photographie de collection

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Nous produisons, regardons, montrons un nombre d’images exponentiel, digital et réseaux aidant. Mais cela change-t-il notre perception de l’image, et observe-t-on des répercutions dans le marché de la photographie de collection ? Quelques réponses à visage couvert.

Angelo Cirimele L’image est diffuse dans notre expérience quotidienne, mais on a l’impression que le marché de la photographie se concentre sur un champ patrimonial assez circonscrit. Comment regardez-vous ça ?

Monsieur X D’abord, je voudrais faire un constat : le marché de l’art est en grande partie contrôlé par les États-Unis ; la part de leurs transactions doit avoisiner les 40 % du marché. Les tendances dictées par les Américains sont assez sages. Et nous, on suit le mouvement de ce qui se passe aux États-Unis. Maintenant, ce que vous appelez le champ patrimonial a une histoire : Beaumont Newhall (1908-1993), historien d’art au MoMA, a décidé de l’importance d’un certain nombre de photographes français du XIXe. De là, certains grands collectionneurs, américains également, ont suivi ses prescriptions et commencé à constituer leur collection de photographies. En regardant ce qu’écrivait Newhall et armé d’un bottin, l’un a par exemple contacté toutes les familles Nègre [du nom du photographe du XIXe Charles Nègre] jusqu’à tomber sur celle qui avait tout le fonds.

AC Il semble qu’il n’y ait pas beaucoup de porosité dans ce marché.

M.X Il y en a, mais pour un nombre d’œuvres limité – toujours dans le marché de l’art, les collections c’est autre chose. Maintenant, si on parle de collections pures, on pourrait imaginer une très belle collection de photos à un euro. Le premier à le faire a été Thomas Walter ; il a constitué une collection de photos anonymes assez incroyable à 1, 5 ou 10 euros, dont il a fait un très beau livre qui s’appelle Others Pictures. Il a proposé une tendance qui a été suivie par de nombreux marchands, et a créé un marché, qui aujourd’hui est représenté par un galeriste russe.

la collection pour certains, ça s’apparente à une thérapie : on se nourrit d’objets qui permettent d’exulter de temps en temps et de se sentir mieux

AC Vous voulez dire que les collections, les cotes, le marché, sont le résultat de préalables, parfois calculés ?

M.X Tout ce qu’on trouve dans les musées américains, on le retrouve dans les collections américaines et françaises. Parce que c’est le contexte américain qui dicte les lois du marché. Qui a dit qu’il fallait collectionner des vintages ? Ce sont des marchands qui se sont réunis et en ont décidé ainsi. C’est un marché qui a été organisé. Dans un autre champ, pourquoi Rothko, Pollock ou Basquiat coûtent très cher ? Pour les mêmes raisons. Si vous sortez un Basquiat dans une vente à New York, il partira très cher, ce n’est pas aussi sûr d’un Matisse. Un Basquiat coûte aujourd’hui plus cher qu’un Matisse…

AC Quels sont les différents types de collectionneurs ?

M.X La collection, c’est une démarche un peu particulière. Pour certains, ça s’apparente à une thérapie : on se nourrit d’objets qui permettent de se sentir mieux, d’exulter de temps en temps. Après, il y a des collectionneurs qui cherchent à faire des coups, achètent pas cher et revendent. Puis il y a ceux qui suivent le marché et achètent qui suivent le marché et achètent aux enchères et, enfin, il y a ceux qui recherchent la valeur intrinsèque.

AC Le digital a-t-il changé la donne ? Par exemple, le fait qu’on puisse voir toutes les images en ligne les rend-elles plus désirables ?

M.X Ça n’a pas changé grand-chose, si ce n’est que les collectionneurs s’informent de manière différente. Ils ont normalement un conseiller, un art advisor, qui s’informe de manière académique. Dès lors qu’il conseille un millionnaire ou milliardaire, il ne veut pas sortir des sentiers battus parce qu’il subit une certaine pression. Parce que, en fin de compte, les gens veulent la même collection que le Metropolitan.

on peut avoir un rapport immédiat aux choses et aux images, celles que chacun prend avec son smartphone, mais la photographie c’est un rapport à l’inconscient collectif

AC C’est une perspective sombre…

M.X Oui et non. Car si un collectionneur s’intéresse aux « chefs-d’œuvre » du XIXe, c’est-à-dire adoubés conjointement par les collectionneurs et les historiens d’art américains, il aura du mal à constituer une collection digne de ce nom. Il doit donc glisser sur un autre marché, par exemple le XXe avant-guerre. Mais cette période aussi s’est aussi tarie et on a maintenant glissé après-guerre, et là ça explose parce qu’il y a tout à faire et qu’on dispose d’une production hallucinante. On peut acheter un Irving Penn à 30 000 € et, quelques années plus tard, d’autres formats à 20 000, et c’est devenu possible de faire quelque chose qui ressemble à une grande collection.

