesque hors des marges vers le mainstream, via les apparitions d’une Lady Gaga.

©Dazed, Winter 19, photo : Paul Kooiker

De cette mode expérimentale frondeuse évoquée par Granata, Rick Owens est à n’en pas douter, en 2020, l’illustration la plus pure, à une ombre gothique près, avec son autarcie, ses meutes, ses créatures. Mais il est significatif que les deux Maisons promues par les grands empires du luxe actuels et considérées comme les plus influentes, Balenciaga par Demna Gvasalia et Gucci par Alessandro Michele, soient elles-mêmes empreintes de grotesque à plusieurs égards. La première développe les volumes XXL et opère une relecture de la couture par le cliché populaire jusqu’à la parodie stridente, la seconde cultive un éclectisme stylistique qui mêle tous azimuts les temporalités, pendant qu’une ironie décadente et désenchantée nimbe la plupart de ses campagnes. Jusqu’à quel point le grotesque aurait-il été absorbé par le champ contemporain ? Est-il un exutoire parallèle ou un agent véritablement transformateur ? Le concept d’inclusivité tant vanté de part et d’autre en serait-il un avatar apaisé, voire angélique ?

des corps dont les membres se multiplient plus que de raison, ou qui disparaissent sous des combinaisons intégrales rutilantes ; des corps plus opulents que de coutume

Été 2019, au pays de Donald Trump, les minorités ou considérées comme telles peuvent monter au créneau avec une rare virulence. En couverture du magazine new-yorkais Office, le chanteur de R&B Ian Isiah, muse des marques Hood by Air et Telfar, pose le buste à demi dénudé, le corps brun et tatoué, mais coiffé d’une haute perruque blonde qui pourrait être celle d’une aristocrate française de l’ancien régime hybridée avec les volumineuses coiffures bombées et laquées du glamour des sixties.

©Office magazine, SS 19, photo : Renell Medrano

Les pupilles d’Isiah sont bleues, les sourcils sombres sont doubles, le sourire est charmeur ou goguenard selon, les dents sont baguées d’or et les bijoux nombreux. Sur ses genoux, un tout petit enfant en couche regarde vers nous, l’air apeuré et incrédule, malgré le tulle et les rubans pastels qui ornent le fauteuil haïtien dans lequel trône l’artiste. Incrédules, nous le sommes aussi, car pour parachever cette atmosphère de fête troublée, Ian Isiah apparaît tout à fait enceint. L’œil a beau parcourir le généreux édito réalisé par Renell Medrano qui complète la couverture dans le magazine, le mystère reste effroyablement palpable, et pour cause : on est allé chercher une professionnelle des effets spéciaux pour simuler ce ventre. Autour d’Ian Isiah en improbable figure maternelle : des enfants, des éphèbes en marcel, des stripteaseuses, à moins que ce ne soient des stripteaseurs, des hommes et des femmes ou les deux, des blancs et des noirs ou les deux, et cette famille hétérogène crâne frontalement devant l’objectif, parée de tenues imprimées de dollars. Chez les New-Yorkais d’Office magazine, on pratique donc un genre de grotesque à l’os. Nulle transposition poétique ou nulle poésie des artifices, quand bien même cette dernière serait dérangeante. Ici, la folie du réel suffit presque, qui dit bien du monde sa violence. Violence, dont le système contemporain de la mode et ses contrastes, de l’hyper luxe au vêtement cheap de masse, de la signature exclusive à la seconde main, de la starlette sur tapis rouge à l’ouvrière de Dacca, sont aussi, in fine, l’un des symptômes. 

1 Experimental Fashion, Francesca Granata, ed. Bloomsbury & I.BTauris