le digital en 2026 xavier de la porte

N°26 Winter 16 , Angelo Cirimele

Il a déjà bouleversé nos vies, quotidiennes mais aussi créatives, et ce n’est pas fini : le digital continuera d’imprimer sa marque, fût-elle immatérielle. Alors, autant voir où nous en serons dans dix ans. Le voyage se fait en compagnie de Xavier de La Porte, journaliste, chroniqueur à France Culture, où il a animé l’émission Place de la Toile.

AC En 2026, quel appareil utilise-t‑on pour se connecter à Internet ? Un téléphone portable, un ordinateur ?

XdLP Non, on est entré dans une ère de l’invisibilité des objets. Concrètement, une série d’objets anciens transportent maintenant le réseau. Les vieux films se trompaient : on y représentait les technologies du futur comme des objets énormes. Mais on observe aujourd’hui le contraire : une diminution de l’objet, et un « devenir application » récurrent. Le principe étant d’augmenter la puissance en réduisant la taille. Du coup, et paradoxalement, la technologie est omniprésente, mais absente en tant qu’objet.

AC Bonne nouvelle pour les designers, qui manquaient de vacances… Autre chose : en 2026, a-t-on complètement cessé de téléphoner ?

XdLP Dès 2007 et le lancement de l’iPhone, des études réalisées aux États-Unis montraient que le coup de fil devenait minoritaire dans les pratiques communicationnelles par rapport aux textos, chats, mails, etc. Maintenant, chaque fois qu’un nouveau média apparaît, il ne fait pas disparaître l’ancien, mais l’oblige à affirmer sa spécificité. Conséquence ici, on se recentre sur l’intérêt fondamental qu’il y a à communiquer par la voix. Et cet intérêt est différent pour chacun : pour certains c’est l’émotion, pour d’autres c’est entendre le son d’une voix. En ce qui me concerne, la raison principale pour laquelle j’appelle, c’est l’injonction à la décision. Par texto, ou par chat, il y a toujours moyen de contourner, de délayer dans le temps. Mais lors d’un appel, lorsqu’on vous demande de trancher, on ne peut pas se dérober.

en 2026, on est passé du paradigme de l’idéal qui fait rêver parce qu’inaccessible, à celui de l’optimisation. c’est ce que vend l’algorithme

AC On a eu assez rapidement une perception plus intrusive des appels, par rapport aux textos notamment.

XdLP Quand une nouvelle technologie fait irruption dans la vie, il y a toujours une phase pendant laquelle on ne sait pas très bien quoi en faire. Dans le cas des portables, les gens s’estimaient enjoints de répondre immédiatement à leur téléphone ; donc, oui, c’était très intrusif. De même qu’au début, c’était normal d’appeler quelqu’un sur sa ligne fixe, et ça paraissait très intime d’avoir son numéro de portable. Maintenant, 
le rapport s’est complètement inversé. Une série de codifications se sont 
installées et ont renversé la tendance. 
Par exemple, lorsqu’on appelle quelqu’un sans laisser de message, celui-ci comprend qu’il doit rappeler, mais qu’il n’y a pas urgence.

AC Les codes de nos échanges interpersonnels ont été bouleversés…

XdLP C’est quelque chose de très intéressant et peu étudié : comment on se met collectivement d’accord autour de règles communes d’usage de ces outils-là. Il y a deux cents ans, ces questions étaient codifiées dans des manuels de savoir-vivre. Aujourd’hui, tout arrive tellement vite que ces codifications sont édictées de manière très implicite, non transmise, et néanmoins très fine. Si on observe deux ados qui communiquent norma­lement, on voit qu’ils ont à leur disposition une vingtaine d’outils pour se parler. Et si on leur demande pourquoi ils utilisent tel outil à tel moment avec telle personne, ils sont parfaitement capables de répondre. Il y a un véritable niveau de réflexivité sur chaque moyen de communication qui n’a rien à envier aux anciennes codifications.

AC En 2026, la monnaie est-elle devenue virtuelle ?

XdLP En réalité, ça faisait un moment qu’elle l’était… dans des sociétés plus avancées technologiquement, comme les pays nordiques par exemple, où tout se payait déjà par carte. Certes, quelques terminaux permettent encore un contact entre une carte et un objet, mais on peut s’en passer, et le passage d’un seuil (caisse, portique) tient lieu de monnaie. Alors, c’est très problématique aussi, car ça fragilise la symbolique de l’échange. Heureusement, il reste encore la possibilité de payer avec des billets… mais que deviendra la psychanalyse quand on ne verra plus l’argent qu’on donne ?

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AC En 2026, comment les marques utilisent-elles le digital ?

