l’information en 2026

N°24 Summer 16 , Angelo Cirimele

Le paysage des médias est sans cesse reconfiguré par l’apparition de nouveaux médias sociaux, dont Periscope est le dernier exemple. Nous avons eu la chance de nous projeter en 2026, accompagnés d’un expert, Philippe Thureau-Dangin, pour mettre en perspective les enjeux, pour les nouveaux comme pour les anciens médias.

AC Nous sommes en 2026. Je termine ma semaine de travail harassante. Vais-je acheter le journal accompagné de son magazine, pour le feuilleter en terrasse et en toute quiétude ?

PTD Oui, dès lors que c’est le début du week-end. Il existe toujours en 2026 des offres d’hebdos papier. Les kiosques ont quelque peu changé de visage puisqu’ils vendent aussi des sandwichs et des sodas, mais on en croise toujours, en tout cas à Paris. On peut y acheter des publications hybrides, entre le quotidien et l’hebdo, qui paraissent une ou deux fois par semaine ; des propositions assez épaisses avec plusieurs cahiers thématiques et un magazine – comme le New York Times, Le Figaro ou Le Monde l’expérimentaient déjà. Le quotidien tel qu’on l’a connu dans les années 2000 a disparu au milieu des années 2020. Le dernier à être paru 6 jours sur 7 est le Daily Telegraph ; il avait un lectorat assez âgé et s’est maintenu jusqu’en 2025. En France, ça a cessé beaucoup plus tôt à cause de la publicité, notamment celle du luxe, qui a complètement déserté les quotidiens dans les années 2018-2020.

AC C’est aussi le cas de l’industrie automobile ?

PTD Oui, ils ont des moyens beaucoup plus sophistiqués sur les réseaux digitaux pour tracer les profils d’utilisateurs qui veulent changer de véhicule. Donc les quotidiens qui avaient déjà du mal à vivre ont disparu de leur belle mort, car imprimer du papier pour trop peu de lecteurs devenait onéreux. D’autant que les nouvelles nécessitant une analyse approfondie n’étaient finalement pas si nombreuses et que le numérique permettait de survoler le reste des informations.

le dernier quotidien à être paru 6 jours sur 7 est le daily telegraph ; il avait un lectorat assez âgé et s’est maintenu jusqu’en 2025

AC Le geste d’acheter physiquement le journal et de le feuilleter s’est donc éteint avec le vieillissement de la population ?

PTD Le plaisir de ce geste existe toujours, y compris la nostalgie qui l’accompagne, mais le rapport qualité/prix/temps tend à le faire disparaître. À un moment, il est devenu impossible de consacrer du temps à un journal de qualité moyenne à un rythme quotidien. Et, en 2026, les éditeurs qui se sont maintenus sont devenus par la force des choses des hebdos papier, ils ont amélioré leur qualité et ont fait perdurer ce plaisir de feuilleter, d’être parfois surpris par un sujet et donc d’y consacrer du temps. La norme de lecture en ligne est de 100 à 200 mots, quand une grande enquête dans un magazine en demande de 1 200 à 1 500 ; le papier n’a donc pas de raison de disparaître s’il trouve le bon rythme.

AC Comment le digital a-t-il remporté la partie ?

PTD Le papier, c’est une politique de l’offre : on ne décide pas du sommaire et certains sujets peuvent surprendre le lecteur – agréablement on suppose. Le digital a toujours obéi à une politique de la demande : le lecteur choisit des sites ou des blogs en fonction de ses centres d’intérêt, culturels ou pratiques. Les derniers développements sur le sujet, disons depuis 2020, ce sont des bouquets numériques qui sélectionnent des propositions qui vont au-delà des intérêts de départ de l’utilisateur. Autrement dit, on propose d’élargir l’horizon du lecteur, grâce aux algorithmes, à des sujets ou des champs annexes. On a donc réinventé la politique de l’offre qui existait dans le papier au XXe siècle et on a donné ainsi une deuxième vie à la surprise.

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AC Quelle forme cela a-t-il pris ?

PTD La mission des quotidiens du xxe siècle était de « dire tout à tout le monde ». Aujourd’hui, les médias ne peuvent plus couvrir tous les champs parce qu’on assiste à une démultiplication du savoir et de l’information ainsi qu’à une segmentation des publics. S’il était lancé aujourd’hui, un nouveau journal ne saurait plus par quoi commencer. D’où l’idée d’agrégateurs intelligents, sortes de Google News personnalisés, composés à partir de centres d’intérêt choisis, et dans lesquels on peut paramétrer le pourcentage de surprises désiré : 10 %, 20 %, 50 %…

AC Pourquoi ces mutations de la presse quotidienne ont-elles été plus longues à se dessiner en France ?

PTD Il existait en France un système de subventions qui dissuadait les quotidiens de repenser leur rythme de parution, même si les informations consistantes manquaient parfois et même si leurs équipes rédactionnelles n’étaient pas assez étoffées. Cela, y compris pour des titres qui ne pourraient jamais inverser un déclin vertigineux des ventes. Pour un journal comme Libération, les subventions ont atteint les dernières années 30 % à 40 % du chiffre d’affaires. À un certain moment, on a considéré que ces subsides, qui dépassaient le 1,5 milliard d’euros par an pour l’ensemble de la presse écrite, pourraient être mieux employés, par exemple pour financer des enquêtes et non des rotatives.

les quotidiens [sont des] agrégateurs intelligents, sortes de google news personnalisés, dans lesquels on peut paramétrer le pourcentage de surprises désiré : 10 %, 20 %, 50 %…

AC Comment suis-je informé des derniers développements de l’actualité en 2026 ?

