détective

N°33 FW19 , Pierre Ponant

Si des pans entiers de la presse ont aujourd’hui partiellement ou totalement migré vers le digital, certains sujets restent intrinsèquement liés au papier. À commencer par la presse de faits divers, dont « Détective » fut le précurseur en France, sous la houlette de… Gaston Gallimard.

Lorsqu’en 1928, Gaston Gallimard fonde le magazine hebdomadaire Détective, celui-ci fait déjà figure d’institution. Gaston Gallimard, soucieux de maintenir le prestige de sa librairie et maison d’édition – et particulièrement de la collection « blanche » qui en est le fleuron –, renforce depuis 1919 son pouvoir de financeur et procède à quelques ajustements. Dont le déménagement de la librairie, en 1921, dans le quartier huppé de la rue de Grenelle. Ajustement qui résonne comme une innovation avec la création en 1925 du fameux « comité de lecture », ainsi que de nouvelles collections qui n’atteignent malheureusement pas le succès escompté. Aussi Gaston Gallimard cherche-t-il des solutions plus commerciales pour continuer une politique éditoriale exigeante avec des auteurs comme André Gide, Paul Claudel, et bientôt Louis-Ferdinand Céline ou André Malraux. Il regarde du côté de ses concurrents et, en effet, depuis 1924, l’éditeur Fayard publie le magazine littéraire et d’actualité culturelle Candide.

Détective no 112, 18/12/1930

Le début des années 1930 voit l’apparition d’une génération de magazines illustrés à Paris, New York, Londres ou Berlin. Ces magazines mettent en page des photographies qui se déclinent par genre : composées, élaborées et calculatrices pour la mode, ou empreintes d’un réalisme cru comme des reflets de la société en ébullition de la décennie à venir. Avec des revues comme Vu s’affirment le concept de photojournalisme et les premières associations de photographes pour négocier leurs droits auprès des rédactions. Ce mouvement est porté par une évolution des procédés d’impression et notamment de l’héliogravure, qui permet une reproduction plus fidèle et plus fine des photographies. Cette technique ouvre la voie à de nouveaux métiers dans la presse, dont celui de directeur artistique. Sous son orientation, les maquettes changent et innovent. Le rapport entre le texte et l’image est radicalement transformé.

en 1925, lorsqu’André Gide écrit « Les Faux Monnayeurs », il utilise des faits divers à partir desquels il construit son récit

C’est dans ce jeu qui gagne de plus en plus un public jusqu’alors frustré d’images d’actualité politique et sociale que Gaston Gallimard trouve son idée : éditer un magazine consacré aux faits divers. Gaston Gallimard a vu le succès de ce type de support aux États-Unis que sont les true crime magazines. Il remarque aussi l’intérêt porté par certains auteurs pour ce genre littéraire, qui, à quelques occasions, s’inscrit dans leur propre roman. André Gide, en 1925, lorsqu’il écrit Les Faux Monnayeurs, utilise des faits divers à partir desquels il construit son récit. On sait qu’il les collectionnait, depuis 1891, découpés dans les journaux.

Détective no 104, 23/10/1930

Créer un magazine à grand tirage associant image et littérature… Gaston Gallimard détient son concept, mais il lui faut un titre percutant. En 1928, Ashelbé, anagramme phonétique d’Henri La Barthe (« HLB »), directeur d’une agence de détectives à la pointe des techniques de la police scientifique, édite un bulletin d’informations professionnelles intitulé Détective. Par l’intermédiaire de son secrétaire particulier et ami Joseph Kessel, Gaston Gallimard entre en contact avec Ashelbé et lui achète le titre contre une participation au futur magazine. La stratégie de Gaston Gallimard est multiple. Dans un premier temps, il s’associe avec le diffuseur Hachette pour avoir accès aux kiosques de gare, pariant sur la diffusion de 100 000 exemplaires hebdomadaires.

