la mode contre la mode

N°31 FW18 , Gabrielle Hamilton Smith

Durable, éco-responsable, éthique… le design a retrouvé une raison d’être en verdissant ses process et ses objets – bien souvent surabondants. Quid de la mode ? Si les préoccupations écologiques sont présentes, elles entrent en conflit avec le désir de mode, qui se laisse difficilement dicter sa loi.

La mode éthique se donne depuis plusieurs années pour but de responsabiliser la mode, de repenser à une échelle globale son modèle économique et écologique. C’est à dire de fabriquer des vêtements désirables selon des modes de production transparents, respectueux des travailleurs textiles et de l’environnement. Mais aussi de repenser les modes de consommation, pour consommer moins et plus durablement. Politiser le frivole, en somme, pour réveiller la mode de ce qui s’apparente à un rêve éveillé. Quel sens et quels espoirs peut-on mettre dans ces programmes de réforme ?

la production durable ne peut exister que comme paradoxe au sein d’une industrie fondée sur la production permanente de nouveautés et l’obsolescence précoce des objets

Si les constats accablants de l’impact environnemental de l’industrie textile sont connus depuis un certain temps, tout s’accélère en 2013 avec l’effondrement du Rana Plaza, au Bangladesh, où plus d’un millier d’ouvriers textiles trouvent la mort. Il y a là les conséquences directes de ce que l’on a longtemps voulu comprendre comme une vertueuse « démocratisation » des plaisirs de la mode, aboutissant finalement à une production textile de masse, toujours plus rapide et moins chère, par de grandes chaînes mondialisées : fabriquant pour le plus grand nombre, la mode produit de plus en plus mal et de plus en plus dangereusement. L’Anti_Fashion Manifesto de la grande pythie du trending Lidewij Edelkoort, publié un an après le drame du Rana Plaza, s’insurge ainsi contre un système de mode rendu « obsolète » par sa propre immoralité, par une irresponsabilité qui « place la mode en dehors de la société, et de ce fait la désigne comme démodée ».

Dans sa critique du vêtement éphémère et jetable, Edelkoort va jusqu’à prôner un retour au sur-mesure et à la couture, c’est-à-dire à la mode artisanale telle qu’elle existait avant le prêt-à-porter. Se fonde en même temps à Londres le mouvement bientôt international Fashion Revolution, qui dans une même inspiration appelle à « aimer les vêtements que nous possédons et faire en sorte qu’ils durent », et insiste surtout sur la nécessité d’une transparence des filières de production. Sur le salon marseillais Anti_Fashion (fondé par Edelkoort) s’énumèrent depuis trois ans des solutions alternatives à la production de masse en mettant en avant de jeunes marques aux modèles de production plus lents, artisanaux et durables, tandis qu’au printemps dernier, on découvrait à Roubaix le premier forum de la mode circulaire, Fashion Green Days.

Manifestation à l’occasion de la Fashion Revolution Week pour le 4e anniversaire de la catastrophe du Rana Plaza. ©DR

Seulement, comme la journaliste Sophie Fontanel le faisait remarquer lors de sa participation à l’édition 2017 d’Anti_Fashion, la plupart des très respectables réformateurs participant aux tables rondes du salon « n’aimaient juste pas la mode ». De même probablement que les adeptes de la psychorigide « garde-robe capsule », placard engagé et suffisant, qui détermine à l’avance le nombre de pièces que l’on portera chaque saison, pour ne plus surconsommer, mais aussi pour ne plus avoir à souffrir du choix de ses vêtements. Rationaliser et responsabiliser les modes de production de la mode apparaît certes comme une chose nécessaire, mais il semble aussi que les solutions en matière de consommation ne se trouveront pas lors de conférences internationales d’experts, ni dans des méthodes de maîtrise de soi et d’épuration radicale des placards.

