karilincoln

, Mathias Ohrel

Nous sommes tous des Américains. Ou presque. Mr Lauren (Ralph) a gagné 16,14 millions de dollars cette année (salaire + bonus). Mais l’avenue de Clichy, en bas de chez moi, n’est pas Madison Avenue. Ici, les boutiques d’habilleurs de luxe s’appellent Sim.H, Sapiens, Rebecca Story, Jabi et Karilincoln. « Karine, c’est la fille là qui repasse. Lincoln comme Ibrahim Lincoln. C’est lui. C’est mon frère. Et moi c’est Charlie. Charlie de l’avenue de Clichy. »

Le samedi, chez Karilincoln, ça ne désemplit pas. Sur fond de Radio Nostalgie (« J’irai au bout de mes rê-ê-ves… »), Ibrahim juge les tailles avec précision et son frère Charlie enfile dans des housses Fabio y Livi deux costumes et une chemise. Au mur, un grand portrait façon Harcourt en noir et blanc d’Ibrahim, signé Harat. Et la photo d’une douzaine de beaux Blacks entourant une mariée, tous habillés du même costume crème, des mêmes mocassins en faux croco blanc (30€), des mêmes chemises Enzo di Milano.

À entendre Charlie, Walid et les autres, l’avenue de Clichy, avant, c’était les Champs-Élysées : « Nous on est tunisiens. Avant, mon père il avait le restaurant à côté du Maryland, et puis la boutique de dentelle et Tout pour femmes, à côté de Quick. Ça fait trente ans qu’il est là, mon père, sur l’avenue. Avant, ici, c’était des Juifs tunisiens qui avaient les magasins, des Français même certains, des boutiques tout du long de l’avenue, et les gens riches venaient là faire la frime, de La Fourche à la place de Clichy. Ils dépensaient beaucoup. Maintenant c’est fini, c’est que les Arabes qui ont des business ici, et les riches, ils viennent plus. Y a plus que les putes, des vieilles putes arabes et chinoises qui travaillent sur le trottoir. »

mes préférences ? la couture pour l’africaine. parce que là, je peux lui dire 40 ou 45€, ça dépend. alors que sur le bas de pantalon, c’est 5€. si j’arrive à faire dix pantalons dans la journée, ça me fait quoi… je ne sais pas… 50, c’est ça

Dans le petit passage qui donne sur l’avenue, une petite enseigne Safi Couture, et une petite boutique où travaillent cinq hommes, en regardant le foot. C’est l’atelier de Sané, que je connais depuis que j’ai retrouvé le portable de son fils.

Sané n’est pas de l’avis de Walid : « Dans le quartier, il n’y a que trois magasins qui ont fermé, il n’y a pas eu de grands changements. Moi, je trouve que c’est plus animé à cause des salles de cinéma. Quand les gens sortent du cinéma le soir, ils me voient et ils disent : “Ah ! Vous faites des retouches, on va vous en amener à faire”, ça me fait des nouvelles clientèles. Le bouche à oreille me fait travailler. Bon, avec l’euro, les gens dépensent moins. Mais les soldes, ça me fait travailler beaucoup. Je peux pas me considérer comme un gros patron, je suis plus comme un artisan : un bon chiffre d’affaires, ça peut aller des fois jusqu’à 12 000 francs par mois. Mais moi, c’est rare que je travaille, c’est très très rare. Le matin, je viens, s’il y a du tissu à acheter, ou de la doublure, je pars acheter ça, je reviens, je dépose, après je vais aller voir mon comptable, ou bien quand je reviens, j’ai des courses à faire pour mes enfants. Parce que l’année dernière, j’ai eu très mal au dos, le docteur m’a dit presque d’arrêter le travail, ou bien de diminuer vraiment beaucoup. »

