dialectique de la mode

N°35 SS21 , Adrian Kammarti

« Et si l’on consommait moins? » Telle est la suggestion de ce que nous pourrions appeler l’ascèse contemporaine. Cette proposition, qui se mue bien souvent en injonction catastrophiste, se heurte pourtant au cycle de mode et à son éternelle indiscipline.

Que retenir de la présentation Dior Printemps-Eté 2021, à l’exception bien sûr des chants assourdissants entendus pendant le défilé ? Peut-être l’habile intrusion d’une militante d’Extinction Rebellion, « mouvement international de désobéissance civile », au milieu des mannequins, armée d’une banderole « We are all fashion victims ». Malicieusement ignorée par les intéressés – « J’ai vu la fille passer et on aurait dit qu’elle défilait pour le show », assure Sidney Toledano, PDG de LVMH Fashion group –, l’intervention est conjointement revendiquée sur la chaîne YouTube de l’organisation. En proclamant que « l’industrie de la mode surproduit pour finalement gaspiller », qu’elle « exploite les populations » et qu’elle « véhicule des diktats racistes, sexistes, grossophobes et classistes »1, celle-ci se fait le parfait résumé de la critique actuelle de la mode. Cette dernière y est alors vilipendée sur le plan environnemental – la mode historiquement définie par son irrationalité et sa propension au gaspillage –, humain – la production de mode suppose l’exploitation du travailleur – et des représentations – la mode entendue comme instance normative.

Défilé Dior, SS 2021

Plutôt anecdotique, l’action souscrit pourtant à l’une des manières principales d’approcher la mode et son industrie aujourd’hui, autrement dit par le prisme environnemental. Du côté de la production, la mode y est systématiquement perçue comme industrie polluante, responsable de « surproduction ». Du côté de la consommation, il s’agit de se vouer à la culpabilisation incessante d’un consommateur méprisé pour son désir de fast fashion. Il faudrait à cet égard lui faire prendre conscience de l’excédent de vêtements dans son placard, lui, simple junkie en attente de sa dose. Cette rhétorique « minimaliste », en écho au mouvement social du même nom, adhère au fond à l’idée que la résolution de la crise environnementale est à trouver dans une contraction radicale des besoins, suivant un fantasme thoreauvien du dépouillement, de soustraction et d’élimination de toute excroissance. Dans son célèbre Walden, Thoreau déplore en effet qu’en matière de vêtements, un homme est « le plus souvent guidé (…) par le goût de la nouveauté et le souci de l’opinion des hommes que par intérêt pour leur utilité réelle ».2

La marque Asphalte semble être la parfaite incarnation de ce discours contemporain de l’ascèse. Partant du constat que « l’industrie du vêtement est partie en vrille », il est nécessaire selon ses fondateurs d’« apprendre à consommer moins », de « produire ce qui est utile », pour encourager à la seule possession « d’un ou deux jeans ». Si l’entreprise assure simultanément la promotion d’une masculinité stéréotypée assez douteuse – chez Asphalte, nous sommes des « mecs », on trie « sur le carreau », le plus souvent seul, sur une route au volant de sa voiture de collection ou de son 4x4 –, les principes d’utilité et de durabilité y sont érigés en dogmes, aux côtés des traditionnelles notions de transparence et de traçabilité.

dans le champ vestimentaire, il est difficile d’imaginer que sa restriction radicale ne reste sans effet sur les identités, leur élaboration et leur malléabilité

L’on remarque ainsi la dimension ascétique, presque religieuse, de ce type de réflexion selon laquelle il serait impératif et urgent de réduire, voire d’anéantir, tout impact, surtout au sein d’une industrie très largement considérée comme cosmétique. Bien que cette pensée se heurte inévitablement à l’impasse conceptuelle sous-tendue par la notion de besoin3, elle omet dans le même temps certaines dimensions propres au phénomène de mode, à savoir les valeurs relatives à la consommation renouvelée de nouveautés.