Car des initiatives politiques, pragmatiques et morales ont rarement ouvert des voies d’avenir pour quelque domaine de créativité. Sans doute est-ce plutôt dans l’inventivité de pratiques individuelles véritablement mues par le désir de mode, par l’envie de s’habiller et d’être éblouissant, que se découvrent actuellement d’autres façons de consommer, d’autres moyens de faire de la mode, où survit le feu sacré de l’irresponsabilité sans lequel celle-ci n’existe plus : le ravitaillement exclusif en vêtements d’occasion est par exemple, de nos jours, pour un nombre grandissant d’amateurs de mode fauchés la seule voie de salut envisageable. La consommation de mode étant par définition excessive, inutile, irréfléchie et irresponsable, il semble ainsi qu’il lui faille d’abord trouver des terrains où elle peut rester folle sans faire de mal, car il est peu de dire que l’on n’a pas envie d’écouter les apôtres de l’anti-fashion lorsqu’ils nous encouragent à économiser des mois pour s’offrir une pièce éternelle de créateur, que l’on partagera peut-être avec une amie, mais que l’on pourra du moins chérir toute notre vie, en toute conscience de la supériorité de sa valeur.

chez les hippies ou les punks, l’artisanat maison, le goût de l’usure, du recyclage et de la customisation DIY prenaient vraiment acte d’un refus intégral de la mode et de ses prérogatives

L’exigence d’une mode écologiquement et socialement engagée, lorsqu’elle se retrouve au sein des grandes maisons de haute mode elles-mêmes prend une forme particulièrement paradoxale : c’est là que les négociations avec les habitudes sont les plus difficiles et que les contradictions les plus profondes existent. S’il y a bien des contre-modèles qui tentent d’émerger dans ce champ prestigieux et que l’on cherche parfois à y inventer des modes de production durables, ils se sont jusqu’à ce jour plutôt réduits à des expérimentations hyper médiatisées, sans trop de conséquences réelles : ainsi de la ligne A-POC d’Issey Miyake, lancée en 1998 et consistant en vêtements tubulaires de taille unique à découper chez soi, et qui est par exemple pensée pour générer le moins de déchets possible. Celle-ci reste une étape dans la trajectoire de Miyake, une idée, un « concept » parmi d’autres (avec le travail du plissé par exemple dans le projet « Pleats Please »). On peut également citer Stella McCartney, qui affiche sa conscience écologique en refusant de commercialiser du cuir et produit des pulls en chutes de cachemire recyclé, usant de chutes de lycra ou du nylon d’anciens filets de pêche, et allant même jusqu’à envoyer en guise de carton d’invitation à son défilé printemps-été 2018 des sacs poubelles en plastique recyclable, baptisés « trashion bags ».

Mais la culture de l’écologie et de la production durable qui point de-ci de-là sur les podiums de haute mode, si elle est bien sûr éminemment louable et souhaitable, semble ne pouvoir exister que comme paradoxe au sein d’une industrie fondée sur la production permanente de nouveautés, sur une tradition de la dépense inconsidérée, de l’obsolescence précoce des objets et donc du gâchis permanent. En effet, si les partisans de cette forme d’autocritique tiraient toutes les conséquences de leurs raisonnement, ils renonceraient peut-être tout simplement à produire encore de nouveaux vêtements, c’est-à-dire à ajouter le déchet futur aux déchets actuels. On assiste forcément à des formes d’arrangement, de négociation avec l’impossible, qui pour donner l’impression de nouvelles voies révolutionnaires de faire de la mode ne sortent pas pour autant de son système classique de production et de consommation. Et il est évident que les initiatives institutionnelles de mode durable ou éthique ne pourront jamais égaler les essais des tenants de l’anticonsumérisme contre-culturel. De même que les modes alternatifs de consommation tels qu’ils s’inventaient par exemple chez les hippies ou chez les punks (dont l’artisanat maison, le goût de l’usure, du recyclage et de la customisation DIY) prenaient vraiment acte d’un refus intégral de la mode et de ses prérogatives, négation qui pourrait seule garantir une cohérence écologique et sociale totale, et que la mode elle-même aurait bien du mal à faire sienne.

Son fonctionnement international, avec ses fashion weeks successives entre Londres, Milan, Paris et New York, ses livraisons postales permanentes à travers le monde, et ses cycles de productivité obligée, où pré-collections et collections se suivent à l’infini, suffisent à faire monter en flèche la mauvaise conscience et l’empreinte carbone de tous les tricots tubulaires techno-logiques végans et zéro déchet que l’on pourra produire. Probablement, dans ce contexte, le discours de l’écologie et de la responsabilité est-il d’abord actuellement voué, pour ce qui est de la production des marques de haute mode, à ajouter un charme rassurant à une production que l’on peut difficilement imaginer se moraliser et se rationaliser entièrement. 

Gabrielle Hamilton Smith est l’auteure d’un mémoire intitulé « Mode et Réalité » à l’École des hautes études en sciences sociales.