dans le vide

N°33 FW19 , Rhita Cadi Soussi

« Le film paraît plus cohérent, mais cela tient peut-être au fait qu’on a déjà parcouru une fois ce labyrinthe. En en sortant, on reste peut-être plus calme, mais toujours aussi ébahi de ce mélange d’invention débordante et de puérilité. »1

Assis en face de moi, sur la ligne 3 du métro, je regarde un homme Jacquemus et une femme Marni. Deux grosses chaînes en or entourent leur cou et leurs poignets, le cheveu naturel, pour un arrêt dans le 2e. Ils sont assis côte à côte, ils se touchent sans se parler, courbés, les yeux rivés sur leur iPhone. Ils quittent le wagon quand les portes s’ouvrent à Réaumur-Sébastopol. Ils seront bientôt remplacés par une fille et son sac Chanel. Le luxe n’est plus du luxe et côtoie les banquettes délavées des transports en commun. Une pâle copie de l’éminente Parisienne à la robe de soie (Jeanne Damas) la rejoint. Elles s’ignorent. Elles regardent frénétiquement passer une à une les dix minutes qui les rassemblent sur des téléphones sans message.

Post Instagram de l’artiste John Yuyi, 18/05/2019

Ces gens je les reconnais. Je reconnais le bruit de leur vibreur, leur meilleur profil sur Instagram, le doux son de leurs semelles Nike compensées, la chaleur de leur carte bancaire après une promotion sur Matches et leurs regards fatigués par la lumière bleue. Ils ont mon âge, mais ne semblent pas venir de la même époque. Ils sont dans le futur, le passé, ou un mélange des deux. Parisiens, mais inspirés par leur dernier voyage à l’étranger, à dos de chameau ou de moto, parfois impossible à situer. Ils évoluent les uns contre les autres sans hostilité, trop occupés par leur nombril. Souvent sans expression, parfois sans maquillage, ils ont peur des bouteilles en plastique, de l’ignorance des autres, de la planète qui brûle et de l’incertitude de leur Deliveroo du lendemain.

on achète trop, on aime trop vite et on ne porte qu’une fois.

Alors, pour oublier qu’ils réfléchissent trop pour rien, les jeunes adultes et les vieux enfants consomment jusqu’à découvert. Ils consomment comme jamais, achètent des gourdes en verre où est gravé leur nom de peur d’être rattrapés par une réalité qui les inonde. Ils sont noyés dans sept milliards de verres d’eau et de clics par minute, minutes majoritairement passées à éteindre leur cerveau sur Instagram, TikTok ou YouTube. Et pour ne pas perdre leur boulot, ils doivent continuer de vendre plus à des consommateurs de plus en plus chers à acquérir, tant leurs désirs dépassent leur entendement2.

Image du film Enter the Void de Gaspar Noé

Semblable à une infinité de possibles et de références, le vêtement (ou plus souvent l’idée du vêtement) est l’une des cristallisations de ce double phénomène entre communautés et individualités. Le vêtement est aussi l’objet du désir de créatifs toujours plus nombreux. Entre stylistes anonymes de la fast fashion, les lauréats de Hyères, de l’Andam ou du Prix LVMH, sans compter les directeurs artistiques de renom réunis à l’ombre des grands groupes, les DA créent des collections sans retraite créative, sans patronage ou arrêt maladie. Ils déclinent les moodboards, les prints et les coloris sur des kilomètres de toiles portées par des kilomètres de jambes sur des kilomètres de runway pour des kilomètres de feeds. Les shows grandissent et leur public aussi. Cette année, pour le départ des directeurs artistiques de la maison Kenzo3, 3 000 personnes étaient conviées à un au revoir à l’heure de la messe dans les arcades de l’AccorHotels Arena4.

il y a trop de choses, qui nous divisent en une multitude de clans, des « gangs », des « filles en rouje », des « army », des « girls » : la guerre est déclarée, mais on ne sait plus très bien pour quoi on se bat

Les marques sont en marche pour faire exploser Instagram et tout le monde veut créer la sienne. Toujours plus de posts, de likes, de stories, de Chiquitos5. Tiraillé par une offre grandissante, et parce que tout le monde est quelqu’un, le consommateur aux baskets Gucci et total look Uniqlo x Lemaire est paralysé sur son clavier de MacBook Pro à se demander qui il est vraiment. Encore des soldes, des outlets, des gram-tailers (retailers d’Instagram), des drops, des fakes, des re-sales, des vintages, des collabs, ou Rihanna qui lance Fenty6. Il est tenté entre un look streetwear ou full black intello. Il collectionne les angoisses dans son placard d’où se soustraient ses propres nécessités et commande sans trop savoir pourquoi 15 tenues pour une seule soirée, démultipliant ses identités et son visage sur ses propres photos comme Jared Leto au Met Gala, Antoinette Love7 ou John Yuyi sur Insta8.

Sneakers Balenciaga

Alors, pour se laisser aller, ce petit être consommateur en détresse a un nouveau refuge. Les patchs anti-cernes qui brillent, les massages thaïs ou les week-ends prolongés à Bali, ce que le marketing appelle « expérience » et que la réalité appelle « échappatoire ». On ne manque pas d’y exhiber son dernier maillot deux pièces acheté en réunion sur une impulsion Emrata9 et dont l’espérance de vie n’excède pas les trois secondes sur les réseaux – 2 390 personnes l’ont vu, le désir est instantané et le maillot perdu au fond d’un tiroir ou sur un site de revente en ligne : next.

