scénographier l’art

N°32 SS19 , Emilie Hammen

Quelques initiatives d’une galerie suisse – une récente participation à la Fiac et une autre, plus ancienne, à Art Basel Miami – sont prétexte à éclairer des affinités entre industries de l’art et de la mode.

Les visiteurs de la Fiac cet automne n’auront pas manqué de remarquer un stand qui dénotait au centre des installations plus convenues de la foire d’art parisienne. Sous la Nef du Grand Palais, dans l’alignement de white cubes des galeries internationales se dressait une structure inhabituelle par sa forme comme par son coloris – rouge vif.

La galerie suisse Gmurzynska avait sollicité un nom plus couramment convoqué dans les coulisses de l’industrie de la mode que dans les arcanes du marché de l’art. « Design by Alexandre de Betak » s’étalait ainsi en grandes lettres sur ses parois et consacrait en ce haut lieu artistique le travail de l’un des scénographes de défilé le plus prolixes et applaudis ces dernières années. De Miu Miu à Dior, Alexandre de Betak et son équipe déplacent saison après saison des montagnes de fleurs comme des équipes de cavalières mexicaines pour transformer ce qui était il y a quelques décennies encore une succession de modèles de vêtements en expérience digne des meilleures productions de Broadway.

Vues du stand de la galerie durant la Fiac 2018, scénographie de Alexandre de Betak. © Galerie Gmurzynska

Ici, la thématique retenue, « On fire », conditionnait à la fois le choix des œuvres et les contours de leur mise en scène. Série étincelante d’extincteurs, portes, tuyaux et autres détails techniques en métal rouge laqué accompagnaient une « peinture de feu » d’Yves Klein, une toile de Chirico avec une cigarette en majesté ou encore une œuvre d’Otto Piene. Les toiles de maître du XXe siècle auraient donc tout simplement remplacé les silhouettes d’un Raf Simons ou les parures des anges Victoria’s Secret, et Betak appliquerait son talent et tour de force habituels – construire un environnement, un décor qui sublime et augmente l’expérience de ses spectateurs. En sortant du stand s’alignaient quelques monographies de Klein ou Piene, à côté d’un ouvrage au caractère rétro-spectif également : Betak, Fashion Show Revolution, publié cette année par un très respecté éditeur d’art, Phaidon. Les regards en biais entre le monde de l’art et l’industrie de la mode ne datent pas d’hier. Le propos n’est pas ici de passer en revue les nombreux poncifs qu’ils soulèvent – depuis les intentions « artistiques » des couturiers jusqu’aux mondanités fashionable des grands collectionneurs. Mais le contexte plus précis que convoque l’exemple retenu, révèle – si on s’y attarde un peu – quelques indices singuliers d’une certaine culture de la consommation à l’orée du XXIe siècle.

en 2018, la mode démontrait aux peintres et plasticiens quel est l’art qu’elle maîtrise par-dessus tout : celui de séduire non de simples observateurs, mais d’exigeants consommateurs qu’une offre exponentielle n’en finit plus d’étourdir

C’est le début du siècle précédent que la galerie suisse convoque à l’envi pour justifier sa démarche. Fondée en 1965 à Cologne par la mère de son actuelle directrice, elle se distingue notamment comme un lieu d’acquisition privilégié pour les œuvres des avant-gardes russes. Plus qu’un penchant esthétique, Gmurzynska revendique là une certaine filiation, une communauté d’esprit avec les artistes qui ont forgé cette vision nouvelle de l’art et du rôle de l’artiste. “Our gallery was founded on the principles in which the Russian avant-garde artists believed – the idea that an artist is someone who participates in art, design, architecture, fashion, and photography,” 1 avance Isabelle Bscher, troisième génération à la tête de l’entreprise. Convoquer le souvenir de Rodchenko ou Stepanova, que la révolution bolchevique a enjoints de repenser l’utilité sociale de l’artiste, peut laisser sceptique au cœur d’un marché de l’art gagné par une financiarisation croissante… Opportunisme, raccourci historique ? Le projet de société bolchevique est certes aux antipodes des enjeux et valeurs qui façonnent la pratique de l’art contemporain à l’heure de sa biennalisation – ce phénomène qui concentre entre les mains de certains acteurs clés les capitaux nécessaires à la production comme à l’achat et la vente des œuvres d’art.

Vue du stand de la galerie durant Art Basel Miami 2002, scénographie de Karl Lagerfeld. © Galerie Gmurzynska

Mais la galerie suisse n’en est pas là à son coup d’essai. Les revendications qu’elle énonce, celles d’un art total qui s’entend bien par-delà les hiérarchies, ne datent pas de la dernière Fiac et semblent s’être illustrées à travers quelques précédents tout aussi intéressants que celui des avant-gardes historiques, ou plus fameux et séduisants…

