victoria jonathan

N°35 SS21 , Angelo Cirimele

La Chine apparaît toujours plus comme un eldorado avec lequel il ferait bon commercer, des biens ou des idées. Mais pour l’essentiel, cette culture nous demeure étrangère. Rencontre avec Victoria Jonathan, qui tisse des échanges avec la Chine depuis quinze ans, et cofonda en 2017 Doors, une agence conseil franco-chinoise de production et de promotion de projets culturels.

Angelo Cirimele Vous partagez votre temps et vos projets artistiques entre Pékin et Paris ; les voyages ne sont-ils pas trop compliqués en ce moment ?

Victoria Jonathan Ils sont impossibles ! La dernière fois que je me suis rendue en Chine, c’était il y a plus d’un an, pour le festival de photo Jimei x Arles, créé par les Rencontres d’Arles dans le sud de la Chine et que je dirigeais là-bas. C’était en décembre 2019, l’épidémie commençait à se diffuser mais on n’était pas au courant.

AC Et comment arrivez-vous à échanger et mener à bien les projets ?

VJ Mon associée est à Pékin, elle est également française et vit en Chine depuis vingt ans, donc ça fonctionne bien pour notre organisation. Pour certains projets ou certains clients, le fait aussi d’avoir un pied dans chaque pays est très utile en ce moment. Ensuite, globalement, c’est beaucoup plus difficile, car une partie de notre activité consiste à accompagner des institutions culturelles dans leur développement en Chine [Musée Picasso, Fondation Giacometti, Fondation Henri Cartier-Bresson, musée de l’Elysée à Lausanne…]. Or, comme la plupart des musées en Chine ont fermé pendant plusieurs mois – et à Pékin en particulier puisqu’il y a eu un rebond de l’épidémie –, et que tous les transports sont ralentis, les œuvres bloquées en douane… tout est en stand-by. De façon générale, j’ai l’impression que ce virus arrange bien ce tournant de la Chine un peu nationaliste et protectionniste. Les échos que l’on a de la part des musées publics, c’est qu’ils ont comme instruction de plutôt favoriser la création nationale. Du point de vue de l’économie aussi, le mouvement a été de se réorienter vers la consommation intérieure.

Luo Dan, no. 80, série North and South. 2 juin 2008, Hunan, Zhangjiajie

AC Vous avez pu observer le paysage artistique chinois depuis quinze ans, comment a-t-il évolué ?

VJ En l’espace de dix, quinze ans, l’art contemporain s’est institutionnalisé et popularisé. Des moyens colossaux, publics et privés, ont été investis dans des infrastructures : musées, salles de concert, centres culturels… Les autorités ont également pris conscience de la culture comme soft power. En 2004, quand je suis arrivée en Chine, il y avait seulement trois galeries d’art contemporain (Courtyard et Red Gate à Pékin, Shanghart à Shanghai), toutes tenues par des étrangers et assez confidentielles. Les musées étaient assez poussiéreux et les expositions consacrées à des artistes contemporains ou des collections étrangères encore extrêmement rares. Quelques artistes chinois s’étaient installés dans d’anciennes usines au nord de la ville pour créer, sans un sou, une plateforme dédiée à la création de leur époque. Il y avait des expos, des raves, des performances, quelques galeries… C’est là que j’ai rencontré celle qui allait devenir mon associée dans Doors, Bérénice Angremy ; elle avait créé l’un des premiers festivals d’art contemporain avec l’artiste Huang Rui – fondateur du premier mouvement d’art indépendant chinois en 1979, Les Étoiles, auquel nous avons consacré une exposition l’année dernière à La Maison de la Chine.

l’évolution hyper rapide du quartier 798 à Pékin est à l’image de ce qui s’est passé dans le pays : l’art s’est officialisé, commercialisé, globalisé et popularisé

AC Et depuis ?

VJ Peu avant les JO de 2008, la Ville de Pékin a fait main basse sur ce quartier, « 798 », qui devait initialement être détruit et présentait désormais une image moderne et créative d’une Chine qui faisait son grand retour sur la scène internationale. Aujourd’hui, 798 est l’un des lieux les plus visités de la capitale. C’est devenu très mainstream et assez commercial. De grandes galeries (Continua, Tang, Boers-Li…) et des musées (UCCA, M Woods) s’y sont installés et les marques y sont présentes (Chanel, Hyundai…). Il va d’ailleurs y ouvrir en 2021 un centre d’art avec le musée Picasso Paris et la Fondation Giacometti. L’évolution hyper rapide de ce quartier est à l’image de ce qui s’est passé dans le pays : l’art s’est officialisé, commercialisé, globalisé et popularisé. En quelques années, le pays s’est doté de 5 000 musées, 3 000 salles de spectacle et 50 000 écrans de cinéma pour répondre à l’intérêt croissant du public. Le Centre Pompidou a ouvert une antenne à Shanghai, les Rencontres d’Arles ont essaimé à Xiamen, le Victoria & Albert Museum à Shenzhen ; des artistes ultra bankable partout ailleurs dans le monde comme James Turrell, Cindy Sherman ou teamLab font se déplacer les foules en Chine.

