qu'est ce que tu as pensé du dernier godard ?

, Valérie Mréjen

Ah que ne sommes-nous le 14 juillet, déplore amèrement W. Il y aurait un défilé de bombardiers supersoniques et chaque fois que je commencerais à donner mon avis, une rafale fulgurante ensevelirait ma voix. Il suffirait que je prononce un mot pour qu'un énorme avion déchire la voûte céleste et couvre à tout jamais mes propos lumineux. Vive les mobylettes trafiquées, les supporters de foot, les fanfares militaires. Hélas, pas même un agent de la circulation pour donner un petit coup de sifflet. Où sont les camionnettes publicitaires avec leurs porte-voix qui diffusent des messages pour le cirque Pinder, ou les voitures de frime avec la musique à plein tube ? Pourquoi ce calme tout à coup ? Quand je pense qu'hier à la même heure j'étais rue du Sentier en plein embouteillage. Il y avait un concert de klaxons. Que ne m'a-t-il posé la question à ce moment-là ? Que faut-il répondre, mon Dieu, pour ne pas avoir l'air complètement crétin ?

Oh la la, se dit B. C'est un piège. Surtout ne pas dire «je n'ai rien compris ». Insister sur la qualité du son, la beauté de l'image, cette utilisation tellement particulière des archives et de la vidéo. Se demander en quoi il a tourné. C'est de la Haute Définition ? C'est du dolby SR? Être très fasciné par les aspects techniques. Parler de la couleur et du rapport à la peinture. «Ah, ce sont des tableaux ! » Et le choix des musiques. Il n'y a que chez lui qu'on voit certains acteurs. Enfin, bien sûr, ils ne jouent pas vraiment. Poursuivre par une réflexion, une sentence un peu définitive et pleine de sous-entendus, quelque chose qui n'engage à rien et sur quoi tout le monde est d'accord, « Enfin, c'est du Godard… ».

Ah non, c'est trop facile, pense U. Je ne vois pas pourquoi je serais le premier à devoir m'exprimer. On essaye d'apprécier comment l'autre s'en sort et on se contente d'acquiescer. U est rusé, il esquisse un sourire. Il n'est pas du genre qu'on intimide comme ça. Il prend un air plein de mystère et renvoie la question.

Q ne sait pas très bien par quoi il pourrait commencer. Il se souvient, dans le dernier Godard, d'un plan qui lui a fait penser au début du Mépris. Il évoque Le Mépris. Ce générique parlé, cette première scène, Piccoli et Bardot allongés sur le lit. Dis, n les seins, tu les aimes ? Et mes fesses ? Et mes jambes ? Tu les aimes, mes jambes ? Et puis cette villa Malaparte… J'adore la séquence où elle est dans le bain avec une perruque noire. C'est là qu'elle lui balance des tas de noms d'oiseau. Cornichon ! Piège à cons ! Quel génie d'avoir pris cette ravissante idiote. C'était une vedette. Non Vraiment, c'est son meilleur rôle.

« Oh la la se dit B. C'est un piège. Surtout ne pas dire «je n'ai rien compris». Insister sur la qualité du son, la beauté de l'image, cette utilisation tellement particulière des archives et de la vidéo »

R aimerait tellement avoir un argument. Elle a beau se creuser la tête, ces phrases que l'on peut dire d'un film habituellement ne conviennent vraiment pas. « J'ai adoré l'histoire. Qu'est-ce que c'est bien écrit. Le scénario est étonnant, les acteurs sont géniaux… J'ai aimé le début malgré quelques longueurs, je ne m'attendais pas à ça… » Impossible de retrouver un exemple de scène ou un dialogue précis. Elle a l'impression de passer un test d'intelligence. «Ils veulent voir ce que j'ai apprécié. On ne peut pas éluder la question en disant qu'on a bien aimé… ce serait trop facile. » «Ah bon, et tu as aimé quoi ? Peux-tu nous dire ce qui t'a plu précisément ? » Elle ne pourra jamais y arriver. Surtout ne pas avoir l'air de ne pas savoir. Oui mais ne pas non plus se hâter de répondre en tombant à côté. Elle se souvient de ce joueur de rugby, modèle pour le calendrier « Les Dieux du stade » interrogé dans l'émission d'Ariel Wizman. On lui demandait s'il regardait de temps en temps des films X, et, sans se démonter, il a répondu « Ça m'arrive ». Et qu'est-ce qui vous attire dans les films pornos ? Le mec s'est dit « Je ne veux pas passer pour un con. Ils m'attendent au tournant. Ils pensent que je vais dire que ça me fait bander. J'ai aussi un cerveau, je sais apprécier l'art. » «Ben, le scénario. Ouais, l'histoire. »

Godard ? Toi aussi, tu as vu le dernier. Ils ne sortent plus que dans une seule salle… Qui continue à aller voir ses films ? Il n'y avait pas grand monde le jour de sa sortie. Il faut dire que depuis vingt ans…

À peine la projection du film terminée, la lumière se rallume, J se tourne vers H et lui pose la question. « Alors? » H est clouée sur place. « Tu sais très bien que je n'aime pas parler des films comme ça tout de suite après les avoir vus. On ne peut pas respirer deux minutes ? On va ensemble au cinéma et dès le générique il faut déjà que je fasse un commentaire, un rapport détaillé et une fiche complète. » Les gens derrière se retournent en sortant. « Calme toi, tu es surmenée » « De toute façon, tu me hais, ce n'est pas nouveau. Tu fais tout pour me rabaisser. Tu serais trop content que je dise une bêtise, tu en ferais des choux gras, tu aurais un sourire narquois ! » Mais enfin, ma chérie… » « Tu aurais un sourire narquois ! »

« Pourquoi me pose-t-elle cette question », panique G. « Qu'est-ce que je lui ai fait ? Et ça, en plein dîner, au milieu d'une dizaine de gens intelligents et cultivés. Ils sont tous suspendus à ce que je vais dire, secrètement soulagés qu'elle m'ait choisie moi ». G ne se démonte pas. Elle réfléchit à une stratégie plutôt qu'à ce qu'elle pourrait dire ou penser de ce fameux Godard. Elle prend son courage à deux mains : « Eh bien, figure-toi que je ne l'ai pas vu. » « Mais enfin, on l'a vu ensemble ! » « Mais non. » « Tu te moques de moi ? On l'a vu avant-hier ! » « Impossible : avant-hier j'étais chez mes cousins. On fêtait la naissance du Christ. » «Mais enfin tu délires, qu'est-ce que tu racontes ? » « Je suis profondément peinée de ce que tu insinues. » Les autres invités plongent leurs nez dans leurs verres, aucun n'ose relever ni poser une question. « Excellent ton poulet. » « C'est délicieux vraiment» «Succulent. On se régale. Je n'ai jamais si bien mangé. » Ils font tant de loyaux efforts pour trouver des répliques. Les dialogues ressemblent bientôt à une scène de téléfilm. « Oui, c'est bien préparé. Tu me donneras la recette ».