léo s.

N°18 Winter 14 , Mathias Ohrel

Léo S est assis sur un tabouret, au bar du Bedford, et paraît confortable. Comme s’il était chez lui dans cette ancienne maison de plaisirs. Il habite en face dans la rue, l’hôtel des la Rochefoucauld, « construit en 1872 pour fêter la Commune, l’écrasement de la classe ouvrière »…

… Au fond de la cour, sa maison d’édition, ses appartements et la maison de production de cinéma de sa femme Nathalie. Léo n’a que quelques pas à faire, tous les jours sans doute, pour quitter le côté des grandes familles aristocratiques et rejoindre la partie gauche de la rue des Arcades, le wild side du quartier, où prospéraient les bordels.

« Concrètement, comment vous voyez ça, ce portrait ; je n’ai pas bien compris le mécanisme. C’est une sorte d’autoportrait de vous ? » Je lui explique que j’essaie de retranscrire la voix des gens que je rencontre. Ce qui revient souvent à parler de voyages, de viscosité sociale, de la bande chienge, de l’homme-dé que j’ai été – et que Bianca deviendra sans doute quand elle aura lu Rhinehart ou Nietzsche –, de la place de Clichy, mes filles, ma femme, les ex, ma mère, les dancefloors, mon enfance, la méditation, mon obsession capillaire ; moi. « La voix ? ça m’intéresse. Parce que ma voix c’est une non-voix. Je n’aime pas trop les gens qui parlent. Je pense que quelque chose empêche ma voix de se poser. Un blocage existentiel. » Léo a exercé de nombreux métiers, mais aucun qui l’ait obligé à parler de façon timbrée ; et malgré dix années de fréquentation du séminaire de Lacan, n’a jamais ressenti le besoin de faire une analyse. Il préfère sa voix inaudible, et s’en sert pour neutraliser son excellente attachée de presse chez Michel Lafon, qui aimerait l’envoyer sur les plateaux de TV, et avant chez un orthophoniste. « Théoriquement, je suis totalement insaisissable, c’est ce que tout le monde me dit », explique avec un brin de coquetterie le sociologue – un peu manager sur les bords, il m’a mis la pression en m’enjoignant de faire une rencontre avec moi-même à travers la restitution littéraire de l’espace sonore occupé par notre conversation. « Comme disait le camarade Lacan, l’analyste ne s’autorise que de lui-même. Vous êtes obligé d’en mettre une sacrée couche sur vous-même pour faire mon portrait. » Tout de suite après ces premiers échanges, Léo doit partir. « J’ai voulu vous prévenir, mais je n’avais pas votre numéro. On peut se revoir ce dimanche, si vous êtes disponible ? »

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Saumon fumé, œuf cocotte, chablis, eau gazeuse. Nous portons la même écharpe en cachemire et soie de chez Hermès. « Jean-Luc D était obsédé par ces écharpes, il m’en a offert tout un stock. C’est un héritage, il est mort très peu de temps après. »

Léo dit qu’il n’a jamais été aussi bien que depuis qu’il est poursuivi par toute une bande de médecins de l’Hôpital américain, dont le chef est aussi l’un de ses auteurs, une sorte de dandy-ponte qui sort chez lui un livre en janvier, sans trop se soucier du serment d’Hippocrate : « Les autres parlent de leurs diplômes, il se présente comme le médecin du Ritz. L’histoire principale qu’il raconte risque de coûter cher, car c’est l’origine de la mort de Michael J. Il l’a mis sous Propofol pendant deux, trois jours. C’est le titre du roman. Et un produit génial. Avant de publier le livre, je lui ai demandé à être sous Propofol, et j’ai compris pourquoi Jackson est devenu complètement accro. C’est fabuleux. C’est un anesthésiant qui vous plonge dans un sommeil magnifique et agit sur des zones du cerveau qui vous font tout oublier. Démémorisation, trou mémoriel pendant la prise ; je parlais à l’anesthésiste qui me faisait la perfusion, et au bout d’un moment je lui demande quand il compte m’opérer. C’était fait depuis une demi-heure. Pour moi, la conversation était un continuum. Très relaxant. Mieux que n’importe quelle drogue. »

« je me suis retrouvé dans les années 1970 à avoir ce métier d’intermédiaire entre les intellectuels et l’État. très belle expérience. mais qu’on peut considérer comme un échec. »

Comme s’il s’agissait d’un fait exprès, mon dictiPhone n’a rien enregistré de l’heure pendant laquelle Léo S – qui est un conteur à la voix de Marlon Brando (la VF) dans le premier Parrain – m’a raconté sa vie depuis la naissance de son frère aîné en 1937 dans le ghetto juif de Cracovie, sa naissance à lui au sud de Munich dix ans plus tard, son enfance dans l’atelier familial de confection (tailleur et corsetier) du 11e arrondissement de Paris, les livraisons aux chefs d’atelier cassants de Chanel, les jeunesses trotskistes juives de la IVe internationale de 8 à 13 ans, puis l’engagement à la Fédération anarchiste, quelques semaines de sciences politiques, une thèse en sociologie en 1969 sur le concept de l’absurde chez Camus appliqué à la société moderne, un peu d’études sociologiques à la Sema-Sofres, le Commissariat au Plan, Havas pour l’invention de Canal+, puis la création de TF6, avant de devenir éditeur. Toute une vie, effacée par Apple. Léo, ça l’a fait marrer : « Il faut inventer un Léo S. Sinon, je dis exactement la même chose dans le livre que je viens de vous donner. » J’étais catastrophé.