Lin Zhipeng

AC Vous intervenez comme curatrice sur des projets d’exposition, d’édition, et principalement au croisement de ces deux cultures. Sentez-vous une curiosité réciproque ?

VJ Absolument. En Chine, il y a une grande curiosité pour la culture française. La France est peut-être l’un des seuls pays dont la culture trouve grâce aux yeux des Chinois. Puisqu’ils se targuent d’avoir une culture, une histoire, une langue de 5 000 ans, pour eux, la France est un grand pays de culture. Et parmi les auteurs et artistes français ou ayant vécu en France, beaucoup sont bien connus des Chinois, Balzac, Flaubert, ou le cinéma de la Nouvelle Vague – la culture contemporaine française l’est un peu moins. Mais depuis quelques années, on voit s’implanter sur le territoire des galeries d’art françaises : Perrotin a ouvert à Shanghai, les grandes galeries comme Obadia ou Templon participent aux foires d’art à Shanghai.

quand on vit en Chine depuis longtemps, on sait qu’il n’y a pas de règlement ni un canon formulé de ce qui est montrable et de ce qui ne l’est pas. Ce qui est à la fois facteur de liberté et d’autocensure

AC Et inversement, que pourrait-on dire de l’intérêt français pour la Chine ?

VJ Il existe une tradition sinophile en France depuis le XVIIIe siècle, avec la mode des chinoiseries, mais aussi tout un courant de pensée. Dans le mouvement des Lumières, la Chine – contrairement à ce qu’elle représente aujourd’hui – était le modèle du despotisme éclairé. Voltaire a beaucoup écrit sur la Chine en disant que c’était le pays de la tolérance religieuse. Et cet intérêt ne s’est pas démenti, alimenté par les missions des jésuites qui ont permis d’avoir dans nos collections des œuvres d’art de première importance. Mais pour ce qui est de la culture contemporaine, l’intérêt a manifestement décliné. En 2003, il y avait eu une grande exposition au Centre Pompidou qui s’appelait « Alors la Chine ? » et je dirais que depuis, il n’y a pas eu d’autre manifestation d’envergure et collective dans une institution française avec une telle visibilité. J’ai le sentiment, quand je rencontre des conservateurs, des directeurs d’institution culturelle en France qu’ils connaissent beaucoup moins la scène chinoise que la scène japonaise, ou américaine évidemment.

Luo Yang, Guo Jun, 2018, Girls series

AC C’est dans ce contexte que vous intervenez avec Doors ?

VJ On essaie effectivement de combler ce manque, dans le domaine de la photo du moins. Pendant que nous étions à la direction du festival Jimei x Arles, nous avons montré aux Rencontres deux photographes chinois : un prix Découverte et un prix de la Femme Photographe, qu’on avait créés. Ça a été un véritable accélérateur de carrière internationale. Car le problème pour les artistes chinois aujourd’hui, c’est de sortir de leurs frontières.

AC Quand vous dites « sortir », c’est au sens physique du terme ou pour que les œuvres circulent dans d’autres circuits que chinois ?

VJ C’est plutôt la circulation des œuvres, mais ça va de pair. Le fait que des curateurs à l’étranger ne connaissent pas très bien la scène chinoise implique que les œuvres ne voyagent pas beaucoup.

AC Au-delà du champ culturel, le regard plus général sur la Chine a profondément changé en Occident, on est désormais loin du made in China…

VJ Ce qui est sûr, c’est qu’industriellement ça a complètement changé. On est passé d’une production de masse de basse qualité à ce qu’ils appellent le « Made in China 2020 » : un plan national et un mot d’ordre lancé il y a deux, trois ans par le Premier ministre chinois, dont l’objectif est de requalifier l’industrie nationale pour tendre vers une industrie plus créative, à haute valeur ajoutée. D’ailleurs, les Chinois commencent eux-mêmes à délocaliser !

Feng Li

AC On a souvent la perception d’une autosuffisance économique et culturelle de la Chine. Et on a parfois du mal à percevoir s’il y existe une curiosité réciproque.