Gaston Gallimard cherche des solutions plus commerciales, pour continuer une politique éditoriale exigeante avec des auteurs comme André Gide, Paul Claudel et bientôt Louis Ferdinand Céline ou André Malraux

Puis il crée dans la foulée une société par actions, Zed Éditions, filiale de la société Gallimard. On y retrouve au conseil d’administration Gaston et Raymond Gallimard, le détective Ashelbé, Georges Kessel (frère de Joseph), l’imprimeur Lang et des actionnaires de la société Gallimard. Auparavant, Gaston a pris soin d’informer l’ensemble des actionnaires de la société mère de ses intentions : « Si nous voulons augmenter la diffusion de nos livres, il nous faut faire un pas de plus […] nous avons compris qu’il était nécessaire, pour atteindre le grand public et par conséquent étendre notre marché, de créer un journal hebdomadaire à grand tirage qui servirait en quelque sorte de véhicule à toute notre production. En conséquence, d’accord avec la maison Hachette, nous avons décidé de lancer un journal intitulé Le Détective, spécialement consacré aux faits divers. »

Doubles pages, Détective, 1930

Profitant de l’aura du nom des Kessel, Gaston Gallimard nomme Georges Kessel directeur et rédacteur en chef du magazine. Celui-ci, flambeur invétéré, est écarté dix-huit mois plus tard pour avoir confondu finances du journal et finances personnelles. Il est remplacé dès août 1931 par Marius Larique, un jeune journaliste venu du Quotidien. Larique recrute une équipe de reporters expérimentés : Paul Bringuier, Marcel Montarron, Henri Danjou. Ceux-ci ont un modèle : Albert Londres, inventeur du journalisme d’investigation et de témoignage, mais ont aussi une forte tendance à la mystification. Ils sont aussi proches du Quai des Orfèvres que des repaires du milieu à Montmartre. Marius Larique embauche aussi d’anciens bagnards tels Paul Gruault ou Eugène Dieudonné, qui s’assurent dans cette collaboration une réinsertion pas ordinaire. Ce dernier signera en 1929 une enquête : « Forçats dans le monde ».

Doubles pages, Détective, 1930

Lors du lancement, Gaston G. pense pouvoir bénéficier du concours des écrivains « maison ». Seuls Joseph Kessel et Paul Morand, et sous forme de conseil Léon-Paul Fargue, publient dans les colonnes du magazine les premières années. Quant à Pierre Mac Orlan, Francis Carco et Georges Simenon, leurs contributions sont plus régulières. Mais les autres auteurs, encore réticents vis-à-vis de ce genre littéraire, lui préfèrent les deux autres titres lancés en parallèle par Zed Éditions, Voilà et Marianne.

« détective » s’adresse bientôt aux agences de presse, mais aussi à des photographes indépendants dont la renommée n’est pas encore établie, à l’instar de Germaine Krull, Elie Lotar ou Berenice Abbott

Le 1er novembre 1928 paraît le premier numéro de Détective. En Une, une photographie prise en plongée d’une rue de Chicago envahie par la foule, et un titre : « Chicago, capitale du crime ». Après six mois de parution, le magazine tire à 250 000 exemplaires et revendique le double de lecteurs. C’est un succès commercial dont peut se vanter Gaston Gallimard, qui a mis en place un cocktail d’ingrédients plus complexe qu’il n’y paraît. Tout d’abord l’organisation progressive d’un service photographique qui, sous la responsabilité d’Albert Soulillou, est partagé avec les autres publications de Zed Éditions. De « chiffonniers du fait divers », selon Marcel Montarron, qui recueillent les documents photographiques auprès des services de justice et de police, Détective s’adresse bientôt aux agences de presse nationales et internationales, mais aussi à des photographes indépendants dont la renommée n’est pas encore établie, à l’instar de Germaine Krull, Elie Lotar ou Berenice Abbott.

Détective no 65, 23/01/1930

Imprimé en rotogravure, Détective fait appel à toutes les techniques nouvelles de mise en page, où l’on compose la maquette essentiellement sur table lumineuse. Une iconographie somme toute assez banale, rehaussée par un éclectisme typographique au service de légendes percutantes qui donnent un aspect sensationnel aux Unes quand, dans les pages intérieures, Détective fictionalise le crime. Détective anoblit et devient une fabrique visuelle du fait divers. L’aventure de la première édition de Détective se clôt en 1940 avant de devenir Le Nouveau Détective… toujours en kiosques.