beauté spéciale

N°33 FW19 , Céline Mallet

Quid de la beauté en 2019 et au-delà ? Loin du bien-être usuel, le magazine papier ‘Dazed Beauty’ livre une fantasmagorie en numérique, où les miroirs enchanteurs des réseaux mutent pour des horizons quelque peu dystopiques – où le beau bizarre baudelairien flirte avec les lubies du ‘biohacking’, et le tube de gloss avec une aile de dragon.

On sait la « beauté » être un marché capital en terre luxe, et une section stratégique de la presse mode et féminine qui, depuis des décennies, diffuse conseils, produits et pratiques ; aujourd’hui, les communautés « beauté » échangent en réseaux selfies, vidéos et tutoriels. Et la génération dite des millennials, habile à manipuler son image, serait selon les enquêtes très sensible au cosmétique… Le succès du contouring en fut l’un des excès notables et Dazed Beauty de cristalliser l’état de l’art cosmétique. Mais il y a un avant Dazed Beauty.

©Dazed Beauty, no 0, 02/2019

C’est avec un visage lunaire à la symétrie pure, aimantée par une moue enfantine, que Kate Moss est apparue comme l’un des modèles et canons adulés de notre époque, au milieu des années 1990. La photographie noir et blanc de Mario Sorrenti l’exaltait alors dans sa nudité svelte et minimale –Moss était une admirable singularité génétique. Trente ans plus tard, le métier d’icône étant plus que jamais astreignant dans la jungle du tout média, on ne saurait dire combien d’injections d’acide ou de toxine, combien d’opérations et lesquelles, mais de l’acte chirurgical à la retouche numérique, d’un mode d’exposition à l’autre et d’un filtre à l’autre, la beauté de Moss est en perpétuelle métamorphose ; elle rayonne désormais dans plusieurs dimensions. Cela, le numéro zéro du Dazed Beauty, consacré à l’univers cosmétique et emmené par l’artiste et maquilleuse Isamaya Ffrench, en prend acte avec grandiloquence, exacerbant la puissance légendaire et fabriquée du mannequin.

‘dazed’ promeut la libre exploration de soi, peint des pupilles phosphorescentes, transcende le sexe, bouleverse le genre, défie la laideur et greffe des oreilles de troll, sculpte de petites cornes de diable

Dans Dazed Beauty, la photographie et la 3D, les fards et les effets numériques cohabitent en permanence, au-delà de l’illusion. Moss revêt une peau de synthèse que l’artiste Jon Emmony hybride de coquillages et de perles. Dario Alva et Travis Brothers l’altèrent et la transfigurent en centaure, dans une nature de fantaisie peuplée de cygnes et de formes non identifiées à l’aspect métallique et menaçant, entre l’ornement et l’arme en forme de crochet géant. Moss y apparaît non seulement comme une créature mi-humaine mi-chevaline, mais encore tel un cyborg : les bras amputés, remplacés par des prothèses, le buste enchaîné, criblé de clous et de pointes acérées. De la mythologie à la science-fiction, ces visions oscillent du merveilleux à l’effroi, du conte à la douleur. Beauté spéciale, qui ordonne un monde inconnu.

©Dazed Beauty, no 0, 02/2019

Dans son bref et dense texte intitulé Le Corps utopique, Michel Foucault rappelle combien il serait candide de considérer le tatouage, le maquillage et les arts du masque et de la parure comme de simples moyens d’embellissement du corps. Pour le penseur, au contraire, ces gestes transportent intensément le corps et sa finitude supposée sur d’autres scènes, réelles comme imaginaires, qu’elles relèvent du jeu social, qu’elles soient liées au sacré ou de l’ordre du désir. Plus près de nous, l’activiste trans et philosophe Paul B. Preciado décrit le corps et l’identité non pas comme propriétés et essences, mais comme relation. Celui qui expérimente un devenir masculin proprement inouï grâce à l’administration journalière de testostérone, c’est-à-dire hors la fatalité anatomique et les conflits de pouvoir traditionnels qui en découlent, nous estime tous plongés dans une transition planétaire, où « la science, la technologie et le marché redessinent les limites de ce qu’est et sera un corps humain vivant demain »1. Preciado rêve d’imprimer des organes sexuels avec une imprimante biologique 3D, de les multiplier sur un même corps, d’y érotiser des zones inédites, contre la norme « technopatriarcale » et « hétérocentrée ». Dazed promeut la libre exploration de soi et peint des pupilles phosphorescentes, recouvre l’épiderme d’un glow iridescent, efface les muqueuses et transcende le sexe, bouleverse le genre, défie la laideur et greffe des oreilles de troll, sculpte de petites cornes de diable… Tout contre les manipulations de la biogénétique et leur menace eugéniste.