XdLP Les marques ont été obligées de fusionner avec des entreprises tech. Par exemple, les jeans sont maintenant connectés, et Levi’s a été forcé de se lier avec des start-up capables d’inventer un tissu spécial, de nouvelles fonctions.

AC Par exemple ?

XdLP Le jean permet de téléphoner, il a des capteurs reliés à un terminal, qui calcule la distance parcourue dans la journée, envoie un signal quand il est sale ou usé… Les tissus aussi sont devenus intelligents et s’adaptent à la température par exemple. Un jean, ce n’est pas forcément très intéressant, mais une cuillère peut transmettre des échantillons de salive et indiquer quand on doit boire, comment adapter son régime alimentaire… en deux mots : surveiller la santé en amont.

AC Je reviens sur la mode ; historiquement, les marques faisaient rêver, elles vendaient un idéal, une silhouette « parfaite ». Ça ne correspondait pas à la réalité, mais ça permettait de susciter le désir. La technologie en a-t-elle fini avec ça et a-t-elle fait disparaître le désir ?

XdLP En 2026, on est passé du paradigme de l’idéal qui fait rêver parce qu’inaccessible, à celui de l’optimisation. C’est ce que vend l’algorithme, en ce qu’il est capable d’indiquer exactement non pas ce que l’on veut ou croit vouloir, mais ce qu’il nous faut pour être au mieux en fonction de nos caractéristiques physiques propres. Personnellement, j’ai une grande admiration pour les gens qui s’optimisent, ça me fascine…

heureusement, il reste encore la possibilité de payer avec des billets… mais que deviendra la psychanalyse quand on ne verra plus l’argent qu’on donne ?

AC On arrive donc dans l’ère du sublime : non plus la beauté en tant que telle, mais celle où on fait au mieux avec ce qu’on a. Plus de rêve, tout est hyper rationnalisé…

XdLP C’est vrai, mais en même temps, il n’y a plus de mensonge.

AC En 2026, trouve-t-on toujours de la publicité classique en ligne ?

XdLP L’idéal de la publicité, c’est la disparition de la publicité, en même temps que sa présence partout. On est dans une logique de voilement/dévoilement ; il faut qu’elle soit suffisamment cachée pour ne pas être agressive, et suffisamment visible pour être efficace.

AC On pourrait dire aussi que si le but de la publicité est de vendre, elle cherche aussi à faire rêver et joue sur le fantasme.

XdLP Le rêve était simplement un bon moyen de faire vendre. Mais dès lors que les publicitaires ont dit aux marques qu’il existait un moyen beaucoup plus efficace de vendre leurs produits – en sachant exactement ce que veulent les gens par le biais d’algorithmes –, ils ont cessé de jouer sur le fantasme.

AC Prenons l’exemple du luxe, qui manie l’art de vendre ce dont on n’a pas besoin. On ne peut pas y parvenir en ciblant uniquement les besoins. Ce qui est en jeu est de l’ordre de la représentation de soi.

XdLP Hier, ce qui fonctionnait très bien, c’était de jolies instagrameuses qui faisaient la promotion des vêtements qu’elles portaient. En 2026, avec les tissus connectés, certaines marques ne font plus de défilés, mais « lancent » dans la rue deux cents jeunes filles portant leur collection, qu’on peut « lire » en orientant son téléphone dans leur direction – on sait alors de quelle marque il s’agit, de quelle collection, où là trouver et à quel prix… Là aussi le digital permet de passer outre les intermédiaires, que sont ici les médias.

AC Le digital va donc continuer à changer notre rapport au monde. En 2016, le slogan de BMW était : « Le plaisir de conduire ». Or, si dans la voiture de demain on appuie sur un bouton et elle nous emmène à tel endroit, où est le plaisir de conduire ?

XdLP En 2026, on n’appellera pas ça une voiture autonome, mais un train individuel. Du coup, la topographie change : on a d’un côté des autoroutes sur lesquelles circulent les trains individuels, et de l’autre le retour de la nationale, sur laquelle on roule en voiture. Toutes ces routes un peu délaissées aujourd’hui ont été restaurées et constituent un circuit très touristique que les gens ont envie d’emprunter quand ils partent en vacances. Ça rejoint ce qu’on disait à propos des nouvelles techno­logies, qui obligent les anciennes à affirmer leur spécificité pour subsister. Ici, l’intérêt principal de la voiture, ce n’est pas d’être transporté, mais de conduire, de pouvoir s’arrêter quand on veut, faire des détours pour voir tel ou tel point d’intérêt sur la route… d’être libre, en somme.

AC En 2026, avec la généralisation du GPS, les panneaux routiers ont-ils disparu ?

