mathieu cénac

N°32 SS19 , Angelo Cirimele

Si la consultation des écrans bouleverse notre paysage cognitif, le livre reste un réservoir de connaissances qui ignore l’obsolescence. Les éditions Jean Boîte publient des livres étroitement liés au digital et aux flux d’images qu’il génère. L’occasion de mettre en perspective deux technologies faites pour s’entendre.

AC Vous codirigez les éditions Jean Boîte, structure que vous avez cofondée avec David Desrimais. Comment définiriez-vous sa spécificité ?

MC La maison d’édition est relativement jeune, puisqu’on a débuté en 2006. Nous souhaitions répondre à des attentes et des excitations nouvelles, principalement liées à la consommation du numérique. Le premier désir était très personnel, voire très égoïste ; on passait une grande partie de nos journées à s’envoyer des liens de choses à voir, à consulter… Et c’est vraiment la question de l’archivage de ces émotions et de ces excitations qui a motivé la création de la maison d’édition. Puis, très rapidement, on s’est rendu compte que ces problématiques étaient également soulevées et débattues au niveau du texte, et que l’arrivée de l’ordinateur, puis de l’Internet, avait complètement modifié notre capacité à consommer et à partager le texte.

AC Par exemple ?

MC La possibilité de faire des copier-coller, d’envoyer de grandes masses de textes, de faire une recherche dans une bibliothèque virtuelle… ce qui ouvre des procédés à une écriture beaucoup plus rapide. Tout a été bouleversé, comme l’explique Kenneth Goldsmith dans l’ouvrage que l’on vient de faire traduire L’Écriture sans écriture. On a d’abord publié des ouvrages avec lui, puis on a ouvert une collection d’Uncreative writings. Et, il y a un an, on a mis en place une nouvelle collection qui va s’attacher à publier les ouvrages les plus excitants de création – littéraire ou image – par des machines. Comment l’intelligence artificielle affecte et apporte ? De la même manière que la photographie a apporté quelque chose à la représentation du réel.

The Nine Eyes of Google Street View, Jon Rafman, coll. « Follow me – Collecting Images Today », Jean Boîte Éd., 2011. Design Renaud Othnin-Girard.

AC Quel est le premier livre que vous avez publié ?

MC On a débuté la maison d’édition avec une collection qui s’appelle « Follow Me – Collecting Images Today ». Notre envie et l’urgence qu’on ressentait, c’était de transformer en livre, donc en objet pérenne, consultable, et qui ne connaîtrait pas l’obsolescence technique, les émotions que l’on ressentait en ligne face à Tumblr puis Instagram. Le premier, c’était The Nine Eyes of Google Street View, de Jon Rafman, après il y a eu Kim Jong-Il Looking At Things, et après on a fait Google Volume I, qui est ce gros pavé qui reprend l’intégralité de l’Oxford Dictionary à travers Google Images. C’est un projet assez excitant, fait par deux jeunes Anglais en fin de diplôme. Le point de départ, c’est que “to google” est devenu un verbe dans l’Oxford Dictionary, et donc ils ont vraiment appliqué ce verbe au dictionnaire, pour donner à la fois la “big picture” du monde dans lequel on vit, à travers les mots qu’on utilise, mais aussi l’absurdité de cette photographie, puisqu’avec les algorithmes Google qui sont ultra puissants, quelques semaines après, les images avaient déjà complètement changé. C’est même fou parce qu’entre le moment où l’on a fait tourner le programme pour récolter les images et celui où le livre a touché la table du libraire, ça avait déjà changé.

notre envie était de transformer en livre, donc en objet pérenne, les émotions que l’on ressentait en ligne face à Tumblr puis Instagram

AC Les livres que vous publiez sont donc autant des idées qu’un contenu…

MC Pour Google Volume I, clairement. Je pense qu’on appartient à une génération qui a baigné dans l’art conceptuel et ça a infusé la création contemporaine. On est également marqué par les concepts de basse définition des images – contrairement aux générations précédentes qui ont pu pousser à l’extrême la qualité des images, la photogravure, le choix des papiers dans les livres d’art. On sélectionne avec beaucoup d’attention les papiers et on est très attaché à la qualité physique des ouvrages, mais en même temps on sait dealer avec des livres qui ont une faiblesse de résolution.