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Un impressionnant name dropping a également disparu de ma mémoire assistée par ordinateur, mais donne une ossature patronymique à sa traversée d’une époque : André Bettencourt – son boss au Commissariat au Plan –, Jean-Luc Godard et Jean-Pierre Rassam, avec lequel il fomentait le détournement de Canal+ en machine à cash du cinéma, son pote bréhatin Érik Orsenna, avec lequel il faisait du golf crashing à la Boulie, Cannac, Nicolaÿe, Rousselet, Mitterrand, Attali, Douce, Berlusconi ou Tavernost des années Dallas chez Havas, Deleuze, Guattari, Lyotard, Baudrillard des années d’altitude au Plan, où il s’agissait de financer ses amis de la recherche en sciences humaines. Berri, Maffesoli, Rheims, – ainsi qu’Angie et Nathalie bien sûr –, comme toile de fond intime de cette vie de bronzé flingueur.

le message hassidique nous dit en gros que la vie est beaucoup plus importante que la croyance, que rien n’est au-dessus de la vie

Léo était réfugié apatride jusqu’à l’obtention automatique de la nationalité française, à 21 ans, le 29 mai 1968. « À peu près au même moment, j’ai obtenu environ 25 % d’augmentation des salaires de la Sofres. J’ai négocié avec le président de cette boîte, on est devenu assez copains, mais il voulait se débarrasser de moi parce que j’étais encombrant. Il présidait une commission du Commissariat du Plan. Chaban-Delmas était un de ces ministres qui avaient le projet de faire la nouvelle société. Le patron m’a proposé d’aller à son service. L’État se posait des tas de questions sur ce qui venait d’arriver ; ils essayaient de comprendre. Je me suis retrouvé à diriger un comité interministériel, à distribuer de l’argent (j’avais 2 milliards de francs) à mes copains qui étaient des intellectuels des années 1970. Et j’organisais le dialogue entre eux et les grands corps de l’État ; préfectorale, inspection des finances, corps des ponts et chaussées, corps des mines, cours des comptes, conseil d’État. Je me suis retrouvé dans les années 1970 à avoir ce métier d’intermédiaire entre les intellectuels et l’État. Très belle expérience. Mais qu’on peut considérer comme un échec. Enfin, la réussite de ce que j’ai fait pendant ces dix années, c’est ce que Zemmour appelle le suicide français, et il a raison. On a réussi à foutre par terre l’État français. Cette guerre idéologique qui consistait à mettre en analyse les institutions, le mode de production des institutions depuis la famille jusqu’à la police, l’Éducation nationale… Zemmour considère, à juste titre, que ma génération – qui a rompu très vite avec le marxisme, une génération composée de libertaires, libéraux anarchistes, ceux qui veulent se débarrasser de tout ce qui peut empêcher la mondialisation de fonctionner, des structuralistes, des remueurs de caillasse, ce qui nous intéressait c’était d’analyser les fragilités des institutions et de taper là où c’est fragile pour les faire s’effondrer –, nous avons mis par terre la France. Le suicide français est impossible parce qu’un mort ne se suicide pas ! »