XdLP Sur les autoroutes autonomes, bien sûr. Et il n’y aura pas plus de feux puisque l’un des buts de la voiture autonome (ou du train individuel) est de se passer de tout ce qui ralentit la circulation. Pour les nationales touristiques, c’est différent. Les panneaux sont toujours là, mais ils livrent une informations plus touristique et de contexte.

AC En 2026, les hommes politiques peuvent-ils se passer des médias, et de leur supposé sens critique, pour s’adresser directement aux citoyens via les réseaux sociaux notamment ? Autrement dit, les médias ont-ils perdu leur intérêt ?

XdLP Dans le passé, de nombreux médias se sont fourvoyés et sont devenus une mise en forme de la conversation qui se passait ailleurs. Concrètement, les journalistes passaient leur temps à parler de ce qui se disait sur les réseaux sociaux. C’était d’autant plus surprenant que le paradigme du xixe siècle était que la presse donnait le menu de la conversation : les gens causaient de ce qu’ils avaient lu dans le journal. En 2016, le rapport était complètement inversé : la presse parlait de ce dont les gens parlaient. Et cela était rendu possible et extrêmement facile, car la conversation était inscrite sur Internet, avec un accès en direct. Du coup, la tentation était grande de simplement regarder ce contenu, le trier à peine, et d’en tirer des sujets ainsi que la hiérarchie d’information. Certains médias ont ainsi fondu, dès lors qu’ils n’ont plus fait que relayer et mettre en forme la conversation virtuelle.

AC En 2026, le potentiel « devenir média » de chaque individu représente-t-il un contre-pouvoir ?

XdLP C’est quelque chose dont on est déjà revenu en 2016 ! Et il me semble difficile de réinvestir cette utopie-là. En termes organisationnels, les réseaux sociaux donnent la possibilité à des groupes de s’exprimer d’une manière qui était complètement impossible auparavant. Et pourtant, l’économie des médias reste toujours très centralisée. Des myriades de choses se font, mais toujours dans la marge, et ça ne touche qu’un public restreint. Ce n’est pas la technologie qui peut changer ça ; le véritable changement ne peut venir que de décisions politiques plus larges – dont on ne voit pas le début.

AC Donc on a fait le deuil du Web 2.0 et de la démocratisation qui devait aller avec ?

XdLP Absolument. En revanche, je crois à des formes d’organisation qui tirent bénéfice de ce que permettent les technologies. La blockchain, par exemple, qui est une technologie de stockage et de transmission sur laquelle repose le protocole « bitcoin ». Il s’agit d’un système de simplification et de certification des échanges qui fait que chaque personne qui participe au réseau possède une partie du registre. Tout est visible et trans­parent, la seule chose qu’on ne sait pas, c’est qui échange avec qui. Le principe, c’est de supprimer totalement les intermédiaires : les notaires, les banques, etc. Le problème, c’est que les institutions ne sont plus du tout rétives aux technologies, comme c’était le cas il y a quinze ans. Quand la blockchain est apparue, on a dit que ça allait détruire le système des banques. Trois mois plus tard, toutes les banques avaient investi généreusement dans la blockchain, et elles font aujourd’hui travailler les gens les plus intéressants du secteur.

AC Ce qui a été vendu comme un fantasme et un potentiel changement de société ne fait que renforcer les institutions en place.

XdLP Quand on regarde l’histoire du Web, au départ, il y avait une très forte présence de groupes très alternatifs, au carrefour entre la politique et la création, des sortes de cyberpunks. Aujourd’hui, s’il y a toujours une grande présence du cyberféminisme, la pensée d’une politique liée à la machine est beaucoup moins forte. Sur les réseaux, il y a finalement davantage un décalque des tensions de la société physique.

AC Que penser du procès intenté l’année dernière à Tinder pour facilitation de la prostitution et du proxénétisme ?

XdLP Je n’en pense rien… je trouve ça drôle. Mais il me semble qu’en 2026, même si plein de choses ont changé, notamment de nouveaux moyens de se rencontrer, d’organiser des rendez-vous, on n’a toujours pas réglé les grandes questions de l’humanité : la peur de la mort, comment trouver l’amour, et faire en sorte qu’untel ou untel soit amoureux de moi. Aucun algorithme ne pourra répondre à ces questions-là. Leur fortune, c’est qu’ils échouent souvent, sinon toujours, à organiser des rencontres dès lors qu’une part de subjectif est irréductible. On se focalise souvent sur la machinisation de la rencontre et de l’algorithme, mais on oublie de regarder les stratégies, très humaines, de présentation de soi, ou par exemple le fait qu’une fille dira à un rendez-vous Tinder : « J’ai un dîner… » Une convention qui permet de rester élégant si le feeling n’est pas au rendez-vous. Et puis, si on reste…