back to the future ?

N°35 SS21 , Céline Mallet

Un magazine peut-il faire un bon film ? Mais un bon film ces temps-ci n’est-il pas mis à rude épreuve, entre la fermeture des salles au temps du corona et la concurrence de Netflix ? Ce pourrait être quelques sujets posés par l’édition 53 de « Self Service le film », en mouvement et en musique, pour interroger le futur des magazines et la spécificité de la presse qui fut moderne – alors qu’Internet affirme plus que jamais sa toute puissance et son ubiquité.

Peut-être le lecteur a-t-il été un adepte de la saga Harry Potter. Dans ce cas, il connaît certainement The Daily Prophet, un « journal animé » en pays sorcier où la magie transcende à chaque instant le réel. Dans l’univers imaginé par J.K. Rowling, les images de presse comme les peintures qui ornent les murs de l’école de Poudlard ne tiennent pas en place, littéralement : les personnages photographiés pour le journal ou les personnages peints débordent du cadre, vont et viennent dans leur décor, interagissent avec leur spectateur. Or, une rapide visite en ligne au gré des sites dédiés aux innovations technologiques montre à quel point l’invention de Rowling peut faire rêver. On y décrit la presse traditionnelle comme une morne aventure du passé pour vanter la venue d’un « journal nouvelle génération » à l’intersection du papier et de l’appareil connecté, un journal tactile et interactif, un journal « vivant » où chaque geste peut déclencher une vidéo, une circulation nouvelle qui augmente la lecture et l’information.

Capture de The Film, Self Service No 53

Le papier recyclé ? Relégué aux oubliettes. Le papier « nouvelle génération » serait un capteur électronique contenant des liens cliquables, un papier « parlant » avec enceintes miniaturisées, un écran pliable… Les futurs lecteurs rivés sur leur smartphone 30e génération se souviendront-ils du bruit du papier que l’on froisse plus ou moins maladroitement à la terrasse des cafés, du velouté du papier glacé que l’on arrache parfois pour conserver une photo qui a plu ? Sauront-ils s’arrêter sur cette image pour l’animer depuis leur seule curiosité ? Peut-être se rendront-ils encore, comme un ultime avatar du Ruin Porn, dans les rares salles obscures qui auront été conservées à titre d’expérience muséale, pour découvrir ce qui au XXe siècle fut appelé le 7e art ? Il leur faudra alors apprendre à soutenir l’attention réclamée par une projection en continu, et ce dans la dangereuse promiscuité d’un groupe aléatoire de « vraies » personnes au prix de quelques frissons. Gageons qu’une fois sortis de la salle, ils se sentiront soulagés de revenir au confort d’un micro-visionnage en solo, avec la possibilité du speed watching et les interactions entre deux épisodes, deux commandes et quelques « échanges sociaux ».

les futurs lecteurs rivés sur leur smartphone se souviendront-ils du bruit du papier ? Sauront-ils s’arrêter sur cette image pour l’animer depuis leur seule curiosité ?

Ainsi va le XXIe siècle : guerre des réalités et des extinctions programmées, guerre des récits, guerre des formats, guerre des temporalités. La mode n’échappe pas à ces règles, au contraire, puisque la temporalité qui la structure est ontologiquement inquiète. Son industrie est de surcroît attaquée comme polluante et « surproductive » ; son passé la rattrape à l’aune de la présence exponentielle du marché de seconde main, de la nostalgie du vintage, de la nécessité écologique de l’upcycling ; sa puissance multimédia est traversée de tensions contradictoires, à l’exemple des magazines qui ont dû se repositionner tout contre le flux continu des réseaux.

Capture de The Film, Self Service No 53

C’est dans ce contexte, et les bouleversements d’une pandémie, qu’Ezra Petronio livre une double édition pour le numéro 53 du magazine Self Service. Un monstre à deux têtes avec, d’un côté, une copieuse édition imprimée et, de l’autre, un film tout aussi copieux de près d’une heure vingt de visionnage depuis le site du magazine. Avec, en manière d’introduction, une parodie du célèbre logo du studio Universal. Dans son édito, Petronio précise : il s’agit d’engager les lecteurs sur deux manières d’expérimenter un magazine, leur juxtaposition ayant une vocation réflexive et prospective. Le film est rythmé par un accompagnement musical conçu par le compositeur et producteur Pedro Winter, et les quelques textes à la première personne qui s’affichent au fur et à mesure des images – interviews, souvenirs, témoignages ou citations – sont lus par leurs auteurs eux-mêmes, restituant de manière sensible la diversité des voix qui s’expriment. Quant au mouvement, il déploie la narration visuelle et la part documentaire, laissant voir les coulisses d’une session photo, les archives filmiques d’un défilé ou d’un artiste.