PTD J’ai toujours un système d’alertes en temps réel pour les événements les plus importants, et je suis abonné à un agrégateur, qui me propose une série d’articles sur les champs qui m’intéressent. Cette sélection est régulièrement renouvelée ; elle intègre des anciens médias qui ont survécu à la disparition du papier, mais aussi des blogs tenus par des personnalités indépendantes. Un peu sur le modèle des bouquets satellite, je peux choisir parmi 200 médias les domaines qui m’intéressent. Sans oublier le pourcentage de surprises !

AC Avec quel type d’appareil je me tiens informé ?

PTD Un smartphone d’une taille légèrement supérieure aux anciens appareils et qui ne sert plus à téléphoner – quelle idée… –, mais à se connecter.

AC Puis-je décider de me couper de l’actualité ?

PTD Oui, à tout moment. 
En coupant totalement votre smartphone. Et en vous éloignant de la capitale et de tout réseau wifi.

AC Qui diffuse les informations ? Des groupes (Altice, Le Monde, TF1…) ?

PTD Je dois rappeler une histoire arrivée en 2013. Rue89 [un site d’information indépendant qui avait été imaginé par des anciens journalistes de Libération, ndlr] a été racheté par l’Obs, qui lui-même fut racheté par Le Monde, et au final Le Monde a fait de Rue89 un simple onglet du site de l’Obs, en le dénaturant, et dans les années 2020, Rue89 a peu à peu disparu. Ce mécanisme s’est répété pour un certain nombre de titres, par exemple pour Libération, dans le nouveau pool SFR des médias rassemblés par Patrick Drahi puis revendus quand ce dernier n’a pu rembourser ses dettes. C’était par ailleurs prévisible que les groupes procèdent à des économies d’échelle.

les journaux économiques rendaient un vrai service au lecteur. alors qu’avec les journaux traditionnels, on ne savait plus très bien si c’était de l’information ou du divertissement.

AC Quel a été le plus beau et le pire cadeau qu’Internet ait fait aux anciens médias ?

PTD Internet n’a pas été très généreux avec les anciens médias. Il a renforcé la place du leader d’un segment, le fameux « the first takes it all », et a presque fait disparaître les autres. Le New York Times, hier quasiment cantonné à la côte est, est ainsi devenu un vrai journal global. Idem pour la BBC, peut-être le Guardian, et deux ou trois autres, qui ont bénéficié d’une ouverture sur d’autres cibles. Autre chose : les anciens médias étaient spécialisés sur un support et une forme : la radio, le papier ou la télé. Internet les a obligés à investir les autres supports, ce qu’ils ont fait assez mal, ce qui a parfois donné le signal de la fin. Donc, là non plus, cela n’a pas été un cadeau.

AC Quel modèle de rentabilité les médias ont-ils inventé ?

PTD Si les agrégateurs d’information sont gratuits, certaines sections – les plus intéressantes – sont payantes, notamment pour les médias économiques. Au début des années 2010, on voyait déjà Les Échos papier gagner des lecteurs quand Le Monde en perdait. Et c’était aussi vrai du Financial Times ou du Wall Street Journal, car les journaux économiques rendaient un vrai service au lecteur. Alors qu’avec les journaux traditionnels, on ne savait plus très bien si c’était de l’information ou du divertissement. Ce champ d’informations « à valeur ajoutée », c’est-à-dire comportant une analyse, n’a cessé de prendre de l’importance. Aujourd’hui encore de nombreux lecteurs payent pour y avoir accès. Une anecdote à ce propos : quand on demandait à Noam Chomsky [intellectuel américain qui a élaboré dès les années 1960 une critique implacable des médias, ndlr] quel était le meilleur journal au monde, il répondait sans rire le Wall Street Journal, car, mise à part la page d’édito assez insupportable, les hommes d’affaires, les traders et les investisseurs ont besoin de vraies informations. Ce que la tradition anglo-saxonne « Facts, facts, facts » fait très bien.

AC Comment les journalistes gagnent-ils leur vie en 2026 ?

PTD Grâce à une redevance sur leurs articles, versée par les médias ou agrégateurs, modèle que l’industrie de la musique a adopté depuis longtemps. Il existe aussi un système de bourses délivrées par des fondations, qui considèrent que le public doit être informé. Enfin, des financements participatifs peuvent être sollicités par un journaliste ou une équipe sur une enquête donnée.

AC Existe-t-il toujours des écoles de journalisme et qu’y apprend-on ?

PTD Bien sûr ! On y enseigne la fabrication de contenus, mais aussi comment les vendre, c’est-à-dire à maîtriser toute la chaîne qui permet de les placer sur un site ou un agrégateur. On a toujours besoin d’écoles, car si le monde semble être transparent, il est en réalité de plus en plus complexe, ce qui donne du sens à la fonction journalistique.

Note : Philippe Thureau-Dangin a été directeur de la rédaction de Courrier International puis président de Télérama. Il est aussi éditeur et enseigne dans plusieurs écoles, dont Sciences Po.