Cross Examination, 33 works from the Tia Collection, Jean Boîte Éd., 2018. Design Agnès Dahan Studio.

AC Dans votre livre Cross Examination, qui est une déambulation dans la Tia Collection, vous alternez la figuration de l’œuvre et sa reproduction à échelle réelle, ce qui consiste à zoomer dans l’œuvre. Comme si ne pas la montrer en totalité permettait parfois de mieux en parler.

MC Je pense que d’une manière générale, on est plus relax et que c’est positif pour le milieu de l’édition. On n’est pas en train de publier cette histoire de reproduction, de reprographie ; c’est absurde, on fait autre chose. On publie une photo d’une photo, ou une photo d’un tableau, une photo d’une installation… Tout ça, ce n’est pas l’œuvre. Ça ne veut pas dire que ce doit être mal fait, mais je pense que c’est plus honnête. Après, ça ne légitime pas le besoin de tout mettre en carré comme dans Instagram. Ça, c’est absurde.

les artistes avec lesquels on travaille vont souvent un petit peu plus vite que la loi

AC Vous considérez votre maison d’édition comme un espace d’expérimentation ?

MC Au tout début, c’était vraiment la volonté de faire ces livres, qui basiquement nous manquaient. Et rapidement, on s’est rendu compte qu’on ne trouvait pas ces livres chez d’autres éditeurs parce qu’ils soulevaient souvent des questions juridiques. Les artistes avec lesquels on travaille vont souvent un petit peu plus vite que la loi, et ils tombent dans une sorte de flou juridique entre deux situations. Par exemple, je pense à la diffusion des images online, de leur consommation, de la possibilité de les copier-coller, que les crédits n’apparaissent pas toujours ou disparaissent… Aujourd’hui, cela existe en ligne, et on essaie de le faire vivre en ligne de la meilleure des manières, sous un format pérenne et qui lui-même a d’autres règles par rapport à l’espace numérique.

AC Vous avez déjà eu des soucis ?

MC Hmm… non. L’ADAGP nous a déjà questionnés – notamment pour Google Volume I – suite à une dénonciation. Mais il n’y a jamais eu de poursuites engagées. Parce que l’objectif de la maison d’édition n’est pas de faire du piratage ; on n’a pas sciemment choisi une image ou une autre. Elle a été sélectionnée par un algorithme comme étant la plus représentative d’un mot à un moment T.

AC Votre propos est de combiner le flux du digital et la fixité du papier…

MC Nous sommes très attachés au codex, cette forme de livre qui est apparue deux siècles avant J.-C. – qui a déjà subi énormément de transformations et même de révolutions, la plus importante étant Gutenberg, et ensuite l’Internet et l’e-publication. Les plateformes comme Amazon rendent aujourd’hui accessibles à tous l’impression à la demande ainsi que le rayonnage numérique ; il n’y a pas de filtre éditorial. Des choses fabuleuses sont faites, surtout en termes de livre d’art, via l’auto-publication, sans qu’il y ait besoin de s’engager sur une quantité de 1 000 exemplaires avec un imprimeur classique.

Mathieu Cénac. © Arnaud Pyvka, 2016.

AC Vous pratiquez l’e-publication ?

MC On s’amuse à faire des petites choses. L’ouvrage de Kenneth Goldsmith existera sûrement sous cette forme ; c’est un ouvrage théorique, il s’y prête. Aujourd’hui, notre métier principal c’est avant tout de transmettre des connaissances. Mais dans l’ADN de la maison d’édition, il y a la disponibilité du matériel et le pouvoir qu’il a de muter sans nous. On ne publie pas seulement des Tumblr, on y attache un texte critique, expressément commandé, qui explique le contexte dans lequel tout cela est fait. On souhaite que l’intégralité de ce contenu puisse s’adapter et circuler. Et je pense que la gratuité dans la connaissance permet la mutation. Si on bloque avec une barrière financière, on n’empêche pas sa mutation – parce que le piratage existe –, mais je pense qu’on ne lui donne pas les meilleures conditions pour qu’il se retrouve sous un bon format, de bonne qualité.