« J’ai quitté Dakar pour venir ici en 82, pour me perfectionner dans la tapisserie-décoration, ce que je faisais déjà au Sénégal et en Mauritanie. Je suis venu dans le but de m’équiper pour ensuite rentrer, mais une fois ici, on a créé une famille, finalement tout a changé. Je ne pouvais pas travailler dans la tapisserie au début parce que je n’avais pas les papiers, et je me suis orienté vers la confection. Je connaissais déjà la machine. Puis je me suis créé une clientèle personnelle. Au début, j’étais Gare de l’Est, avec un étranger comme moi, je ne sais pas si c’était un Turc ou un Yougoslave. J’ai travaillé là-bas pendant un an, puis je me suis acheté ma première machine, c’était une Pfaff, et je me suis installé à Château Rouge : des retouches, des longueurs de pantalon, diminuer des manches de veste, faire la couture africaine. J’ai aussi fait beaucoup de façons, à partir de photos. Et les magasins, quand ils vendent un jean, par exemple, ils me l’envoient pour que je diminue la longueur. Donc je facture des magasins, mais quelquefois les clients viennent directement des boutiques et je négocie avec eux. En 88, j’ai déménagé mon atelier, toujours à Barbès, mais dans un endroit où on loue sa place et on travaille pour soi ; la propriétaire avait son registre de commerce, c’était officiel, mais elle-même n’était pas couturière, elle était obligée de sous-traiter. »

« Après onze ans à Barbès, j’ai décidé d’ouvrir mon affaire, et un propriétaire m’a parlé de ce coin pas trop animé. Le propriétaire c’était un policier, il m’avait dit : “C’est un coin tranquille, mais si tu restes longtemps tu vas te faire de la clientèle parce que je ne vois pas des ateliers partout comme à Barbès.” Effectivement, quand je suis venu ici au début, c’était très difficile, mais étant donné que c’était lui qui m’avait conseillé de venir, j’ai pu m’arranger avec lui chaque fois que je ne pouvais pas payer le loyer. Quitter Barbès pour venir ici c’était loin, j’ai perdu beaucoup de clients, et je me suis créé une nouvelle clientèle dans le quartier. Et en 95, j’ai fait connaissance avec une dame qui m’a mis en rapport avec la maison Camaïeu ; c’est surtout ça qui m’a lancé. J’ai travaillé pour eux pendant quatre ou cinq ans, en retouche seulement. Mais un jour, je suis parti en voyage en Afrique et j’ai laissé les gens que j’avais dans mon atelier s’en occuper ; et il s’est trouvé que certaines choses ont été lustrées, à cause d’un fer trop chaud, et ça ne leur a pas plu. Donc j’ai perdu le marché, et ça m’a beaucoup ralenti parce que j’avais laissé la clientèle que j’avais pour m’occuper uniquement de la retouche de Camaïeu. Ça a été très difficile de se relever, et ça m’a donné une bonne leçon, de ne pas être dépendant d’un seul client. J’ai galéré pendant longtemps avant de reprendre une activité normale ; mais c’est du passé, j’ai oublié tout ça. Maintenant c’est pas trop le boum, mais j’arrive à m’en sortir. J’ai encore des machines qui ne sont pas occupées. Mes préférences ? La couture pour l’Africaine. Parce que là, je peux lui dire 40 ou 45 euros, ça dépend. Alors que sur le bas de pantalon, c’est 5 euros. Si j’arrive à faire dix pantalons dans la journée, ça me fait quoi… je ne sais pas… 50, c’est ça. Mais c’est juste de quoi vivre. »

« Finalement j’ai fait étape par étape : dans un premier temps j’avais voulu avoir une formation de tapissier-décorateur et acheter des machines. Et je me suis marié ici, j’ai eu un enfant, un deuxième enfant, ils sont à l’école, mais même si je veux rentrer au pays, je suis obligé de les laisser ici, ce serait malhonnête de ma part. Mais quand est-ce qu’ils vont finir les études ? Ça a changé tout, ça a bousculé les données de mes idées. Si c’était à refaire ? Je ne pense pas que je pourrais refaire la même chose. Je pense des fois peut-être à mettre tout ça dans une cantine et partir, pour peut-être gagner bien ma vie là-bas, sans que je travaille car je peux avoir des tailleurs sur place. Parce qu’ici, avec mes machines, c’est presque comme si je travaille pour l’État. Le black ? Ça va être difficile, dans la mesure où mon comptable c’est un expert, il est commissaire à la Cour des comptes. Ça me coûte cher, mais là je suis tranquille, je pars et je viens tranquillement. »

Paru dans Magazine N°36, v.1, Octobre 2006