evergreen review

N°33 FW19 , Pierre Ponant

La littérature circule aussi au sein des revues et, dans les années 1960, les sujets politiques irriguent les écrits. Mais c’est aussi à un potentiel de formes qu’invite le format périodique des revues, et les auteurs d’‘Evergreen’ ne s’y sont pas trompés.

En 1957 paraît à New York, à l’initiative de l’éditeur Barney Rosset, propriétaire de Grove Press, et de son responsable pour les auteurs d’Europe de l’Est, Fred Jordan, The Evergreen Review. La revue s’annonce littéraire avec une certaine culture de la différence. En mai 1957, le Yale Literary Magazine écrit : « C’est un événement sans importance si on voit apparaître sur la scène littéraire une revue trimestrielle qui prétend être, et est, quelque chose de différent. » Un premier jugement péremptoire qui sera vite contredit par les faits. Au sommaire du premier numéro, l’originalité du trimestriel se fait l’écho d’un voisinage inattendu entre la reprise de textes comme Dante and the Lobster et Echo’s Bones de Samuel Beckett, et ceux de Jean-Paul Sartre, Henri Michaux, Michael Hamburger, James Purdy, Baby Dodds et Michael Schorer.

Evergreen n° 62, 1969 et n° 20, 1961.

Evergreen s’ouvre immédiatement à d’autres disciplines artistiques et aborde le champ musical, celui du jazz en particulier. Ce premier numéro publie un portfolio d’images noir et blanc réalisées par Harold Feinstein. Un photographe qui doit sa réputation à son travail de photomontage mettant en scène Coney Island et les concerts et performances du légendaire Jazz Loft sur la 6e Avenue. Cette première affiche et ses 192 pages, au format légèrement plus grand que celui d’un livre de poche, inaugurent du ton et de l’indépendance d’esprit que se donne le magazine. Sa parution est saluée, dans la presse, de façon élogieuse ; ainsi, le San Francisco Examiner le qualifiera de « l’un des petits magazines les mieux équilibrés, les plus libres et les plus animés de son domaine ».

en seize années d’existence, de 1957 à 1973, ‘Evergreen Review’ est à la fois encensée, vilipendée, attaquée, voire interdite dans certains endroits et saisie dans d’autres

Le répit est de courte durée. En seize années d’existence, de 1957 à 1973, pour sa première période, Evergreen Review est à la fois encensée, vilipendée et attaquée de manières diverses, voire interdite dans certains endroits et saisie dans d’autres. Ainsi, le critique littéraire W.G. Rogers de l’Associated Press écrit qu’à son avis Evergreen « contient la collection la plus audacieuse d’écrits que l’on peut trouver sur le marché de l’édition aujourd’hui », et son confrère John Unterecker, dans The New Leader, y voit un « baromètre littéraire stimulant, souvent irritant, presque toujours excitant, et – le plus important – d’une précision surprenante ». Mais lorsqu’en 1964, Evergreen change sa formule pour prendre un format proche de l’ensemble de la presse magazine, le Chicago Tribune – après un bref hommage au passé d’Evergreen (« Evergreen Review, l’un des journaux les plus provocateurs de l’avant-garde ») – l’accuse de « dégénérescence en optant pour un format commercial et d’ouvrir sa pagination à de l’érotisme frivole ».

Evergreen n° 62, 1969

Evergreen Review n’a pas d’objet particulier, pas de politique éditoriale établie à suivre, pas de canons littéraires à respecter. Elle offre un forum pour une nouvelle génération d’écrivains plus engagés dans leurs attaques contre la bienséance américaine : littéraire, sexuelle et sociale. Evergreen devient rapidement le porte-voix de la contre-culture étasunienne par sa capacité à créer avec son sommaire de nouvelles tensions entre des voix américaines radicales, celles de Burroughs, Bukowski, Norman Mailer, Ginsberg, Susan Sontag, Jack Kerouac, Henry Miller, Malcom X, et une distribution internationale d’écrivains, dont les lecteurs américains découvrent pour la première fois les écrits : Beckett, Genet, Camus, Sartre, Duras, Neruda, Paz, Walcott, Nabokov ou encore Arrabal. Evergreen choque, intrigue et présente certains des plus beaux textes disponibles d’écrivains dont l’influence continue de façonner la littérature contemporaine.

Evergreen n° 20, 1961

Evergreen publie en 1957 une première traduction anglaise des « Réflexions sur la guillotine » d’Albert Camus. En 1960, c’est le premier drame d’Edward Albee, The Zoo Story, qui est proposé au lecteur. Suivent Gary Indiana avec Weymouth Smith’s Vacation, Une visite à Bellevue de Max Blagg, In Defence Of The Freedom To Read d’Henry Miller…

La pop-culture y est aussi présente avec de la bande dessinée, Barbarella de Jean-Claude Forest, ou de plus en plus nombreux dessins de presse, dont ceux de Siné puis d’auteurs américains. Les prises de position sont souvent très politiques et, en 1960, pour son numéro 15, la revue publie sur quatre pages d’ouverture le texte manifeste « Declaration Concerning the Right of Insubordination in the Algerian War » [« Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie »] cosigné par 121 intellectuels français. En 1968, Barney Rosset et Fred Jordan se rendent en Bolivie pour localiser des fragments du Journal de Bolivie après la mort de Che Guevara. Le numéro 51 qui en résulte, publié en février 1968, annonce le contenu du reportage sous l’intitulé « The Spirit of Che », avec en Une un portrait du guérilléro dessiné par Paul Davis. Celle-ci provoque un attentat à la bombe contre la rédaction commis par un exilé cubain.

Evergreen n° 15, 1959 (photo Robert Frank) et n° 56, 1968.

Des numéros spéciaux, au nombre de quatre, paraissent. Consacrés à la renaissance de San Francisco, à l’introduction de la pataphysique au sein du monde anglophone et deux numéros sur le Mexique et l’Allemagne.

Evergreen n° 15, 1959

La première formule dite paperback est mise en page sous la direction artistique de Richard Brodney, dont le classicisme certain est remis en cause lors du changement de format, vers 1964, et l’arrivée de Roy Kuhlman, plus pop dans son approche des visuels pour s’inscrire définitivement dans la contemporanéité de son époque avec la direction artistique de Ken Deardoff.

Evergreen n° 56, 1968.

Après une interruption de plusieurs années, Evergreen est relancée en ligne en 1998, puis à nouveau en 2017. Mais c’est une autre histoire à écrire.