À force d’accélérer, l’idée du luxe est devenue cheap en devenant ce qu’on attendait d’elle. Un pouvoir d’ostentation capable d’immortaliser une image, de cristalliser une envie et de susciter le désir chez les autres. En 2019, le luxe est une commodité achetée par l’argent, et non plus par le goût, et perd son statut de pièce fabriquée et portée par le temps. Il se contente d’être inaccessible, non pas par ses produits, mais par ce qui régit aujourd’hui le monde, la loi du dollar, du yen, de l’euro, et vend des sneakers dans lesquelles tu ne peux pas courir à 725 €. Plus c’est cher, plus c’est luxe, et plus tu redores de pricetags une légitimité sociale construite par les apparences. Puis le luxe s’est mélangé au streetwear10 comme seule option de la réinvention, et le streetwear a perdu sa street cred.

il y a tellement de vêtements que le business du vintage et de la seconde main est en pleine croissance et estimé à 42 milliards de dollars pour 2022, et ça seulement pour les États-Unis

Il y a tellement de vêtements que le business du vintage et de la seconde main est en pleine croissance, et estimé à 42 milliards de dollars pour 2022, et ça seulement pour les États-Unis11. Il y a tellement de vêtements qu’une directive juridique française interdit d’en brûler les invendus, comme un alinéa qui ouvre la voie vers l’économie circulaire. Elle sera votée en fin d’année12. Cela signifie qu’on achète trop, qu’on aime trop vite et qu’on ne porte qu’une fois. Cela signifie aussi que l’on pourrait rhabiller la planète pour toujours en arrêtant de produire aujourd’hui. Alors, pour ne plus envoyer les stocks au bûcher, la production doit ralentir, réduire, être repensée. Nos valeurs aussi.

Quand chacun croit en sa théorie, du look qui est sien, il le défend avec véhémence au point de se sentir copié, épié, adulé, comme une impossibilité physique d’initier la cohérence. Alors chacun se force à lancer son challenge, à être unique, à être drôle, et on se retrouve à ne porter un pantalon qu’une fois pour espérer être reconnu et aimé une story à la fois. Il y a trop de choses pour que l’on puisse se rassembler, et ce trop-plein nous divise en une multitude de clans, des « gangs »13, des « filles en rouje »14, des « army »15, des « girls » : la guerre est déclarée, mais on ne sait plus très bien pour quoi on se bat. Des attitudes et des groupes de gens tous seuls qui se soulèvent pour une bataille des clones sans but et sans précédent. Une représentation de l’être où Instagram est un spectacle qui influence tous les publics.

Post Instagram Jacquemus, sac Chiquito

Notre jeunesse doit réapprendre à aimer la mode passionnément mais consciemment, sans se dire qu’on est unique, snob ou différent. On doit prendre le temps de se promettre cette politesse du quotidien, perdue dans les bousculades des enfilades humaines aux quais des gares et aux files d’attente des comptoirs. Il serait temps de se dire, en sortant de chez soi, qu’on se fait bien sûr beau pour soi mais aussi pour toi, et l’autre derrière que tu connais pas. Tu n’es pas seul, il suffit de regarder et peut-être de réfléchir avant d’acheter. Tes vêtements, tu dois les aimer et les porter longtemps. Te dire que tu peux les prêter, les donner, les offrir. Parce qu’ils sont trop beaux. Tellement beaux que tu voudrais les porter tous les jours tous en même temps pour toute la vie, et sans doute assez jolis pour plusieurs vies après. Dis-toi que quand t’es dans le bus, compressé, t’aimerais bien trouver les couleurs belles et qu’en retour ton voisin trouve ta veste douce pour lever le temps d’un sourire la tête de son téléphone. 

1 Thomas Sotinel, « Enter the Void : Voyage chimique et psychédélique par-delà le temps », Le Monde, 4/05/2010.
1 BoF Team, “What Fashion Needs to Know From Mary Meeker’s 2019 Internet Trends Report”, BoF, 14/06/2019.
2 Lauren Sherman, “Kenzo Parts Ways With Humberto Leon and Carol Lim”, BoF, 14/06/2019.
3 Le défilé Kenzo S/S 2020 du 23/06/2019 à Paris est ouvert au public pour le dernier show du duo créatif présent depuis huit ans, Carol Lim et Humberto Leon.
4 Chiquito : it-bag Jacquemus. Très nombreux coloris et matières. Très petits.
5 Lancement de Fenty par LVMH, la marque portée par Rihanna, DA et égérie en mai 2019. En moins d’un mois, elle rassemble sur Instagram 486 000 followers.
6 Post Instagram d’Antoinette Love, 7/06/2019. https://www.instagram.com/p/BxKqMAzAYdu/
7 Post Instagram de l’artiste John Yuyi, 18/05/2019. https://www.instagram.com/p/BxmmBfHB3rV/
8 Marque de maillot d’Emrata.
9 M.C. Nanda, “Streetwear’s Big Opportunity: Women”, BoF, 12/06/2019.
10 Charlotte Rogers, “Inside the billion-dollar fashion resale economy”, Marketingweek.com, 28/06/2018.
11 Pauline Moullot, « La France va-t-elle devenir le premier pays interdisant l’élimination de tous les invendus ? », Libération, 6/06/2019.
12 Gucci Gang.
13 Hashtag Les Filles en Rouje.
14 Hashtag Balmain Army
15 Hashtag Chloé Girls.