VJ Ah oui, beaucoup. Si les expos d’artistes étrangers ont eu autant de succès ces dernières années, c’est justement parce qu’il existe une grande curiosité populaire pour ce qui se passe hors des frontières. La consommation de contenus en ligne le prouve aussi ; ça va d’ailleurs à l’encontre des injonctions gouvernementales. Pour les jeunes gens qui peuvent se le permettre, le Graal reste de faire ses études à l’étranger, et surtout aux Etats-Unis ; dans les facs américaines, énormément d’étudiants viennent de Chine. En France aussi, aujourd’hui, les étudiants chinois constituent la première population étrangère dans les universités. Donc, oui, il  y  a toujours une curiosité et une envie d’apprendre, se former et réfléchir dans un contexte occidental. La plupart des jeunes retournent vivre en Chine quelques années plus tard  parce que les opportunités de travail y sont plus importantes pour eux. Je pense aussi qu’il  y  a une propagande anti-occidentale – qui avance par exemple que les pays européens comme la France ne sont pas safe, qu’il peut y avoir des attentats, etc. On dit que les systèmes démocratiques occidentaux peuvent produire des anomalies, comme Trump… Et ces idées sont assez partagées.

AC Sur la question de la propagande, le fait de pouvoir accéder digitalement aux médias étrangers, d’aller lire le New York Times en ligne par exemple, ne s’opère-t-il pas naturellement ?

VJ Non, car ces sites sont censurés. On dit souvent de l’Internet en Chine que c’est un Intranet, car tout le contenu y est ultra surveillé. La plupart des sites d’information étrangers, que ce soient le New York Times, Le Monde, Libération, ou encore les réseaux sociaux comme Facebook ou YouTube sont inaccessibles depuis la Chine – à moins d’avoir un VPN [Virtual Private Network, un type de réseau informatique qui permet la création de liens directs entre des ordinateurs distants, ndlr]. Ce qui représente une petite démarche, surtout que la plupart des VPN sont très souvent rendus obsolètes par l’armée du Net chinoise. Ensuite, j’ai l’impression que les Chinois sont encore plus connectés que nous. Avec une application comme WeChat, ils peuvent payer, réserver des billets de cinéma, de train, d’avion, acheter une bouteille d’eau dans la rue, partager des documents de travail… Ils font tout avec leur téléphone, du coup, la capacité d’attention est encore plus réduite que chez nous. Le fait que les gens soient hyper connectés a pour conséquence aussi que leur consommation d’informations est très furtive et dirigée vers du divertissement. Et si on ajoute le fait de savoir que tu ne peux pas changer de système parce que tu ne vis pas dans une démocratie, ça crée une sorte de désintérêt général pour la politique.

AC Par rapport à la censure, douce ou violente, que peut exercer le pouvoir chinois, y avez-vous été confrontée dans certains de vos projets ?

VJ Evidemment. Quand on travaille en Chine, on le fait dans un contexte de censure. Si on n’est pas prêt à composer avec ces règles-là, il faut travailler ailleurs ! Pour n’importe quel contenu culturel en Chine, on doit demander une autorisation au bureau de la culture local – que ce soit un concert, une exposition, une performance, n’importe quelle manifestation artistique. Après, on peut aussi ne pas la demander… C’est pour cette raison que l’art de la performance est l’un des plus audacieux et politiques en Chine ; en tant qu’art de l’instantané, qui n’a pas besoin d’un grand public, c’est une forme pour laquelle l’autorisation n’est pas souvent demandée. Pour tout le reste, il faut une autorisation du bureau de la culture, qui dépend d’une section locale du Parti Communiste.

AC Comment ça se déroule en général ?

VJ Trois mois avant l’expo, on envoie une liste d’œuvres, qui peut être validée ou bien en partie censurée. Puis il y a un deuxième niveau de censure au moment de l’ouverture au public – parfois le matin de l’ouverture officielle ou pendant les premiers jours –, où un membre du bureau local visite l’exposition et peut censurer d’autres œuvres ou carrément annuler le projet. Quand on vit en Chine depuis longtemps, on sait qu’il n’y a pas de règle ni un canon formulé de ce qui est montrable et de ce qui ne l’est pas. Ce qui est à la fois facteur de liberté et d’autocensure. On peut avoir envie de repousser les limites de ce qui est montrable, comme on peut avoir affaire à des gens tellement terrorisés par leur hiérarchie qu’ils vont se censurer de façon un peu idiote. Mais avec le temps, on a développé une intuition de la manière de présenter les œuvres, ou pas, aux autorités locales.

