tu as des projets ?

, Valérie Mréjen

C'est la rentrée. les gens se retrouvent après des semaines sans se voir. c'est le moment de reprendre contact.

C'est l'une des questions préférées de V. Il n'attendait que ça depuis son arrivée il y a cinq minutes. Saisissant l'occasion pour parler de son film, il est déjà en train de résumer l'histoire, raconte quelques mésaventures de casting et de production, désigne ses acteurs même connus par leur petit nom, évoque les moments forts en souriant finement d'aise. Il revient brièvement sur le point de départ et la rencontre inattendue qui fit naître l'idée, avant de laisser le passé pour dérouler l'avenir : invitations dans de grands festivals, présentations à l'étranger, bourses et séjours extraordinaires, propositions qui pleuvent, enchaînement de surprises et de cadeaux du ciel.

Il a largement dépassé le vague thème du projet et énumère longuement une série d'événements, dresse une liste alléchante de succès à venir et donne sans fausse pudeur, sans fausse retenue, quelques détails pratiques, comme cela en passant, simplement pour rappeler que tout cela est vrai. Son interlocuteur se demande à présent à quel moment béni il aura enfin l'occasion de parler et espère que V renverra la question. Quelqu'un, de loin, leur adresse un sourire. V écarquille les yeux et agite les deux bras. Il se lève et rejoint, à l'autre bout de la pièce, une nouvelle oreille au sourire enthousiaste.

il raconte tout par le menu, avec ce bon cœur toujours renouvelé des vendeurs. qui aiment leur métier et répètent à l’envi la description du même produit sans que ça les ennuie

J n'aime pas trop ce genre de discussion. Elle a l'impression de se répéter. Et pour qui donc encore ? Une personne qu'elle ne connaît pas et qui veut avant tout bavarder cinq minutes. Elle n'est pas venue pour meubler une conversation et éviter à cette personne solitaire et pour cause de sembler s'ennuyer. J déteste le remplissage et les déférences affectées. Pourquoi la grande majorité des gens se croient-ils obligés de jouer les curieux en y mettant si peu de conviction qu'il faut ensuite puiser dans ses faibles moyens pour essayer de trouver l'énergie ? J a donc décidé de ne plus faire d'efforts. Elle tient irrémédiablement son interlocuteur pour un lourdaud et soupire subtilement sans en faire trop non plus pour rester convenable. Elle bâcle rapidement pour se débarrasser en disant l'essentiel et fait le minimum d'efforts. Elle formule une réponse en dix ou quinze mots. Sa façon d'expédier le tout signifie très clairement qu'elle n'en dira pas plus. Elle est à deux doigts de filer ou de lever les yeux au ciel. Tout dépendra de l'importun. Certains comprennent et n'insistent pas trop. Mais elle soupçonne que celui-ci, très intrigué par sa froideur, qu'il prend pour une timidité charmante, va en rajouter tant et plus : « Ah c'est intéressant. Une traduction de l'italien ! Alors vous parlez couramment ? »

Z estime qu'il n'a rien à raconter de beau. Il se trouve nul, pathétique, ennuyeux. Il est désarçonné, voudrait fuir en secret, disparaître au sous-sol sans avoir été vu. Il peut à peine marmonner dans ses dents, honteux même de sa voix, trouve que c'est trop navrant, ose à peine respirer. Il aurait tant aimé échapper à cette question piège. Il hésite à intervenir « Rien... », « pas grand-chose », « vous perdez votre temps », mais craint que ça ne fasse prétentieux ou poseur. Pourtant, il se pense vraiment comme une bouse et cette petite question ne fait que l'enfoncer encore.

A ne supporte pas qu'on l'interroge comme ça. Elle se sent agressée, attendue au tournant, guettée par une meute de hargneux qui rêvent impatiemment de la voir vaciller. On la met à l'épreuve pour tester ses limites, on lui tend ce vieux piège pour finir par l'avoir. Ils voudraient que je n'aie plus grand-chose à répondre, ils espèrent qu'un jour je ne sache pas quoi dire. Ils ont hâte d'assister à mon effondrement, de se retrouver en groupe pour consentir, perfides, « elle a perdu de la vitesse ». Ils composent l'air contrit qu'ils sauront adopter, « C'est triste, pauvre fille, elle n'a plus rien donné ». A est donc toujours prête à montrer qu'elle a des projets mais ne veut surtout pas jouer le jeu de ces croque-morts. Ce serait les conforter dans leur souci de la faire paniquer et leur laisser penser qu'elle est bien sous pression. Elle n'est nullement impressionnée. Elle leur fournit du grain à moudre. Elle distribue des réponses évasives et volontairement floues pour les laisser parler et se frotter les mains. Plus tard, elle leur montrera ce qu'est la gloire. Ils la verront rire aux éclats sur toutes les couvertures des magazines et n'oseront plus même l'aborder.

B est superstitieux. Il redoute cette question parce qu'il est convaincu que dévoiler ses plans va les faire capoter. La personne qui lui demande s'il a des projets est mal intentionnée et désire lui porter ombrage. Elle va lui jeter de mauvaises pensées et il ne faut donc pas révéler ce que c'est. B tente de louvoyer et se lance dans des phrases tout à fait incompréhensibles. Il fait mine d'expliquer sans que l'on puisse comprendre. Son interlocuteur tâche de faire un effort mais décroche assez vite, peu impliqué qu'il était au départ. Il se dit que ce B a décidément toujours des lubies étranges et une façon d'en parler totalement brumeuse. Si quelqu'un lui demandait de résumer la conversation, il serait tout gêné de hasarder des bribes en avouant, confus, « je n'ai pas trop compris ».

C est poli. Il a la courtoisie de se prêter à l'exercice. Cette question l'assomme car il a l'impression d'y répondre vingt fois par jour, mais il ne laisse rien paraître de sa lassitude et se lance docilement dans une litanie de points nombreux et compliqués avec force détails et spécifications. Il raconte tout par le menu, avec ce bon coeur toujours renouvelé des vendeurs qui aiment leur métier et répètent à l'envi la description du même produit sans que ça les ennuie. Son interlocuteur commence à trépigner. Mais c'est lui qui a commencé. Maintenant il est coincé par le récit longuet d'une vie de bureau, dont il ne connaît même pas le secteur. Il se retient de questionner, de crainte que ça ne s'éternise. Il hoche la tête et laisse bientôt percer quelques signes de hâte. C n'est pas très subtil. Il ne se rend pas compte qu'il devrait s'arrêter. Ou le fait-il exprès pour se venger de cette question bateau ? Est-ce une manière de faire comprendre à sa proie prisonnière que la prochaine fois, il faudra y penser avant de lancer le sujet ? Il fait du zèle avec une grande patience pendant que l'autre se maudit lui-même.