les sentiments

N°34 SS20 , Rhita Cadi Soussi

C’est théoriquement une affaire d’apparence, d’être au monde. Mais la mode, ou du moins son image, s’est tournée vers l’intériorité, l’émotion et les sentiments. Quelques pistes pour cette volte-face.

“And I still can see blue velvet
Through my tears.”
Bobby Vinton, Blue Velvet, 1963.

Le bon nombre de dents sur un sourire. Le parfait plissé de l’œil sur un clin d’œil. L’écartement parfait entre deux talons, entre la cheville et le sol, entre le menton et le cou. La bonne lumière sur une jambe épilée. La vague parfaite d’un sourcil sous un front lissé par des barils de crème antirides. Rouge à lèvres rouge, vernis rouge, elles fument la clope au vent. Ont les jambes croisées par instinct, le cheveu simple, basique, chic. Femmes intemporelles à la jeunesse éternelle, elles sont l’envie même de s’accomplir pour pouvoir s’en foutre. Par admiration ou par imitation, on frôle de nos mains frêles les visages de ces femmes sur le papier coloré des magazines de mode.

Vogue Paris, 12/2001-01/2002

Année 2000. J’avais 10 ans, c’était Vogue, et le tout premier numéro de Carine Roitfeld. La couverture disait : « Entrez dans le rêve ». Ce que la mode nous imposait, c’était l’évidente tranquillité d’une direction que l’on suit ou que l’on rejette. Des injonctions, sous forme de conseils, incarnées par nos idoles. Il y avait 10 façons de porter la cuissarde, 5 façons d’avoir des abdos d’enfer, et 20 manières de rester jeune pour toujours. Cette période, aussi floue que révolue, disait à travers les images et quelques invitations au rêve la direction vers le présent. Le vêtement quant à lui était accessoire. Il servait son propos en étayant les discours et les fantasmes des rédactrices en chef par des couches superposées de valeur ajoutée et de rôles à jouer.

fabriquée plus rapidement, imaginée sans lendemain, la mode dit chaque jour ce que chacun pense, devient le reflet visible d’une société qui, en consommant, se consume

Puis l’image s’est peu à peu ternie, en perdant son sens, elle avait perdu ses couleurs. À force de renouvellement de plus en plus rapide, la mode s’est sentie divisée par les confusions intimes, le star system, la drogue, le faste, la folie et les ambitions financières d’une discipline passée de passe-temps à business plan. La femme de nos rêves pleure derrière son sourire des larmes d’or et de diamants parce que la pression qui l’entoure est trop grande et les rêves qui l’endorment trop courts. En explorant le pouvoir de cette culture populaire pour questionner la vérité, la séduction par le langage, mais surtout l’instabilité émotionnelle de l’être humain, Francesco Vezzoli aborde avec dérision ces femmes dans lesquelles nous vivions et annonce dans ces portraits qui leur rendent hommage la fin d’un cycle : il semblerait qu’elles aient disparu.

©Revue magazine, no 8, photo : Vito Fernicola

“More than in any era in living memory, seem inextricably linked to the times in which we live. They are hysterical, scatterbrained and lunging toward extreme opposites.” 1 Ce que dit Alexandre Fury2 dans sa lecture de notre temps c’est que la mode est rattrapée par la réalité. Fabriquée plus rapidement, imaginée sans lendemain, elle dit chaque jour ce que chacun pense, devient le reflet visible d’une société qui, en consommant, se consume. C’est la marée noire de Marine Serre3, le dernier bal de Balenciaga, ou le poétique burn out de Miuccia Prada : “The person should be more important than the clothes.” 4

Elle US, 10/2019.

L’humain avant tout. Dans un climat d’anxiété généralisée5, la mode trouve alors son refuge dans des corps camouflés par les volumes rassurants de robes importables ou de joggings en taille XL, reflet de notre inconfort d’exister et d’un besoin de diversion permanente contre un monde peuplé de dirigeants collapsologues qui nous effraient. L’image et le produit de mode luttent contre ce sentiment, tout comme Elodie David et Julien Martinez Leclerc pour Vogue Italie, ou la couleur Pantone de l’année 2020 : le Classic Blue 19-4052, une teinte qui « évoque le ciel au crépuscule, le ciel immense et infini du soir »6.

la nouvelle mode du capitalisme ? Capitaliser sur les sentiments

L’anxiété aussi a ses idoles : l’écrivaine et influenceuse Caroline Calloway7 et la chanteuse Billie Eilish. L’une est presque toujours nue, et l’autre jamais découverte. Billie Eilish a 17 ans et 44,1 millions de followers qui pleurent 8. Elle est l’antithèse d’une Britney Spears qui au même âge faisait le grand écart dans les couloirs d’un lycée traditionnel américain en minijupe à carreaux. La forme de rébellion de Billie est de porter des joggings et des ongles néons. Cette pop star aux cheveux colorés et aux idées noires est la nouvelle American cover girl. Elle manifeste son anxiété à travers l’absence de forme de ses vêtements, évitant son regard et celui des autres en cachant son corps sous des piles de couleurs, de prints et de logos. Son look est une diversion et ses chansons des slogans dépressifs. Avec elle, le vêtement joue à nouveau un rôle, faisant écho au mal-être d’une génération sans insouciance.

©Vogue Italia, Julien Martinez Leclerc, 12/2019

Madhappy a capitalisé sur ce nouvel informe uniforme, brodant sur des sweat-shirts des sourires et de l’optimisme, ce qui leur permet en moins d’un an d’existence de recevoir des investissements du groupe LVMH9. La nouvelle mode du capitalisme ? Capitaliser sur les sentiments. Avant, la mode faisait l’argent, puis l’argent a fait la mode pour que demain ce soient les sentiments qui le fassent. L’incapacité des publicistes à vendre un idéal à une génération blasée a conduit aux interrogations et à la remise en question d’eux-mêmes. Ce doute devient de fait le seul socle commun sur lequel les marques en quête de croissance peuvent se reposer. Ils interrogent sans donner de réponse – sur les murs des immeubles et sur les Instagram des idoles – une masse de gens solitaires entassés dans des villes en chute d’air respirable qui regardent vers le ciel. L’humain ne croit plus aux images, il ne croit qu’en lui, et aux gens qui lui ressemblent ou qui s’intéressent à son petit destin.

Visuel de la campagne de The Nue Co.

Alors toi, comment ça va aujourd’hui ? 

1 Marc Bain, “The battle between minimalist and maximalist fashion has reached a new equilibrium”, Quartz, 7/12/2019.
2 Alexandre Fury, “In Extreme Times, Extreme Clothes”, The New York Times, 14/03/2018.
3 Joelle Diderich, “Marine Serre RTW Spring 2020”, WWD, 24/09/2019.
4 Sally Singer, “Prada Spring 2020, Ready-to-Wear Collection”, Vogue Runway, 18/09/2019.
5 Jane Larkworthy, “Pantone’s Color of the Year for 2020 is Anti-Anxiety Blue”, The Cut, 5/12/2019.
6 Jessica Testa, “Pantone Declares Another Year of Blue”, The New York Times, 4/12/2019.
7 Choire Sicha, “Who is Caroline Calloway? An Explainer”, The New York Times, 11/09/2019.
8 Dhani Mau, “Fashion and Beauty Brands Are Using Mental Health to Connect with the Anxious Generation”, Fashionista,
9 Jake Silbert, “LVMH Luxury Ventures Invests in Madhappy”, Hypebeast, 14/10/2019.