AC Actuellement, dans notre période toujours plus prolixe, qu’est-ce qui détermine quel photographe sera intéressant : des commissaires ? des critiques ? des musées ?

M.X J’aime à penser qu’un travail de galeriste est fait avant d’en arriver là et que certains collectionneurs ont encore l’amour du travail bien fait – par les galeristes. Il n’y a pas que la tendance, il y a aussi de nouvelles directions qui sont explorées. Les galeristes en Europe sont plus rares, plus agressifs et plus travailleurs qu’aux États-Unis, où se trouvent les grandes galeries, moins audacieuses.

AC Comment cet échange prend forme entre collectionneurs et galeristes ?

M.X Un collectionneur aime bien visiter des galeries, s’éduquer un petit peu et écouter ce que dit le galeriste avant d’investir son argent. Mais il y a très peu de points de rencontre. Paris Photo en est un ; c’est le moment où les gens peuvent aller voir les photographies et discuter avec les galeristes. Mais sur les 175 galeries présentes, une grande majorité est étasunienne. On voit maintenant arriver quelques galeries d’Amérique du Sud qui proposent des choses un peu différentes, et on trouvera aussi quelques galeries parisiennes. En réalité, il y a très peu de galeries françaises de photographie, et encore moins d’intéressantes.

Gursky, les gens achètent ça très cher, mais ce n’est pas de la photographie qu’ils achètent, c’est un moment d’une histoire commune

AC Les foires sont donc des points de rencontre, mais est-ce des lieux où l’on vend ?

M.X Normalement oui… Mais je reviens de Photo London, où je n’ai pas vraiment vu une grande inventivité mais plutôt une approche classique, je n’y ai entendu personne s’enthousiasmer au sujet des ventes réalisées… Mais il faut y être, car manquer à l’appel serait le signe d’une baisse de forme que les acteurs du marché interpréteraient très vite et souvent mal…

AC La virtualisation des images augmente-t-elle mécaniquement la cote des images imprimées ?

M.X Ça ne change absolument rien. Le marché de l’art, ça n’intéresse qu’une toute petite partie de la population. La question est plutôt de savoir si une nouvelle génération de collectionneurs fera demain la différence entre l’image imprimée et l’image sur écran. Ça, c’est le travail des galeristes.

AC Comment s’opère cette éducation ?

M.X Un jeune collectionneur qui débute va initier des démarches auprès d’une maison d’enchères ou dans une foire. Il va vite se rendre compte qu’il y a une matière et une profondeur sur le papier qu’on ne voit pas sur l’écran. Il y a aussi un rapport à l’être humain ; les photographies recèlent des informations, on voit des choses qui se sont passées il y a longtemps. On peut avoir un rapport immédiat aux choses et aux images que chacun prend avec son smartphone, mais la photographie c’est un rapport à l’inconscient collectif. Il existe une photo extraordinaire que même les jeunes connaissent : celle de Che Guevara, qui est devenu un symbole, qui a traversé le temps. Il y a même des t-shirts, les gens ont oublié exactement ce que c’était, mais ils savent que c’est le symbole d’une révolution, d’un combat. Un autre exemple : Daniel Blau, un galeriste allemand, a fait un travail sur la Nasa, acheté une énorme caisse et en a sorti des images du premier homme à marcher sur la lune. Peu de gens y ont assisté en direct, mais ces images appartiennent à la mémoire collective. Il y a, comme ça, un champ visuel qui appartient à tout le monde.

AC Vous pensez que les quotidiens et les critiques devraient radiographier les changements de notre rapport à l’image ? Peut-on lire des textes sur ces questions ?

M.X J’ai trouvé que les critiques d’art, ou du moins les articles que j’ai pu lire ces derniers temps, faisaient surtout l’apologie des maisons d’enchères. Ils avaient besoin de parler de chiffres pour impressionner les gens, et très rarement pour parler d’une galerie audacieuse.