AC Toujours en pensant aux formes connexes du livre proprement dit, vous participez à des foires (Offprint, art book fairs…). Que vous apportent-elles ?

MC On fait Offprint à Paris et à Londres. Une autre foire très importante pour nous est la New York Book Fair, organisée par Printed Matter en septembre. On a aussi beaucoup d’auteurs américains, donc ça nous permet de faire les lancements aux États-Unis. On fait aussi Berlin, une foire du livre d’art, avec un focus poésie conceptuelle.

Google, Volume 1, King Zog, coll. « Follow me – Collecting Images Today », Jean Boîte Éd., 2013.

AC Pour vous, elles sont rentables, ou c’est principalement de la visibilité ?

MC Cela correspond à plusieurs choses. C’est souvent une façon pour nous de rencontrer les institutions de la ville ou du pays, et donc de présenter le travail aux directeurs de musées, librairies ou bibliothèques. Les premières années, ça a aussi été l’occasion de développer le réseau de diffusion et de distribution de la maison. Enfin, dès lors que les artistes avec lesquels on travaille vivent principalement à l’étranger, ce sont des lieux où les rencontrer et faire les lancements des ouvrages. La foire, c’est une partie du voyage, après il y a tout ce qui se passe autour, qui fait que l’économie d’une foire ne se calcule pas seulement au prorata du prix de la table et du nombre de livres vendus.

AC À l’avenir, quel format sera selon vous privilégié par le lectorat : vos livres en main ou en ligne ?

MC Je ne sais pas si c’est quantifiable, ni si les émotions sont les mêmes. Mais le plaisir qu’on a aujourd’hui d’offrir un livre va avoir du mal à s’estomper, et il n’y a pas aujourd’hui de format alternatif qui puisse proposer l’équivalent de ce geste-là.

#artselfie, DIS, coll. « Follow me – Collecting Images Today », Jean Boîte Éd., 2014. Design Groupe CCC.

AC Votre matière est ultra contemporaine puisqu’elle est online. Êtes-vous tenté par un livre prospectif, pour ne pas dire de SF, sur ces questions de notre rapport aux machines ?

MC Nous n’avons pas prévu de faire de la science-fiction… Je pense que la capacité qu’on avait au siècle dernier de se dire tiens, on va faire de la science-fiction et on va imaginer ce que sera l’an 2000, aujourd’hui, on ne l’a plus. Parce que ça change beaucoup plus vite. Quand on a commencé il y a un an à travailler sur On The Road, ce livre écrit par un réseau de neurones artificiel, j’avais déjà l’impression d’être dans la science-fiction. Et je sais – avec l’expérience que j’ai des premiers livres qui me paraissent déjà datés – que ce livre-là va être daté dans peu de temps. Me dire ce que je vais publier l’année prochaine ou dans deux ans, c’est pour moi déjà suffisant en tant que science-fiction…

AC Alors, quels sont vos projets ?

MC On vient de sortir Tristes Tropiques, sur la cartographie et notre nouveau rapport à la carte à travers un écran. On va publier Décor Hardcore, sur une collection de mobilier construite via le eBay allemand. C’est hardcore – mais comme dit le sous-titre : Hardcore is not for everyone. On a quand même un regret pour cette collection, celui de ne pas avoir réussi à trouver comment traiter le porno en son sein. Parce qu’on a conscience qu’en termes d’image et de flux d’images, ça représente une très grande partie de la consommation quotidienne des gens sur Internet, et on aurait aimé avoir également cette dimension-là dans la collection, mais je pense qu’on le traitera différemment ailleurs.