mode sacrée, mode profane

N°27 Spring 17 , Céline Mallet

Politique et morale, la mode l’est forcément, qui épouse les mœurs et son temps. Avec l’avènement de la mode « pudique », il se pourrait qu’elle devienne aussi religieuse. En 1998, Terry Richardson signait pour le magazine i-D une série mode sur le thème du voile et de la jeune femme musulmane en Occident – avec la sauvage innocence d’une ère pré-11 Septembre.

On est à Londres ou New York, une fille traverse la rue à belles enjambées, la tête ceinte d’un voile, un masque camouflant son visage à l’exception des yeux. Son allure file une métaphore austère : manteau droit qui camoufle les formes, jupe ample à mi-mollets. Quoique, à bien y regarder, cette dernière soit transparente. Derrière, une voiture recouverte de sa housse se dérobe également aux regards – elle est grande elle aussi. Un titre claque avec l’insolence de la comparaison : Enough nurses to swing a chicken… Même une traduction approximative laisse imaginer quelque situation crapuleuse. L’image est issue d’un édito paru dans le magazine i-D, numéro 176, ayant pour thème la culture urbaine. Le stylisme est signé Sabina Schreder, la photographie, Terry Richardson.

i-D n° 176, 1998

On est en 1998, et ce dernier n’est peut-être pas encore millionnaire. Il n’a pas encore été inquiété pour abus sexuel, n’a pas exposé non plus à la galerie parisienne Emmanuel Perrotin. Entre « sacré et profane », ses images pointent les contradictions d’une Amérique pieuse ou porno. En cette fin de décennie, son flash éclaire d’un jour brutal les pages glamour de la presse pointue. La même année, à Londres, le créateur chypriote Hussein Chalayan a malmené la belle libéralité de l’Angleterre en déployant pour le public de la fashion week un défilé conflictuel, prémonitoire quant aux tensions et aux violences qui agitent tristement l’époque vingt ans plus tard. La collection de prêt-à-porter féminin « Between » parle de mode, de religion, et du corps féminin comme éternel enjeu et tabou. Les mannequins ont défilé le corps entravé par des broderies de fils d’or ou dans des fourreaux sans manches ; de délicates découpes pratiquées sur les vêtements ont érotisé la nudité des filles de manière théâtrale. Surtout, le final a pris la forme d’un strip-tease inversé, aussi spectaculaire qu’explicite : six mannequins se succédant face au public, la première étant nue, seul le visage dissimulé sous un yasmak, la dernière apparaissant revêtue d’un niqab. La série d’i-D de Richardson est sans doute un hommage à ce défilé fameux, la gravité en moins, la provocation en plus, avec une forme de dilettantisme crâne : la pudeur ou la sévérité du voile dans les pattes perverses de Richardson, qui dit mieux ?

l’œil lubrique et la forme cinglante de Richardson intriguent entre ces oppositions : fille défendue en extérieur urbain, mais fille détendue une fois planquée en appartement.

À l’instar du couple femme-voiture de la première image, les quatre photographies qui composent la série sont autant dialectiques qu’allusives, jouant la retenue contre l’exhibition, l’interdit contre la liberté. L’œil lubrique et la forme cinglante de Richardson intriguent entre ces oppositions. Fille défendue en extérieur urbain, mais fille détendue une fois planquée en appartement, qui improvise un air de guitare pour se rêver chanteuse et déesse pop, alanguie sur un matelas aussi nu que la voiture précédente était recouverte. Fille portant comiquement le voile en toutes circonstances et jusque dans sa salle de bains, mais les épaules dévêtues et les jambes offertes sous l’injonction d’une autre forme de croyance ou de radicalité : la mode minimale et ironique des années 1990 occidentales. Les deux portraits en pied qui viennent clore cette courte série sont typiques de Richardson, affichant une frontalité féroce qui n’a rien d’objective, leur sujet étant comme souvent le désir du photographe lui-même, pour lequel les filles s’érigent et improvisent un jeu aux sous-entendus crus : bouche débordante de pâte blanche dentifrice, ou main brandissant le poulet du titre, objet comme bête étêtée hideuse qui dit sans fard la chair mise à nue, et la terreur qu’elle inspire. Bref, la série Enough nurses… ne résout pas les querelles.

i-D n° 176, 1998

L’année 2016, la collection de fin de diplôme d’une jeune créatrice de mode d’origine française, Marine Serre, se fait remarquer de par son audace, s’offrant comme un possible écho à celle d’Hussein Chalayan. « Radical Call for Love », c’est son titre, mêle de manière inédite d’amples combi-sarouels et des robes bouffantes, inspirées du vestiaire arabe traditionnel, à des pièces et des matières issues de l’esthétique sportwear. Un croissant de lune apparaît de manière récurrente, comme signature et logo, en lieu et place d’une célèbre virgule de Nike. Cette fois, l’ensemble des silhouettes construit une esthétique du divers, qui alterne la combinaison moulante, un décolleté de dos profond et des allures couvrantes, jusqu’aux mains elles-mêmes, dissimulées sous des gants rappelant ceux des motards.

Défilé Marine Serre, 2016

Les contraires osent ici de nouvelles alliances, comme la possibilité du vieux rêve multiculturaliste, qui concilierait et respecterait toutes les logiques identitaires. Les allures les plus couvrantes de la collection évoquent ainsi une réalité de mode nouvelle : l’émergence, au sein des grandes marques de prêt-à-porter de luxe ou moyenne gamme, d’un vestiaire féminin dit pudique, susceptible de séduire une clientèle pratiquante appartenant à l’une des trois grandes religions monothéiste. Le marché serait exponentiel aux dires des spécialistes : près de 500 milliards de dollars dans les années à venir. De quoi regarder d’un autre œil les somptueuses formes chasubles d’une marque comme Céline. Et apprécier les images parodiques de Richardson comme une arrogance du passé, dont l’inconséquence et la légèreté rendraient presque nostalgique. Terry Richardson n’a désormais plus qu’à bien se tenir. L’obscur objet du désir aussi.