les pages beauté de l’ère Roitfeld formaient une galerie de portraits grotesques, dans le sillage de Cindy Sherman. Le geste dédié à l’enjolivement ou à la restauration de soi y était une épreuve cruelle jusqu’à l’absurde

Les pages beauté de la presse livrent ainsi parfois des images frappantes quant à la politique des corps. Dans les années 2000, lorsque le Vogue français était encore dirigé par Carine Roitfeld, elle et le photographe Mario Sorrenti réalisaient des mises en scène glacées et cinglantes pour accompagner du côté de la jet set, ou de Guermantes, l’évolution des soins et de l’hygiène corporels, promouvoir le commerce exponentiel des onguents et des crèmes surqualifiés par les laboratoires, tenir tête aux intrusions plus ou moins réussies d’une chirurgie esthétique triomphante. La peau tirée, les seins pincés voire pris en tenaille, la chair du visage entrelardée de fil doré pour parodier les boursouflures du botox, les lèvres écartelées par une prothèse siglée pour donner à voir une dentition parfaite… Les pages beauté de l’ère Roitfeld formaient une galerie de portraits grotesques, dans le sillage de Cindy Sherman. Le geste dédié à l’enjolivement ou à la restauration de soi y était une épreuve cruelle jusqu’à l’absurde. Et à l’image de la plasticité irréprochable du modèle EnikÖ Mihalik encadrée par les mains ridées et tachetées d’une vieille femme anonyme, les photographies relevaient du motif classique de la vanité.

©Vogue Paris, photo Mario Sorrenti, 2012, 2008

Or, Dazed Beauty outrepasse largement ce thème pour livrer les bribes d’un récit d’anticipation ambivalent. Le centaure ne signe-t-il pas le retour d’une sauvagerie archaïque ? La beauté de Moss inquiète l’invalidé2 en chacun de nous, et Dazed Beauty est un objet symptomatiquement inquiet. Mais qui assimile cet invalidé et sa différence à l’aune de la puissance horizontale des réseaux, de la culture tous azimuts, syncrétique et bricolée du Net. La beauté et l’humain y dé-génèrent ; le narcissisme contemporain y devient monstre biohacké. Kate Moss en centaure et cyborg a ainsi quelque chose d’Ellen Ripley, l’héroïne éternelle de la saga fantastique Alien, qui dans le quatrième opus intitulé Résurrection est un clone à l’ADN humain et xénomorphe, une dangereuse abstraction reconstituée par la science afin de se prêter à l’exploitation et à l’étude. Les rares publicités présentes dans le magazine sont d’ailleurs des contrefaçons réalisées par Mat Maitland, où des visages extraterrestres arborent des branchies en lieu et place du nez, tout à côté de l’habituelle bouche peinte de rouge et du logo de la célèbre marque de cosmétique NARS devenue pour l’occasion MARS… Conclusion ? Si Dazed Beauty est à l’adresse du marché de la génération dite des millennials, au regard des images il semble que ces derniers soient bien moins préoccupés de la préservation d’une éternelle jeunesse qu’anxieux des formes de notre survivance. 

1 Paul B. Preciado, Un appartement sur Uranus, Grasset, p. 41.
2 Dans le film d’anticipation Bienvenue à Gattaca réalisé par Andrew Niccol en 1997, le terme désigne toute personne ayant été conçue naturellement avec la part de risque et de hasard qu’une telle conception suppose, non sélectionnée et optimisée en éprouvette pour assurer un patrimoine génétique parfait.