Miami, Floride, décembre 2002. Karl Lagerfeld est assis dans un large fauteuil gris qui porte bien la marque esthétique de la décennie précédente. Il fait face à une femme – polo Lacoste et larges lunettes2. C’est la critique d’art Ingrid Sischy qui interviewe le photographe et directeur artistique de Chanel et Fendi. On inaugure alors la première édition américaine de la foire fondée à Bâle, en Suisse et trente ans plus tôt, et Gmurzynska présente pour l’occasion des clichés de Lagerfeld et son hommage au peintre allemand Lyonel Feininger3. Rédactrice en chef d’Artforum puis de la revue warholienne Interview, Sischy est une figure particulièrement emblématique des synergies à l’œuvre entre art et mode dans les dernières décennies du XXe siècle. En 1982, sur la couverture d’Artforum, revue de référence dans l’art contemporain avec laquelle elle orchestre la fortune critique de Cindy Sherman ou de Julian Schnabel, elle place une silhouette d’une récente collection d’Issey Miyake – scandale ! Mais aussi aveu d’une curiosité nouvelle dans le monde de l’art pour ce que les créateurs de mode produisent alors. Quinze ans plus tard, elle poursuit sa réflexion à une toute autre échelle ; auprès du critique et historien d’art italien Germano Celant (aujourd’hui à la tête de la fondation Prada), elle dirige une biennale d’un nouveau genre à Florence. Intitulée Art/Fashion, la manifestation entend démontrer qu’artistes et couturiers créent et travaillent de manière résolument équivalente.

si Betak et Lagerfeld ne clament pas leur assimilation aux beaux-arts, ils s’imposent comme de très persuasifs ensembliers pour mettre en récit un zeitgeist tout spectaculairement commercial

Assise à Miami face à Karl, c’est ce que la critique américaine, à l’invitation de la galerie Gmurzynska, souhaite bien démontrer une nouvelle fois : “Is art threatened when fashion is brought into the dialog?” questionne-t-elle dès les premières minutes. Le couturier, tout à fait fidèle au point de vue de Gabrielle Chanel, se plaît à réfuter toute ambition artistique dans ses propres projets. Tous deux s’accordent néanmoins sur une chose : en 2002, à l’aube d’un nouveau millénaire, c’est aussi une nouvelle ère qui se dessine pour la mode comme pour l’art contemporain. Les années 1990 étaient une période nouvelle, défendent-ils, un moment « où le monde de l’art et la mode ont ouvertement admis qu’il y avait un dialogue fascinant à avoir. Ce qui n’est pas la même chose que de dire que les deux sont la même chose »3, précise Sischy. « C’était davantage comme deux trajectoires parallèles : s’offrant, s’empruntant et s’observant mutuellement. »4 La décennie qui s’annonce reconfigure alors les choses – et c’est peut-être précisément ce parallèle, ou cet équilibre, qui s’apprête à se redéfinir.

Vues du stand de la galerie durant la Fiac 2018, scénographie de Alexandre de Betak. © Galerie Gmurzynska

Si le siècle s’est ouvert sur les utopies des avant-gardes, des constructivistes aux futuristes, souhaitant approcher la mode avec les mêmes outils et concepts que la peinture ou la sculpture, si l’abolition des hiérarchies semble avoir été l’apanage d’une postmodernité de rigueur à la fin du même siècle, le suivant proposerait un retournement ou du moins un rapport de force sensiblement révisé entre art mineur et art majeur. Sous la coupole du Grand Palais, en octobre 2018, la mode démontrait aux peintres et plasticiens quel est l’art qu’elle maîtrise par-dessus tout : celui de s’adresser, et de séduire, non à de simples observateurs, mais d’exigeants consommateurs qu’une offre exponentielle n’en finit plus d’étourdir. C’est peut-être là aussi que se croisent une nouvelle fois – et de manière plus singulière encore aujourd’hui – les deux parallèles qu’évoquait Sischy il y a maintenant plus de quinze ans. Après avoir bien observé une industrie qui séduit des acheteurs mondialisés et selon une saisonnalité bien rythmée qui dicte immanquablement les variations du goût, le monde de l’art ne se prive plus d’importer ses meilleurs metteurs en scène.

“If it’s anything like his set creations for his Chanel catwalk shows, it’s sure to be spectacular,” 5 notait Harper’s Bazaar quand, en 2011, Lagerfeld signait le décor de la première participation de Gmurzynska à la Fiac parisienne. Si Betak et Lagerfeld ne clament pas leur assimilation aux beaux-arts, ils s’imposent en revanche comme de très persuasifs ensembliers pour mettre en récit l’attrait du moment, un zeitgeist tout spectaculairement commercial. L’impulsion d’achat qui gouverne habituellement chaussures, manteaux ou it-bags de saison se déplace tout simplement sur de plus coûteux et uniques artefacts – frontière ultime d’une consommation contemporaine du luxe à laquelle Alexander Rodchenko et ses pairs, artistes communistes et révoltés, seraient sans doute bien perplexes d’être associés. 

1 “Inside the Fiac Booth That’s ‘On Fire’: Galerie Gmurzynska Returns to the Paris Fair With Incendiary Style”, Artnet News, 19/10/2018 (en ligne, consulté le 22/12/2018).
2 “Karl Lagerfeld and Galerie Gmurzynska at Art Basel Miami Beach 2002”, vidéo de 37 min en ligne : https://vimeo.com/253969217 (consultée le 22/12/2018).
3 “When the art world and the fashion world openly admitted that there was a fascinating dialog. Which is not the same thing as saying they are the same.”
4 “They were like two parallels: giving, taking and looking.”
5 “Lagerfeld steps into the world of fine art”, Harper’s Bazaar UK, 13/10/2011 (en ligne, consulté le 22/12/2018).