opus international

N°29 FW17 , Pierre Ponant

Opus international. Derrière cet intitulé paraît, en avril 1967, non pas une revue musicale comme la définition même du terme « opus » le laisserait entendre, mais une revue d’art et d’images.

À y regarder de près, les images défendues et proposées dans ses pages sont très bruyantes et laissent échapper une petite musique contestataire portée par une nouvelle génération de critiques d’art, à l’instar d’Alain Jouffroy, Gérald Gassiot-Talabot, Jean-Clarence Lambert (qui en est le rédacteur en chef), Jean-Jacques Lévêque et Raoul-Jean Moulin. Seront aussi du sommaire Pierre Gaudibert, Anne Tronche et Denise Miège. Opus international apparaît comme un défi lancé au monde de l’art qui, en ce milieu des années 1960, s’est déporté du vieux continent européen vers les États-Unis d’Amérique. La Biennale de Venise 1964 n’a-t-elle pas consacré par la remise de son grand prix à un jeune artiste américain de 39 ans, Robert Rauschenberg, la prédominance de l’art américain et du Pop Art ? Le commissaire américain Alan R. Solomon en est convaincu et affirme la primauté de la scène new-yorkaise sur le reste du monde.

Opus international, 1967-1969.

Dans l’éditorial du premier numéro, l’équipe d’Opus international inscrit son action et ce qui fera le contenu de la revue. On peut y lire : « C’est avec des idées et des dispositions fort diverses que nous nous sommes réunis pour faire d’Opus international une revue des langages et des significations. Néanmoins, certains dénominateurs nous sont communs dans leur généralité, et, à défaut d’une doctrine, ils apportent quelque cohésion à une entreprise dont nous ne dissimulons pas le caractère aventureux […] Opus international entend marquer les prises de position et mettre en lumière les travaux d’une génération consciente de vivre à une époque de mutations fondamentales. Nous sommes tous, tant que nous sommes, passionnés à différents degrés et, à différents niveaux, par ces événements auxquels nous participons ou assistons – sans que cela signifie, hâtons-nous de l’ajouter, que nous en approuvions forcément le cours ! Au contraire, l’une des tâches que nous essaierons de remplir ici sera de vigilance critique, et nous saurons refuser, bien plus encore qu’acquiescer, combattant quand il le faudra, et aussi brutalement qu’il le faudra, les falsifications épidémiques dont certains font la vérité du jour ainsi que les propagandes injustifiables – à commencer par cet on-dit, répété à satiété pour des raisons plus ou moins avouables, et qui prétend qu’à Paris la vie culturelle a cessé d’être créatrice. Néanmoins, Opus international, pour être rédigé à Paris, n’a aucune vocation d’apologétique, et l’adjectif du titre dit bien que nous nous refusons à tout insularisme. C’est là même l’une de nos convictions que rien ne se fait ni ne peut se faire de décisif si l’on ne dénonce pas dès l’abord toute revendication nationaliste. »

Opus international entend marquer les prises de position et mettre en lumière les travaux d’une génération consciente de vivre à une époque de mutations fondamentales

Opus international participe et défend des prises de position artistiques inédites, comme celles des BMPT et Supports/Surfaces, qui apparaissent en cette année 1967 et viennent bousculer la pratique de la peinture et de l’art. Au début des années 1970 et dans la mouvance de Mai 68, ce sont les expositions et interventions de la Figuration narrative et de la Jeune Peinture pour un nouvel engagement de l’art, dont la revue se fait le porte-parole. Georges Fall en est l’éditeur. Trimestrielle, d’un format légèrement inférieur au A4, Opus international est imprimé sur un couché moderne 112 g, relié par un dos carré-collé.

Opus international, 1967-1969.

Les premières couvertures sont saisissantes et interpellent le regard par leur tonalité Panique. Membre du groupe éponyme fondé en 1962 par Fernando Arrabal, Roland Topor et Alejandro Jodorowsky, et qu’il a rejoint, Roman Cieslewicz en est le concepteur. Pour le no 1, Cieslewicz a réalisé un collage à partir d’un dessin de Topor ; il concevra neuf des dix couvertures des premiers numéros, dont il assure la direction artistique. Certaines d’entre elles seront éditées en grand format et en sérigraphie par Georges Fall.

Opus international, 1967-1969.

Ce qui frappe, c’est le fort contraste entre ces couvertures hautes en couleur et l’austérité de la maquette des pages intérieures traitées uniquement en noir et blanc. Le déroulé du sommaire se cale dans une grille de deux colonnes, à l’exception des pages agenda de fin de magazine. Les textes s’ouvrent par des doubles ; Roman Cieslewicz y établit des jeux de formes avec des photomontages, où la trame offset apparaît comme un élément clé de l’esthétique de cet héritier assumé de la « génération Rodchenko ». Des lettrines, constituées à base de symboles graphiques, renvoyant parfois à l’art optique, introduisent le texte courant. Le caractère utilisé pour le titre de la revue et les titres d’article est une égyptienne condensée avec des empattements très arrondis.

Opus international, 1967-1969.

Sous l’intitulé « L’œil vérité », le n° 2 est consacré au cinéaste Jean-Luc Godard. La couverture présente un portrait photo-graphique fortement solarisé, en noir et blanc, sur lequel se détache, à la place de l’œil, une pastille lenticulaire créant un effet optique animé. En pages intérieures, pour illustrer l’article d’Alain Jouffroy, « Le cahier de la Chinoise », Roman Cieslewicz met en page des éléments issus des carnets de travail du réalisateur pour le film La Chinoise.

En octobre 1967, Che Guevara est assassiné en Bolivie, Opus international rend hommage au révolutionnaire par un visuel de couverture emblématique et un numéro entièrement consacré à l’esprit de la révolution dans la création contemporaine et visuelle cubaine. Suite à la relation conflictuelle entre la forte personnalité du graphiste polonais et le comité des rédacteurs, Roman Cieslewicz quitte l’aventure au terme du dixième numéro, cédant la place à Jean Criton. Nous sommes au début des années 1970 et dans la mouvance post-1968, Opus international continue à véhiculer et à soutenir un corpus de réflexion et d’action autour d’une certaine « basse culture » de l’image, dont l’exposition « Bande dessinée et Figuration narrative », proposée par Gérald Gassiot-Talabot au musée des Arts décoratifs, reste une des meilleures illustrations.