la mode sans le sou

N°30 SS18 , Gabrielle Hamilton Smith

« On a fait comme ça parce qu’on n’avait pas d’argent. » « Parce qu’on n’avait pas le choix. » Défiler dans des lieux miteux, pratiquer le casting de rue (ou de proches), récupérer, recycler, montrer des vêtements inachevés…

Beaucoup des codes fondateurs de la déconstruction et de la post-modernité vestimentaires qui s’inventèrent dans les années 1990, et qui reviennent aujourd’hui en force, doivent non seulement se comprendre comme les partis pris esthétiques qu’ils étaient effectivement, mais également comme les fruits parfois imprévus d’une mode qui se faisait sans beaucoup d’argent, au hasard des jours, et qui, n’ayant pas toujours la rentabilité ou la croissance comme buts premiers, cherchait avant tout, en s’inventant comme nouvel art de l’improvisation, à échapper aux mauvaises habitudes de l’industrie.

Bernadette Corporation

Il y a d’abord une réaction à la création telle qu’elle se pratiquait dans les années 1980, époque ostentatoire et artificieuse, aux carrures spectaculaires et aux couleurs tapageuses, où luxe et haute couture prenaient un nouvel essor : la designer Susan Cianciolo, dont la marque Run défile pour la première fois en 1995 à New York, explique qu’elle a choisi ce nom comme signe d’un désir de subversion, de « fuir tout ce qui existait alors », pour refuser les façons de faire de l’establishment et se construire contre une idée du prestige esthétique alors devenue écœurante, surtout à un moment de récession économique.

les membres de Bernadette Corporation […] marquèrent durablement la mode avec une esthétique nonchalante et désordonnée, construite sur la supposition que puisqu’il n’y avait rien à gagner ni à perdre, tous les coups étaient permis

Le projet Run – à travers lequel elle collabora de près ou de loin avec, entre autres, Kim Gordon, Terry Richardson, Olivier Zahm, Julianne Nicholson ou encore Harmony Korine – s’est construit collectivement, confection des modèles y compris, tous les vêtements étant entièrement fabriqués à la main par un cercle de couturières auxquelles s’ajoutaient artistes, amis et rencontres de hasard. Méthode artisanale et communautaire qu’il faut aussi comprendre comme modèle de débrouillardise, car au moment de sa première collection, Cianciolo vit encore au jour le jour, de-ci de-là, cousant chez un ami et dormant chez un autre, vie de bohème – pour ne pas dire de pauvreté réelle – qui l’oblige à tout réduire au strict minimum, le podium étant par exemple pour son premier défilé symbolisé par une simple ligne d’adhésif, au sol d’une galerie d’art gracieusement prêtée. Son succès allant croissant, elle ne passera jamais à la production en usine, et lorsqu’au bout d’une dizaine de collections, le « vrai monde de la mode 1 » la rattrape et qu’un tas d’investisseurs se disputent le financement de sa production, elle choisit d’abandonner les podiums pour se consacrer à l’art contemporain.

Bernadette Corporation

Et de fait, lorsque Mike Eckhaus (du duo Eckhaus Latta) cite la créatrice comme influence majeure, c’est au nom d’une période où la mode était moins touchée par une « hyper-commercialisation », qui l’étouffe aujourd’hui, où un mode de production pouvait rester entièrement artisanal, dans une éthique du fait main et de la lenteur – en plus de la fabrication des vêtements, on peut citer les chaussures en tricot faites par la grand-mère de la designer elle-même, ou les programmes dessinés un par un par les amis artistes – qui rappelle celle du critique d’art John Ruskin, dénonçant déjà au milieu du XIXe siècle les horreurs de la société industrielle et surtout de la production de masse, rêvant de revenir à un artisanat de la pièce unique, où chaque objet porte la trace des mains humaines qui l’ont produit.

Susan Cianciolo, backstage lors du défilé Eckhaus Latta, Spring 2012

Un même genre de trajectoire s’observe pour le Collectif Bernadette Corporation, qui officiait dans la même décennie autour de Bernadette Van-Huy, Antek Walczak et John Kelsey, et qui finira aussi par abandonner la mode pour l’art. On lit à leur propos qu’ils « avaient à peine assez de pièces pour leur première collection » et qu’ils « ont complété les tenues avec des vêtements d’occasion et des pièces empruntées à Fila, Columbia et Nike 2 ». Poussant l’art de la récupération et du détournement jusqu’à utiliser des photos de cambriolage et de vol de voiture pour leurs publicités, la troupe faisait tout pour « attaquer les fondements idéologiques de la mode, son culte de la hiérarchie et la logique économique du système ». Si l’idée d’un collectif de mode qui documente le mouvement anticapitaliste (avec leur film Get Rid Of Yourself) et fraye avec le groupe anarcho-révolutionnaire Tiqqun nous semble presque cocasse, c’était pourtant le cas de Bernadette Corporation, qui plus encore qu’une éthique de production tâchait en son temps d’inventer une mode qui ne soit pas tout à fait intégrée, qui fasse l’expérience des marges et de la radicalité politiques, quitte à officier les poches vides. Si les membres du groupe ne devinrent donc pas millionnaires et ne se voient pas aujourd’hui proposer de collaboration exclusive avec H&M, ils marquèrent durablement la mode avec une esthétique nonchalante et désordonnée, à tendance voyou, construite sur la supposition que puisqu’il n’y avait rien à gagner ni à perdre, tous les coups étaient permis.

il y a, dans ces esthétiques forcées de laisser leur place aux accidents heureux, une forme de modestie mais aussi de sagesse, l’idée d’une mode qui ne serait pas toute puissante