AC Quels types de sujets sont censurés ?

VJ En gros, ce que le gouvernement censure, c’est tout ce qui est affaire de politique intérieure, les trois T : Taïwan, Tibet, Tian An Men. Mais aussi bien sûr les Ouïghours, Hong-Kong, etc. La nudité, qui est considérée comme pornographique. Il faut savoir que jusque dans les années 80, il était interdit et condamnable de montrer des corps nus. Il n’y a pas d’industrie pornographique en Chine, c’est interdit ; c’est l’un des seuls pays, je pense. Après, ça peut varier en fonction des spécificités locales. Dans ce cadre du festival Jimei x Arles, on a eu très peu de censure. Je pense parce qu’on avait des bons rapports avec le bureau de propagande local et qu’on faisait beaucoup de pédagogie avec eux. On anticipait leur réaction et on leur expliquait. Quand on faisait visiter l’exposition, on les conduisait directement devant les œuvres susceptibles de les heurter et on déroulait un discours tout prêt, souvent avec la complicité de l’artiste. Et dans 98 % des cas ça a fonctionné.

AC Vous parliez de la censure de Facebook et YouTube, mais quand vous montez une exposition en Chine, créez-vous aussi un volet digital ? Autrement dit : existe-t-il un espace de liberté plus grand sur Internet déployé depuis la Chine ?

VJ On a rencontré plusieurs fois le cas de figure d’œuvres qui n’ont pas été censurées dans les espaces d’exposition mais qui l’ont été sur les réseaux sociaux chinois. C’est le cas de Pixy Liao, alors qu’elle a reçu le Prix des Femmes Photographes du festival, sponsorisé à 80 % par le gouvernement. Elle avait fait par exemple un wallpaper à motif de pénis, mais pas très visible et très graphique, donc certaines personnes ne l’avaient pas vu immédiatement. Une photo a été publiée sur le WeChat officiel du Parti Communiste, où on voit un groupe de dirigeants du parti local devant ce papier peint. Donc voilà, on peut avoir des cas assez paradoxaux, assez marrants. Et, pour son exposition, ils nous ont demandé de ne pas diffuser certaines images sur les réseaux sociaux parce qu’ils avaient peur que ça devienne viral. De la même manière, dans un lieu à Pékin qui s’appelle M Woods, il y a deux ou trois ans, ils ont monté une expo Paul McCarthy, avec toutes ses vidéos des années 1970 aux années 2010, dont beaucoup étaient très explicites ; et pour obtenir l’autorisation, ils ont dû confisquer les portables des visiteurs à l’entrée du musée. Ce qui fait peur à la censure, c’est le caractère viral de certaines images. Ils savent très bien qu’en montrant des artistes dans certains contextes assez précis et délimités, il n’y aura pas de grabuge, mais ce qui leur fait peur c’est le partage sur WeChat et sur les autres réseaux sociaux.

AC Pourriez-vous définir la « nouvelle vague » de la photographie chinoise actuelle ? Peut-on dégager des thèmes ou un sujet de représentation ?

VJ Je pense que c’est plutôt dans la forme que ça s’exprime. Il y a beaucoup moins de rigidité par rapport aux frontières du médium. Beaucoup des jeunes photographes chinois aujourd’hui travaillent indifféremment en photo, vidéo, installation, parfois en performance avec de l’image. Du coup, les frontières sont un peu floues ; ce n’est pas de la photographie traditionnelle qu’on imprime et qu’on met sur un mur, mais plutôt ce qu’on appelle du « lens based art ». Beaucoup de jeunes artistes travaillent aussi autour de l’archive, collective ou personnelle.

AC Et en termes de sujets ?

VJ De plus en plus d’artistes s’intéressent à l’intime, la représentation du quotidien, à leur corps. C’est devenu synonyme, presque cliché, de la photographie contemporaine chinoise ; cette mouvance incarnée par Ren Hang, montrée à la MEP [Maison européenne de la photographie, à Paris] il y a deux ans. C’est peut-être l’un des photographes chinois des dix dernières années dont le travail a le plus circulé dans le monde, justement parce qu’il était sur les réseaux sociaux. Mais il existe d’autres artistes, qui ont le même âge, moins connus internationalement : Lin Zhipeng, une autre qui s’appelle Wang Wei, un autre qui s’appelle Coca Dai… C’est la première génération née dans une Chine consumériste, plus individualiste, avec Internet et les réseaux sociaux, sans grands événements politiques traumatiques comme ça a pu être le cas pour les générations précédentes. Ils ont tous Instagram, avec des dizaines ou des centaines de milliers de followers.