AC Internet a-t-il multiplié le nombre d’acheteurs dans le monde ?

M.X La différence, c’est qu’avant seuls les marchands étaient au fait des choses ; c’est aussi le cas des clients à présent. Avant, ils devaient se déplacer dans les galeries, aujourd’hui c’est terminé. Ce qui a changé avec Internet, c’est aussi la réactivité. Les achats sont plus impulsifs, on reste moins longtemps sur une image, on est toujours dérangé par un bip ou un mail, on consomme peut-être davantage qu’on ne s’absorbe dans une image.

AC Avez-vous décelé d’autres manières de faire dans ce champ finalement assez normé ?

M.X Il y a heureusement de la place pour d’autres comportements, plus francs-tireurs. Si on n’a pas l’argent des grands marchands, on peut faire des choses à contre-courant. Il y a par exemple quelqu’un qui vend des photos vintage dans des foires d’art contemporain. Ça veut dire qu’on s’adresse alors à d’autres acheteurs, qui recherchent du visuel.

AC Du visuel ?

M.X C’est-à-dire quelque chose qui leur parle : par exemple la mise en scène de la photographie ancienne comme une œuvre d’art contemporain. La photographie comme trace et comme mémoire, c’est une matière pour réfléchir ; il y a, au-delà de l’image, ce que ça représente. C’est ce que recherche un acheteur d’art contemporain. C’est vrai des photographies de la Nasa dont on parlait, mais aussi par exemple d’images de la révolution de 1917, qui cristallisent un moment.

AC Les photographies ne seraient plus enfermées dans leur médium mais considérées avant tout comme œuvres ?

M.X Il y a quelques années a eu lieu une vente intéressante de William Eggleston, à Christie’s. À partir de quelques négatifs vintage, de grands tirages ont été réalisés en un seul exemplaire. En général, une photo vintage se vend entre 40 000 et 50 000 dollars ; dans le cas de ces grands tirages, les prix ont atteint entre 350 000 et 500 000 dollars. Les acheteurs n’étaient pas des acheteurs de photographie mais d’art contemporain. C’est intéressant parce que le marché des acheteurs de vintage se réduit quand celui de l’art contemporain progresse. Donc ce qui a changé avec Internet, c’est la vision du collectionneur par rapport au vintage. Gursky, les gens achètent ça très cher, mais ce n’est pas de la photographie qu’ils achètent, c’est un moment d’une histoire commune.

AC La photographie n’est pas le médium le plus lucratif de l’art. Les acteurs ont-ils changé, augmenté ?

M.X Oui, un peu comme Uber à Paris… c’est un marché qui longtemps ne s’est pas remis en cause et qui est en panique aujourd’hui.

AC Le marché s’ouvre très peu au champ de la mode, qui est la catégorie d’image qui circule le plus et est renouvelée chaque saison.

M.X Je trouve plutôt que les images de mode se vendent bien ! Sotheby’s a beaucoup de grands formats de Kate Moss, des photos de Peter Lindbergh, dont les super-models… Ça correspond à l’âge des banquiers aujourd’hui, ou plutôt à l’âge qu’ils avaient quand ils étaient ados ; le cycle s’est raccourci !

AC Quels sont les nouveaux marchés de la photographie et comment prendront-ils forme ?

M.X Si quelqu’un a la réponse, ça m’intéresse ! Plus sérieusement, il y a une instabilité économique et il est devenu périlleux de se projeter.

AC Parallèlement aux images, le marché du livre de photographie se développe. Pourquoi et comment ?

M.X Oui, il y a un marché du livre photo, mais qui a été grandement chamboulé par Internet, qui a fait beaucoup baisser les prix. On peut d’ailleurs acheter très peu cher des livres très importants. Mais la plupart du temps, on parle de livres objets. Qui lit les textes d’introduction aux photographies ? Personne, ou presque.

AC Les expositions de photographie ne devraient-elles pas être les premiers relais de ce médium ? Que pensez-vous du paysage parisien ?

M.X C’est un peu à l’image des autres choses qui se passent à Paris : ça existe mais ce n’est pas très intéressant. Je pense que la photographie appartient à un monde qui n’est pas seulement le monde de la photographie, et qu’il faut la faire vivre avec autre chose.

AC Quelle est la dernière bonne exposition de photographie que vous ayez vue ?

M.X La dernière bonne expo que j’aie vue… ce n’était peut-être pas une expo de photos.