Mais il faut tout de même reconnaître que l’idée d’une mode sans argent est paradoxale : les gloires de mode ne peuvent pas exister si elles ne connaissent pas rapidement un minimum de succès commercial, et des modèles de débrouillardise rebelle comme ceux de Susan Cianciolo ou Bernadette Corporation restent malheureusement minoritaires – les efforts allant souvent plutôt dans le sens d’une intégration de l’élite à tout prix, ce qui, on le sait, n’est pas toujours le meilleur engrais pour l’imagination et l’originalité – et, surtout, ne peuvent jamais durer longtemps. On doit pourtant se rappeler du contre-exemple superbe que constitue Martin Margiela, chez qui l’absence de moyens et donc l’obligation de se concentrer sur le nécessaire a non seulement donné naissance aux créations parmi les plus libres et étonnantes de la fin du XXe siècle, mais que son succès n’a jamais non plus fait dévier de ses exigences originelles.

Si son art était maîtrisé, il n’en était pas moins toujours fruste, après avoir été longtemps contraint, et a toujours gardé quelque chose du jeu de hasard, trouvant sa force dans l’acceptation de l’imprévu et de l’aléatoire : on peut se souvenir, entre autres, de l’envahissement du terrain vague/podium par les enfants du quartier (officiellement invités par la maison) lors du défilé printemps/été 1990, ou encore du film tourné sur le quai du métro La Chapelle, où l’on voit des passants s’intéresser à des vêtements suspendus aux grilles. Hasard qui surgit n’importe où lorsque l’on n’a pas les moyens financiers d’un contrôle perfectionniste, et qui vient souvent apposer sa patte aux créations de la maison. « Souvent les pièces n’étaient pas finies pour des raisons économiques et, s’ils faisaient du street-casting, c’est aussi qu’ils n’avaient pas de thunes.3 »

Gilet et veste Maison Martin Margiela, F/W 1998

L’avant-gardisme de la maison s’est en fait constitué comme art de faire de nécessité vertu, et si ses audaces sont aujourd’hui acclamées comme fondatrices d’une mode nouvelle, « la maison Margiela représente avant tout un modèle de débrouille et d’astuces pour contourner les contraintes des années de pain noir ». De même, lorsque Susan Cianciolo présentait sa cinquième collection en 1997 à Paris sur des poupées auxquelles il manquait des jambes ou des bras, c’est que le rembourrage et la couture à la main « étaient tellement épuisants » qu’il a été impossible d’achever les mannequins de tissu. Son geste a ensuite été interprété au-delà de ses intentions originelles, mais elle ne s’en formalisera pas, c’est le jeu, surtout pour les créateurs de mode qui voient si vite leurs œuvres leur échapper pour mener des vies imprévisibles.

Il y a, dans ces esthétiques forcées de laisser leur place aux accidents heureux, une forme de modestie mais aussi de sagesse, l’idée d’une mode qui ne serait pas toute puissante, qui ne devrait pas pouvoir tout se permettre, et donc qui s’inscrirait aussi dans le monde en se soumettant à un certain nombre de contraintes qui sont longtemps restées étrangères aux grands couturiers, comme celle de l’impact environnemental de leur création. Il n’est pas anodin que Cianciolo et Margiela aient en commun d’avoir, en éclaireurs, œuvré à la construction d’une mode durable, partageant une exigence écologique qui ne disait pas encore son nom, et n’était alors pas brandie comme l’étendard d’une bonne conscience fabriquée à la hâte en fibre de coton équitable. Se trouvant à l’origine même de leurs projets, elle s’est toujours manifestée dans le choix de modes de production conscients, que ce soit la couture manuelle, le recyclage de textiles et de vêtements anciens, ou l’utilisation de tissus naturels.

Ces projets à la modestie ambitieuse et à la liberté d’imagination sans pareille n’ont pas fini d’exercer leur influence sur la création contemporaine, notamment à travers la pratique du recyclage, qui, bien qu’elle relève plus d’une tradition du vêtement pauvre, celle des fripiers et chiffonniers, que de l’histoire de la haute mode, est de plus en plus populaire au sein de la jeune création, chez des griffes comme Gipsy Sport, Afterhomework ou encore Drague Deux. Mais on pense surtout au travail de Demna Gvasalia, usant et abusant des codes Margiela que ce soit pour Balenciaga ou Vetements – défilés dans des lieux louches ou prosaïques4, intérêt pour la vie quotidienne, goût du déplacement et de la récupération5, etc. –, codes qui, d’improvisations inspirées et de partis pris courageux, ont fini par se transformer en recettes, sans souvent n’avoir plus grand-chose à voir avec les intentions originelles qui les ont fait naître. 

1 Expression qu’elle emploie elle-même, citée par Laird Borrelli-Persson pour Vogue : https://www.vogue.com/projects/13532668/the-nineties-susan-cianciolo-oral-history
2 Francesca Gavin pour Dazed, http://www.dazeddigital.com/artsandculture/article/14640/1/bernadette-corporation-club-kid-collective
3 Glenn Martens cité par Marion Vidal dans « À la recherche de Martin Margiela », M le Monde, 9/09/2017.
4 Margiela défilait sur des terrains vagues, supermarchés ou dans de vieilles stations de métro, Gvasalia fait défiler Vetements dans des boîtes gays ou des halls de musées publics.
5 Automne/hiver 2005-2006, Margiela commercialise bracelets et colliers en pampilles de lustre ; printemps/été 2018, les mannequins Balenciaga défilent avec des boucles d’oreilles en pampilles de lustre.