Capture de The Film, Self Service No 53

L’objet laisse toutefois perplexe en ceci qu’il impose la linéarité d’un film qui lui-même épouse l’ordre conventionnel d’un magazine de mode et de style, où l’edito principal succède aux premières doubles pages publicitaires, où les séries mode alternent avec les interviews, les portraits ou les sujets – combo somme toute classique, rythmé par une autre dimension de la bande-son : ce bon vieux bruit des pages papier que l’on tourne… La magie limpide du Daily Prophet n’est pas encore au rendez-vous tandis que l’on perd la libre manipulation de l’objet. Self Service No 53 est ainsi ambigu, car écartelé entre passé, présent et futur. Une polychronie toute post-moderne.

Capture de The Film, Self Service No 53

Au fil des pages ou plutôt des minutes de film, le passé se conjugue à l’aune de la nostalgie et de la commémoration : c’est la référence au cinéma et son émotion, le maniérisme de l’amorce de la pellicule du film que l’on a numérisé pour un effet de réel analogique ; c’est le jukebox de Pedro Winter et ses pochettes vinyles ; c’est une série mode en forme de réédition d’anciennes séries mode, un sujet consacré à des souvenirs commentés des défilés qui auront marqué les années 90 ; ce sont enfin ces archives de l’INA qui montrent le photographe Guy Bourdin au travail. Le présent quant à lui épouse l’air du temps via des rencontres et des corps mouvants, et le catalogue des objets de saison d’une industrie qu’il faut pragmatiquement servir pour que cette dernière vous soutienne en retour. Le futur reste un horizon incertain, quoique vraisemblablement multimédia.

le contretemps initié par la presse imprimée a pour ambition de fabriquer un peu l’histoire des formes, depuis une expertise loin de l’amateurisme pratiqué en toute vitesse et décontraction sur le Net

On sait combien certains magazines ont ralenti leur rythme de parution pour devenir plus épais ou « catalogue », et s’organiser comme un contretemps, nécessaire pour l’élaboration d’une distance critique et créative. Et puisqu’il s’agit de réfléchir au futur, le cœur du numéro 53 de Self Service interroge ces directeurs artistiques et éditeurs qui assument encore une édition imprimée indépendante aujourd’hui. Pour Olivier Zahm du magazine Purple, la réalité numérique, les réseaux, le smartphone encouragent notre avidité d’images dans le même temps qu’ils consument ces dernières jour après jour ; il compare au contraire un magazine à un paysage, qui ouvre le temps plutôt qu’il ne le désintègre. Thomas Lenthal du magazine System ne dit pas autre chose en comparant un magazine à une capsule de temps ; il dit aussi combien tout contenu en ligne, aussi séduisant soit-il, lui apparaît davantage voué à « disparaître dans l’éther » ou dans l’infini des limbes du Web parcouru par un vaste mouvement entropique, alors que la réalité physique stable de l’objet magazine autorise ce dernier à devenir une possible archive du futur.

Self Service, no 53, FW 2020

Le contretemps initié par la presse imprimée a sans doute pour ambition de faire histoire, de fabriquer un peu l’histoire des formes, et de la mode moderne et contemporaine au sens large, depuis une expertise loin de l’amateurisme pratiqué en toute vitesse et décontraction sur le Net. Self Service numéro 53 le film est donc problématique. Une heure dix-huit minutes à regarder, c’est long. Précisément… comme s’il s’agissait plutôt d’enfoncer le clou, d’affirmer le poids d’un contenu avec un brin de provocation têtue. En attendant les concessions au journal du futur, lorsqu’une longue interview papier se réduira à n’être plus qu’une seule citation sur le Web – mais en chanson.