j’ai rêvé de toi cette nuit

, Valérie Mréjen

U s’inquiète aussitôt. Il se demande ce que c’était, sûr qu’il apparaissait mourant, blessé, mort, plein de sang, déchiqueté, mort-vivant. Il imagine des visions de cauchemar et se croit désigné comme si un ennemi anonyme lui avait jeté un sort. Lui-même fait souvent des rêves dérangeants dans lesquels il voit ses amis découpés à la hache, aplatis dans un accident, ligotés sur des rails. Épouvanté par ces images affreuses, il se garde généralement de les raconter aux personnes concernées. Il pense : Aucune raison qu’on ne me voie pas aussi dans ce type de situation. Étais-je en train d’agoniser ? de brûler aux enfers ? d’être fini par des corbeaux ? Est-ce que c’était mon enterrement ? une pendaison ? une exécution en public ? Et si on m’avait jeté dans un trou plein d’acide. Et si j’étais écartelé ? U se méfie de son ami rêveur : Il a toujours été jaloux. Normal qu’il désire ma disparition. Tu penses qu’il ne me dira pas que j’avais la tête coupée et les jambes plantées dans un bac à fleurs. Il enrobe ça de manière vague pour que j’aie l’impression d’avoir été privilégié. Il croit me faire plaisir comme s’il s’agissait d’une faveur exceptionnelle, que j’avais été invité à passer la soirée chez lui. J’ai rêvé de toi cette nuit… Pour un peu il faudrait remercier d’avoir été élu pour servir de proie aux chacals.

B est flattée. Elle pense incarner l’obsession secrète du type qui lui dit ça. C’est que je dois lui faire pas mal d’effet, il est peut-être amoureux. En tout cas, il m’aime bien. Peut-être veut-il m’épouser ? J’occupe une place particulière dans son esprit ; si ça se trouve, il vient lui-même de s’en apercevoir et en est le premier surpris. C’est chic et courageux de me confier cela, c’est déjà une déclaration. J’aime bien les hommes comme lui qui disent des choses sincères au lieu de draguer de manière lourde. Il doit penser à moi toute la journée pour me voir apparaître en songe. J’alimente son imaginaire, ses désirs, ses fantasmes, il doit projeter de vivre avec moi des scènes extraordinaires. Hélas, pourquoi ça n’est jamais comme ça dans la vie quotidienne ? Je représente un idéal, une sorte de princesse, sans doute la femme qu’il aimerait enlever dans une vie merveilleuse. Oui, mais serais-je capable de répondre à ça ? Est-ce qu’il ne vaut pas mieux conserver ses belles illusions ? Si son rêve se réalisait, il serait affreusement déçu. Je préfère lui tourner le dos ; il pourrait espérer je ne sais quoi, vouloir concrétiser sa vision utopique et tout serait perdu.

je ne veux même pas savoir ce qu’il fait avec mon fantôme, s’il accomplit des gestes obscènes, s’il va contre ma volonté

Y panique : Qu’a-t-il bien pu échafauder dans son esprit malade ? A-t-il rêvé que je faisais des choses inconvenantes, que je proférais des paroles déplacées, que je me promenais nue, que j’hurlais, hystérique, en racontant n’importe quoi ? A-t-il rêvé que je roulais les yeux comme une démente en éructant des bribes de vocables incompréhensibles ? A-t-il rêvé que je me roulais voluptueusement dans une fosse à purin en invoquant un antéchrist ou quelque obscur gourou ? Je ne réponds en rien de ces visions invraisemblables et qui n’ont rien à voir avec toute vérité possible. Je balaye ces allégations, ces vues délirantes de l’esprit et ces déformations qui m’impliquent malgré moi. Quelle impression désagréable d’être ainsi associée à plusieurs scènes honteuses alors qu’on n’y était même pas.

Ainsi, j’occupe vraiment une place dans le cœur de cet homme, se dit D, attendrie. J’ai une vie autonome qui m’échappe complètement et qui lui appartient. C’est comme s’il y avait plusieurs D ; il pense à moi en secret, je me trouve démultipliée. Alors que de mon côté, je n’ai jamais pensé à lui. Ce type m’a toujours laissée parfaitement de glace, je le trouve assez terne, et même, oserais-je dire, pathétique. S’il ne m’avait pas abordée, je n’aurais même pas daigné lui adresser un regard. On ne peut jamais savoir quelle importance on a réellement pour les gens : il m’est soudain devenu sympathique. En fait, ce type est très intéressant. Il m’a remarquée au point de partager avec moi un destin parallèle dans le monde du sommeil, comme c’est touchant et amusant.

M-A est franchement agacée : Ce type qui n’arrête pas de me coller avec une insistance à tout casser ose maintenant me dire que malgré ma froideur et mon ton inflexible, il mène quoi qu’il en soit une existence secrète avec ma sœur jumelle ou mon double rêvé. Pire, il semble comblé et presque plus heureux que si nous étions unis dans la réalité. Il n’a qu’à faire ce que bon lui semble, poursuivre absurdement ses délires licencieux, imaginer que nous sommes nus dans son horrible lit, cela ne me concerne pas du tout. Il peut se figurer que je suis une débauchée et me faire subir toutes ses ignominies… Je me fiche bien d’être utilisée à ces fins puisqu’il emploie un clone indépendant de moi. Je ne veux même pas savoir ce qu’il fait avec mon fantôme, s’il accomplit des gestes obscènes, s’il va contre ma volonté, s’il souille ma robe avec son stupre ; est-ce qu’il me touche les seins ? est-ce qu’il soulève ma jupe ? est-ce qu’il me fait laver le sol à quatre pattes ?… Je reste intacte et pure, n’en déplaise à ce débauché. Ce n’est pas parce qu’une fâcheuse réplique s’est livrée dans mon dos à des actes impudiques que je dois me sentir coupable. C’est tout de même insensé, on dirait qu’il me regarde un peu différemment, il m’adresse une mine entendue comme si je devais me souvenir d’une folle aventure. Pourtant je n’ai rien fait, c’est lui qui a eu des pensées lubriques.

F aimerait en savoir plus. Elle pense qu’il tait une partie du récit par pudeur et par bienséance, qu’il n’ose lui dénombrer les symboles évidents contenus dans son rêve. Pourtant, elle aimerait ardemment avoir davantage de détails, de précisions intéressantes, de confidences hardies venues du beau jeune homme qui fait mine d’évoquer cet épisode nocturne comme un fait banal. Elle pense : Il est timide, il a peur de choquer, il se retient de révéler les parties les plus signifiantes. Elle aimerait bien qu’il ait moins peur, qu’il ose lui parler carrément, qu’il la mette au parfum sans pudeur et sans retenue. Ce serait une manière de lui donner le la. F attend un signal, une sorte de feu vert. Elle est prête à craquer quand il se décidera. Elle prépare son sourire le plus ensorcelant et fait briller ses yeux. Il est vraiment très réservé. Qu’est-ce qu’il est réservé. Le petit air mutin de F commence à se figer. Le garçon passe à autre chose et s’épanche maintenant sur la fin de son rêve où il était question d’un camion de marchandises et d’une route en banlieue.