paris match

N°23 Spring 16 , Pierre Ponant

L’invention de la presse de reportage est concomitante de l’invention d’appareils photographiques légers, qui renvoient une image du monde alors inédite. Paris Match sera l’un des titres phares de cette presse, jusqu’aux années 1960.

Après le lancement du magazine Vu, par Lucien Vogel, en mars 1928, c’est autant une forme d’expression qu’un moyen d’action qui bouleverse la presse périodique en France. Cette nouvelle presse illustrée devient le porte-voix des révolutions technologiques et d’un genre nouveau en photographie, le photojournalisme.

Les révolutions techno­logiques sont incarnées tout d’abord par l’arrivée sur le marché de nouveaux appareils photo­graphiques, des boîtiers plus petits, plus transportables, plus discrets, qui permettent des prises de vue dans toutes les conditions de lumière. Les Leica et Rolleiflex deviennent les outils privilégiés d’une jeune photographie indépendante empreinte de modernisme. Une nouvelle photographie « de terrain » qui produit des visuels hors des standards de la presse traditionnelle.

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Le journaliste Carlo Rim, organisateur de plusieurs expositions de jeunes photographes à Paris avec les travaux de Berenice Abbott, Éli Lotar, Kertész, Germaine Krull, Man Ray entre autres, écrit, dans Vu, en 1932 : « La photographie est notre pain quotidien, un aliment sans cesse renouvelé offert à l’insatiable curiosité de nos yeux avides d’images […] Il y a une réalité photographique qui n’est point la “vérité vraie”, mais qui est plus vraie que la vérité elle-même, et comme l’exagération poétique de la réalité objective. Il semble donc injuste de donner au bloc de lentilles d’un appareil photographique le nom d’objectif. Cet œil mécanique voit le monde à sa manière, qui n’est pas celle de la rétine humaine. »

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L’heure est aux inventions : l’ingénieur Belin conçoit son bélinographe, une machine portative, qui tel un fax, permet la transmission d’images via un câble. Ces photo­reportages nécessitent, pour en garder le meilleur rendu, dans le modelé et les demi-teintes, l’utilisation d’une technique récemment mise au point : la rotogravure, ou héliogravure rotative. L’atout technique de ce procédé est de permettre une nouvelle pratique de la maquette, où chacune des pages du magazine est composée à partir d’éléments sur film transparent. Entraînant des approches graphiques nouvelles que traduit l’inventivité des rapports textes/images.

« il y a une réalité photographique qui n’est point la “vérité vraie”, mais qui est plus vraie que la vérité elle-même, comme l’exagération poétique de la réalité objective. »

En 1930, Jean Prouvost, un industriel du textile du Nord de la France, prend le contrôle du quotidien Paris-Soir, fondé en 1923 par un ancien militant anarchiste, Eugène Merle. S’adjoignant des compétences rédactionnelles de renom, comme Pierre Lazareff au poste de rédacteur en chef, et d’autres plus ponctuelles comme Colette, Joseph Kessel, Jean Cocteau ou Georges Simenon, Jean Prouvost développe une formule où l’image apparaît à plus de 50 % en une. C’est un record pour la presse quotidienne française du moment et un véritable succès populaire. Le lectorat plébiscite cette offre quotidienne d’images de faits, de lieux, de personnalités, dont il entend parler sans jamais les voir. En 1933, Paris-Soir tire à un million d’exemplaires, et la progression du tirage sera régulière jusqu’aux années de guerre.

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Par les méthodes de management qu’il importe de la presse anglo-saxonne et une politique commerciale moderne, Jean Prouvost devient un magnat de la presse en France. En 1938, il rachète un titre ancien, Match l’Intransigeant, un hebdomadaire sportif lancé en 1926, et décide d’en faire un hebdomadaire illustré d’actualités. Le premier numéro de Match sort le 7 juillet 1938 et constitue une véritable révolution dont le succès est immédiat. En août 1938, le magazine tire à 80 000 puis 600 000 exemplaires en décembre de la même année, pour atteindre 1 450 000 en novembre 1939. La formule du nouveau magazine s’inspire de celle de la revue américaine Life : un magazine d’information sur l’actualité, avec des grands reportages et beaucoup de photographies exclusives. Des similitudes jusque dans les détails : en couverture, un même choix de visuels spectaculaires en noir et blanc. Pour Life, le titre s’inscrit en typo bâton blanche dans un rectangle rouge. Pour Match, il s’agit d’une typo bâton blanche, légèrement moins grasse, qui s’inscrit dans un cercle rouge. Les deux titres étant positionnés en haut à gauche. Les unes de chacun des deux magazines étant finalisées par un bandeau rouge en bas de page, avec le même positionnement de date et de prix.