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Ensuite, la création de Canal+, qui démarre vraiment le 10 mai 1981, se fait dans le dos des socialistes, avec une bonne dose de stratégie, de politique, de jeux de pouvoir et de vista, comme disent les publicitaires. Léo raconte cette histoire passionnante dans son livre. Il n’a aucun sentiment de culpabilité, grâce à son éducation hassidique. L’histoire expliquée par Léo révèle parfois un certain cynisme, frappe toujours par la hauteur de son auteur, et mêle mythologies transmises par son père et réalité romanesque : « Un type s’est autoproclamé messie au XVIIIe, sa femme était prostituée et c’est une preuve assez tangible, donc l’Europe Centrale était convaincue qu’il était effectivement un messie. Les conséquences de l’arrivée du messie sont sociologiquement énormes, puisque c’est la fin des temps, donc la loi ne s’applique plus, on fait ce qu’on veut, donc c’est cool. En fait, c’est une nouvelle qui a touché toute l’Europe, le peuple s’est soulevé, il y a eu des tractations, “puisque le messie est là, autant retourner chez nous”, et ils entreprennent tous de faire un grand exode pour aller récupérer Jérusalem. Ils passent, comme maintenant les djihadistes, par la Turquie, et là il y a un féodal qui héberge le messie et se rend compte qu’il y a une menace de l’islam à laisser ce mouvement populaire aller reconquérir Jérusalem. Donc il décide de le foutre en prison, et là le peuple juif défile sous les fenêtres du Turc en hurlant : “Libérez le messie !” En voyant qu’il va y avoir des troubles, le Turc va voir le messie en prison et lui donne trois jours pour se convertir à l’islam. Le type n’attend pas les trois jours, il ne veut pas prendre le risque, et il se convertit à l’islam. Il devient apostat, le truc assez grave chez les juifs. C’est sur ce mythe, sur cette histoire, que naît un mouvement intellectuel d’Europe centrale : tout le monde était déprimé de la décision du messie de se convertir, les rabbins orthodoxes et révolutionnaires vont dans tous les villages et disent au contraire : “C’est un message extraordinaire que nous envoie le messie.” Le message hassidique nous dit en gros que la vie est beaucoup plus importante que la croyance, que rien n’est au-dessus de la vie. L’hassidisme est cette espèce d’apologie du vitalisme, son primat sur la croyance religieuse. Il y a une scission par rapport à tout cela, ça castagne beaucoup et les orthodoxes gagnent et rejettent cette interprétation scandaleuse. » Léo, lui, a bien compris ce que lui disait son père : aucune règle.

« c’est ma ligne éditoriale, les jolies filles. si je n’ai pas une jolie fille en face de moi, j’ai tendance à m’endormir »

La concupiscence scintille dans les yeux de Léo quand il parle des femmes. « C’est ma ligne éditoriale, les jolies filles. Si je n’ai pas une jolie fille en face de moi, j’ai tendance à m’endormir. Il y a une fonction d’éveil. » Nous marchons, à l’heure de la sieste, dans la douceur de ce dimanche d’automne, autour de la rue de l’Arcade et de la Madeleine. Léo revient sur les années d’innovation morale, sexuelle et sociale, la vie en trouple avec son ami Claude B amoureux de Nathalie – « on a fait ce livre ensemble, qui est un véritable chef-d’œuvre, Autoportrait, vous devriez le lire » –, et quand son ami situationniste grenoblois Michel M « avait rencontré son petit jeune homme » et faisait un threesome lui aussi (terme de golfeur) avec eux dans la maison du Lubéron. « Michel va sortir un livre chez moi, dont le sous-titre sera “Lettre ouverte aux francs-maçons” », distille Léo entre deux souvenirs. Avant de me donner ce conseil souriant : « Gagner sa vie est un concept dépassé. Soyez malhonnête. »

Depuis, Léo S a raconté aux auditeurs de France Inter quelques-uns de ses souvenirs entre 1981 et 1983, alors qu’il inventait Canal+. Son livre est sorti cette semaine, sous-titré « Quand les tontons flingueurs rencontrent les bronzés ». Plusieurs personnes m’ont dit l’avoir entendu, d’autres m’ont dit : « C’est curieux, je ne me souviens pas du tout de ce qu’il disait. » Comme si sa voix aspirée diffusait du Propofol par ondes hertziennes. J’ai lu son livre, essayé de le voir et le féliciter au Palais de Tokyo pendant la fête d’anniversaire de la chaîne, mais la présence du corps sidérant de Charlotte Le Bon, comme un hippocampe troublant et gracieux, m’a déconcentré ; si bien que j’ai quitté la conversation entamée avec Loïc P* sur l’antisémitisme, suis allé chez Lapérouse – cet autre ancien bordel –, pour me faire arrêter à moto et atterrir un mardi soir au commissariat du 7e arrondissement. En compagnie d’un américain en livrée XVIIIe, inconscient de ce qui l’attendait, et d’un producteur de documentaires trop conscient de son ébriété et soucieux de ne pas avoir l’air connivent avec le camarade de soirée que j’étais pour lui deux heures avant. Je suis très fier d’avoir cette fois échappé au dépôt, à la salle avant-fouille, à la souricière et à la comparution immédiate. Une poignée de cachous et trois exercices respiratoires discrets ont vaincu l’éthylomètre et amadoué la maréchaussée. Avant l’aube j’étais libre, et surtout innocent.

Peut-être que finalement quand je serai grand je serai comme Léo, libre et rétif au concept de culpabilité. Après tout, j’étais il y a presque vingt ans déjà, sous le nom de Mathias Léo, le correspondant passionné des femmes sensuelles et indépendantes qui composaient la BDD (base de données) de Kenzo Jungle (le parfum). Vivrons-nous en trouple, en carré, en communauté ? Sinon, j’envisage toujours de me convertir au judaïsme, branche hassidique, si des ashkénazes veulent bien de moi. Je crains que ça ne soit pas techniquement possible. Je vais rester moi.

*« … plus branché que Prigent, tu meurs électrocuté », dixit Le Monde l’été dernier.