Car c’est un point désormais admis, bien que totalement négligé par ces discours, la consommation renvoie effectivement à un système de significations. Ce sont les objets qui permettent en partie de matérialiser la culture.4 Ainsi l’homme s’accomplit-il aussi par sa consommation. Dans le champ vestimentaire, il est difficile d’imaginer que sa restriction radicale ne reste sans effet sur les identités, leur élaboration et leur malléabilité. A moins bien sûr – si l’on pousse la logique, et c’est une discussion qui mériterait pourquoi pas d’être approfondie – de partir du principe que l’on peut sans cesse transformer l’existant, sans aucun impact environnemental, et offrir de façon démocratique la possibilité de changer de vêtements à fréquence jugée suffisante aujourd’hui… Un projet politique viable devrait donc se confronter à cette problématique, et non simplement l’écarter d’un revers de main par sa tendance à ne saisir l’objet que sous l’angle de son utilité physiologique.

Ce qui nous mène à l’une des autres particularités de la mode et de son cycle : l’importance accordée à la nouveauté et au changement. En poussant au rejet de la nouveauté pour elle-même, souvent opposée à la si rassurante « durabilité », tout en émettant la fiction d’un Homme non habité de passions changeantes, ce type de discours se désintéresse d’une donnée pourtant fondamentale qui est l’attrait de l’Homme pour le nouveau. Il conviendrait plutôt de lui opposer la force du système fouriériste ; l’harmonie sociale promue dans l’œuvre de Charles Fourier repose en effet sur la notion d’« attraction passionnée », autrement dit sur le développement des passions, suivant son souhait de transformer les vices humains en vertus. Si Fourier relève de nombreuses passions, il évoque notamment celle de la « Papillonne », qui définit la propension de l’homme au changement fréquent.5 En ces termes, la conception fouriériste du vêtement ne saurait omettre « l’assortiment et la variété » des habits, et ce même s’il s’agit pour le théoricien d’éviter toute « déperdition ».

Les arguments avancés par cette nouvelle ascèse ne peuvent finalement que révéler son caractère fondamentalement totalitaire.
Car celle-ci demeure absolument incompatible avec ces deux paramètres qu’il ne suffit pas de rejeter en soi. Son incapacité à inclure la mode dans son système démontre d’une part – et c’est plutôt souhaitable – son échec annoncé, mais aussi l’impossibilité d’imaginer une démarche à la fois respectueuse de l’environnement et de certains des besoins humains actuellement les plus fondamentaux.6 Nietzsche : « Si l’humanité ne périt pas à cause d’une passion, elle périra à cause d’une faiblesse. Que préfère-t-on ? »7 Comme une invitation à périr…

1 Extinction Rebellion France (2020), We are all fashion victims. 30 septembre. Disponible sur : https://www.youtube.com/watch?v=bGlSu6intb4 (consulté le 10/01/2021).
2 Henry David Thoreau, Walden (1854), Gallmeister, 2017.
3 Ces activistes marquent implicitement la distinction entre superflu et nécessaire, la mode étant inévitablement perçue du côté du superflu. Or, il est difficile de statuer de façon claire et non arbitraire sur cette scission, bien que des sociologues comme Razmig Keucheyan s’y soient dernièrement essayés. Le traitement des commerces et de la culture pendant la crise sanitaire, motivé par les notions d’« essentiel » et de « non-essentiel », en est la preuve.
4 Benoît Heilbrunn, « Présentation », in Mary Douglas et Baron Isherwood, Pour une anthropologie de la consommation (1979), éd. du Regard – Institut français de la mode, 2008.
5 Pour une introduction au système fouriériste des passions, voir Alexandrian, Le Socialisme romantique, Seuil, 1979.
6 Bien qu’il soit nécessaire de remarquer dans le même temps leur caractère construit.
7 Friedrich Nietzsche, Aurore. Réflexions sur les préjugés moraux (1881), Folio, 1989.