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Sur un format 27 x 37 cm et un papier satiné qui contraste par sa qualité avec l’ensemble des supports de la presse périodique du moment, Match, sous-titré L’hebdomadaire de l’actualité mondiale, s’impose au lecteur par un sommaire entièrement illustré de photo­graphies originales en provenance d’agences ou d’envoyés spéciaux. La guerre d’Espagne, la Turquie d’Atatürk, les prémisses du second conflit mondial cohabitent, dans un chemin de fer dense, avec des reportages « people » ou des sujets de faits divers. Le succès de Match est aussi dû aux qualités d’administrateur et de gestionnaire de Jean Prouvost, qui s’entoure de collaborateurs de talent, tels les journalistes Gabriel Perreux, Raymond Manevy, Pierre Lazareff, le photographe Paul Renaudon, l’administrateur Paul Gemon.

en 1958, Paris-Match affiche un tirage de 1,8 million d’exemplaires. Mais les années 1960 annoncent le déclin […] la concurrence de la télévision se fait plus forte, les fondements du photojournalisme se transforment avec le conflit du Vietnam.

Ensuite aux moyens financiers dont dispose le groupe (grâce aux capitaux familiaux et à ceux des papeteries et sucreries Beghin), puis à des méthodes de gestion, et enfin à une appréciation exacte des goûts et des besoins du lecteur. Match cesse de paraître avec le numéro 101 du 6 juin 1940, la France étant en pleine débâcle. Jean Prouvost, impliqué un moment dans la collaboration avec le régime de Vichy au titre de commissaire à la propagande, voit son empire de presse démembré à la Libération. Condamné puis bénéficiant d’un non-lieu accordé par la Haute Cour de justice, en 1947, il relance l’hebdomadaire le 25 mars 1949 sous le titre Paris-Match, avec Winston Churchill en couverture, une nouvelle équipe et Paul Gordeaux aux commandes. En 1950, Roger Thérond devient rédacteur en chef, entouré des journalistes et photographes Raymond Cartier, Joël Le Tac, Jean Roy, Pierre Vals, Jean-Pierre Pedrazzini et d’autres.

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L’âge d’or du magazine débute, l’actualité de la planète se reflète dans Paris-Match : la révolution à Cuba vue par André Saint Georges, Picasso dans son atelier de Vauvenargues photo­graphié par David D. Duncan, les derniers moments du peintre Matisse, la Chine au travail vue par Henri Cartier-Bresson, Diên Biên Phu, la guerre en Algérie, le couronnement de la Reine d’Angleterre, la révolution hongroise de 1956, le Printemps de Prague, Mai 1968, le premier homme sur la Lune… En 1958, Paris-Match affiche un tirage de 1,8 million d’exemplaires. Mais les années 1960 annoncent le déclin du petit rectangle rouge à liseré blanc qui enferme le titre. La concurrence de la télévision se fait plus forte, les fondements du photojournalisme se transforment avec le conflit du Vietnam.

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En 1973, Jean Prouvost tente un dernier changement de formule et invite Milton Glaser, le fondateur du Push Pin Studios à New York qui a déjà opéré dans la presse étasunienne. Ce dernier préconise une maquette plus ramassée avec un format plus petit du magazine, à l’image des hebdomadaires américains. Le sommaire s’annonce déjà en couverture, point par point, dans un bandeau. Un titre clôt le déroulé et annonce la photo de une, choisie pour son esthétique et le signifiant de la situation. Le titre du magazine en haut à gauche de la couverture laisse apparaître un rabat triangulaire sur lequel est imprimée sur fond jaune l’inscription « nouveau ». Une astuce graphique censée faire remonter les ventes… Malgré l’artifice, le magazine, qui a perdu les deux tiers de son lectorat, est racheté en 1976 par le groupe de Daniel Filipacchi. Et une autre histoire commence.

Images : Paris-Match, 1938 à 1958.