jazz magazine

N°32 SS19 , Pierre Ponant

L’air du temps, une musique, la pochette de disque illustrée et une pincée d’audace éditoriale… voici quelques ingrédients qui ont permis à « Jazz Magazine » de s’imposer comme une référence de l’aventure Filipacchi.

« Aimer le jazz, c’est être militant. » Derrière ces termes s’exprime Daniel Filipacchi qui, dans les années 1950, achète avec (feu) Frank Ténot Jazz Magazine et pose la première pierre de ce qui deviendra très rapidement un des plus importants groupes de presse magazine français. La définition n’est pas fortuite, même si dans la bouche d’un grand patron de presse le terme « militant » peut paraître incongru. Il est parfaitement adapté à l’expression musicale du jazz, une musique qui a longtemps servi au combat pour l’émancipation de la communauté afro-américaine, puis aux différents mouvements dissidents et contestataires dans la sphère d’influence soviétique.

Jazz Magazine no 146, septembre 1967

La révolution que provoque le jazz est aussi née par son image et son adaptation aux nouvelles techniques de pressage discographique. Les labels indépendants ou collections de majors proposant du jazz s’engouffrent dans la voie ouverte quelques années auparavant par le graphiste Alex Steinweiss, inventeur de la pochette de disque illustrée. Face à l’austérite du tombstone (l’emballage de papier brun enveloppant les 78 tours), l’accroche visuelle de la pochette illustrée relance le disque, qui par ailleurs change de format avec l’invention du 33 LP sur support vinyle. Les labels de jazz y voient, les premiers, une opportunité de développement et de séduction d’un public plus jeune. L’image du jazz change radicalement et va progressivement sortir du ghetto dans lequel la bourgeoisie blanche l’a cantonné.

Jazz Magazine no 190, juin-juillet 1971

Un illustrateur comme David Stone Martin y fait figure de pionnier et réalise pour divers labels indépendants des dessins où il met en scène des croquis pris lors de concerts avec des postures originales de musiciens et chanteurs. Il invente un genre dessiné, où se combinent illustration, graphisme et typographie, qui fait des émules. Parmi la jeune génération d’artistes, un certain Andy Warhol dessine, à la fin des années 1950, plusieurs pochettes pour des musiciens comme Thelonious Monk, Artie Shaw et Kenny Burrell. Autre illustrateur qui se caractérise par un graphisme appuyé de références ethniques, Jim Flora. Parmi ceux qui vont s’inspirer des courants de l’avant-garde photographique venue d’Europe, Burt Goldblatt, qui renouvelle un art du photomontage. Et ouvre la voie à Reid Miles, qui affirme le label Blue Note dans une image incontournable de la nouvelle génération de jazzmen au début des années 1960.

La structure musicale du jazz, qui laisse une grande part à l’improvisation, traduit peut-être une liberté retrouvée. Et l’on peut aussi interpréter sa défense comme un acte militant

Le jazz est une musique urbaine et perce dans les différents milieux de l’intelligentsia européenne. Sa structure musicale, qui laisse une grande part à l’improvisation, traduit peut-être une liberté retrouvée. Et on peut aussi interpréter sa défense comme un acte militant. Le militantisme appelle en cette fin des années 1950 d’autres supports propices à la diffusion de ce phénomène passionnel, telles la radio et la presse. À Paris, dans les années d’après-guerre, le jazz a conquis un public au sein des clubs et cabarets de la rive gauche. Les écrits et chroniques de Boris Vian ainsi que de nouvelles publications pourvoient et renforcent son discours critique. La revue Jazz Hot, créée en 1935, est animée par Charles Delaunay et y officient Lucien Malson et André Hodeir. Ce dernier écrit en 1946 un article prémonitoire : « Vers un renouveau de la musique de jazz ? », où il explique la manière dont Dizzy Gillespie et Charlie Parker sont en train d’ouvrir le jazz… Autre jeune journaliste de Jazz Hot, quasi bénévole : Frank Ténot.

Album de Thelonious Monk chez Blue Note (1954) designé par Andy Warhol

En 1954, Nicole et Eddie Barclay ainsi que Jacques Souplet fondent Jazz Magazine. Après avoir un peu hésité entre rester à Jazz Hot par fidélité à Charles Delaunay, et rejoindre l’équipe de Boris Vian à Jazz News, Frank Ténot répond à la proposition de Jazz Magazine, qui est financièrement plus généreuse, et participe à un premier coup d’éclat, fomenté par Daniel Filipacchi. Dès le numéro 2, Ténot et Filipacchi sont nommés à la direction du journal en remplacement de Jacques Souplet.

Album Hub Tones de Freddie Hubbard chez Blue Note (1963)

C’est le début d’une aventure de presse qui se noue entre un critique musical et un ex-photographe pigiste à Paris Match. Les deux hommes vont former un redoutable binôme tant en création de nouveaux supports qu’en affaires. En 1955, ils étendent leur sphère d’influence à la radio et créent sur Europe 1, à la demande de Lucien Morisse, une émission quotidienne d’une heure sur le jazz intitulée « Pour ceux qui aiment le jazz ». L’argent qu’ils récoltent avec cette émission leur sert à racheter aux Barclay le titre Jazz Magazine. Conscients qu’il était important d’être indépendants du label discographique. Propriétaires et directeurs d’un magazine en quelques mois, il ne reste plus qu’à le faire vivre. La rédaction en chef est confiée à Jean-Louis Ginibre et Andrea Bureau supervise la maquette en tant que secrétaire de rédaction. Face au quasi unique concurrent, à savoir Jazz Hot et sa ligne orientée sur des articles de fond, Jazz Magazine opte pour un axe qui met en valeur l’actualité du jazz par la photographie. Ténot et Filipacchi font régulièrement appel à Jean-Pierre Leloir, un spécialiste de la photographie de musiciens et de chanteurs sur scène. D’autres photographes seront édités tels Lee Tanner, Giuseppe Pino ou Bernard Leloup.

Jazz Magazine, doubles pages.

Imprimé en noir et blanc, la couleur n’est utilisée que pour la couverture. Le chemin de fer se déroule selon une grille de trois colonnes et laisse entrevoir les influences stylistiques du moment avec l’utilisation des blancs tournants, de typographies bâton pleines ou outline pour les titres des rubriques, un éclectisme typographique pour les ouvertures d’article, qui renvoient aux essais de Willy Fleckhaus pour Twen ou à ceux de Peter Knapp pour Elle. Seul élément perturbateur, la rubrique du dessinateur Siné, Sinépistolier, grand amateur de jazz, qui anime le courrier des lecteurs. En couverture, la typo du titre en caractère de la famille des typos anglaises Windsor – qu’utilisera Harri Peccinotti pour Nova – barre chaque numéro en haut de une. Jazz Magazine respecte à la lettre une certaine image de musique intellectuelle et puriste du jazz.