le recyclage des formes

N°32 SS19 , Gabrielle Hamilton Smith

La mode n’inventerait plus rien. Elle ne ferait que recycler, ressusciter, remixer. Elle ne serait plus capable que de farfouiller mélancoliquement – ou hystériquement – dans ses propres archives, dans les greniers de sa gloire et de son inventivité passée…

…Voire, elle se satisferait de reprendre, telles quelles, des formes qu’elle aurait inventées il y a vingt ans, dix ans à peine. Mais ce passéisme compulsif est-il vraiment propre à notre époque ? Et signifie-t-il vraiment que l’on n’invente plus ?

Un pas en avant, un pas en arrière
Le revival 00’s, cohabitant, en pleine décennie 2010, avec un revival 90’s, en a laissé plus d’un perplexe. Pour être un jeune cool aujourd’hui, on n’a visiblement plus qu’à rebrousser un peu chemin et revenir à ses souvenirs d’enfance. Nous avons la mémoire courte – c’est justement là le pari de tout revival. Si ça a marché hier, ça peut marcher aujourd’hui, à condition que l’on ait déjà oublié ce que l’on faisait hier. Ou plutôt à condition qu’hier nous semble déjà très loin, et que les jours à peine passés se nimbent d’une aura d’étrangeté et de nostalgie. Toute période stylistique devient donc possiblement âge d’or, du moment qu’elle s’est suffisamment éloignée. Ainsi du destin inattendu des années 2000 et de leurs lunettes de soleil à verres roses dégradés, des motifs tribaux ou des tee-shirts trop petits, ainsi des fantômes de Paris Hilton et Nicole Richie (pourtant toujours vivantes, mais moins bien qu’avant), ainsi encore des créoles surdimensionnées, des micro-sacs à main ou des méga-baggys, qui nous ramènent tout droit quelques années en arrière. Il y aurait là un vice particulier à notre temps, celui de ne plus avancer que par reprise de son propre passé, et même de son passé le plus proche. Au point qu’on se demanderait presque comment, un jour, on a pu inventer ce que l’on reprend aujourd’hui.

Les New Psychedelics à Londres, début 1980, street style de Ted Polhemus. ©Ted Polhemus.

Mais nous avons aussi la mémoire courte quant à l’histoire du revival lui-même. Geste de mode quelque part entre le déguisement et la poétique de l’archive, il prend en fait ses racines bien plus loin que notre époque contemporaine, dans le XIXe, « siècle de l’histoire »1 où le goût historiciste bat son plein dans les arts picturaux et vivants. L’histoire y est à la mode, et la mode est, elle aussi, à l’histoire. Les styles médiévaux dits « troubadours » y succèdent aux modes antiques, voisinent avec des inspirations renaissance, mais encore avec des références au plus proche XVIIIe siècle. Les Jeunes-France, fantasque groupuscule littéraire, exemplifient de façon spectaculaire ce goût pour les modes désuètes, en portant chevalières gothiques et gilets à motifs médiévaux, et sans hésiter écument le marché de la seconde main pour se trouver des trésors d’occasion2 qui donnent à leur allure un cachet d’un autre temps.

nous baignons dans un passé immédiat dont les traces photographiques inondent les réseaux sociaux, permettant aux vieilleries de la veille d’être déjà redécouvertes – de redevenir neuves

La mode et ses archives
Une conjecture particulière permet, à ce moment, le développement des premières modes franchement passéistes, s’assumant comme quasi-reproductions des styles d’antan. L’histoire du costume, qui s’est justement développée au début du siècle pour fournir de la documentation aux arts visuels, commence à se démocratiser. Elle se structure non seulement de plus en plus méthodiquement pour se constituer en champ de recherche autonome, mais se diffuse également via des gravures, cartes postales et autres images. En 1874, la première grande exposition parisienne d’histoire du costume – un large succès public – achèvera de populariser3 cette grande construction en marche de la mémoire vestimentaire, pour confirmer la transformation des vieux habits en prestigieux « costumes historiques »4. Exhumés, répertoriés et valorisés, ceux-ci pénètrent l’imaginaire collectif et offrent une source d’inspiration notable à la première génération de couturiers artistes5.

Street style à Tokyo, extrait de Fruits, 1994-2001. © Shoichi Aoki

L’hypothèse que l’on peut tirer de cette concordance contextuelle est celle-ci : le revival de mode peut exister dès lors que le souvenir d’une époque antérieure a la possibilité matérielle, via archives ou représentations mythologiques – le plus souvent d’un savant mélange des deux –, de remonter à la surface du présent pour former un paysage imaginaire cohérent et largement connu, dont l’exotisme temporel pourra équivaloir à une forme de nouveauté et sera donc capable de « faire mode ». C’est à dire que la mode rétro naît non seulement plus ou moins en même temps que l’histoire de la mode, mais aussi que la structuration et la diffusion des matières recueillies par cette dernière sont la condition même de possibilité de tout revival vestimentaire.

il y a eu beaucoup d’années 1990-2000 dans les années 1990-2000

Si le seuil de « revivalisme » semble aujourd’hui atteindre un niveau critique, c’est donc sans doute parce que le digital et le numérique ont simplifié et universalisé l’accès aux archives de l’histoire de la mode, et notamment de son histoire la plus récente. Nous baignons dans un passé immédiat dont les traces photographiques inondent les réseaux sociaux, permettant ainsi aux vieilleries de la veille, à peine mûries, d’être déjà redécouvertes – de redevenir neuves. Des armées d’amateurs, sur Tumblr, Instagram ou Pinterest, compilent avec passion des éditoriaux, publicités ou image de podiums des décennies précédentes, dont l’abondance semble proprement infinie, et confirment le passé comme matière première d’une création de mode désormais étrangère à la page blanche. Mais s’il semble alors que, croulant sous les reliques et archives de notre histoire récente, l’on ne puisse plus y échapper, nous n’y sommes pas pour autant enfermés, voués à se résigner victimes d’une infernale mécanique de répétition compulsive.

Street style à Tokyo, extrait de Fruits, 1994-2001. © Shoichi Aoki

« Un nœud d’anachronismes »
Car, à y regarder de près, toute décennie révolue est inépuisable, non seulement dans ses usages possibles, mais aussi dans les ressources réelles qu’elle recèle. Elle contient en réalité toujours mille modes parce qu’y ont coexisté, à un moment donné, mille mondes, mille strates culturelles, sociales, strates d’âge, niveaux d’audace, d’inventivité, mille recoins formels et esthétiques. C’est à dire, pour revenir à nos moutons, qu’il y a par exemple eu beaucoup d’années 1990-2000 dans les années 1990-2000. Se souvient-on aujourd’hui, pour boucler la boucle rétro, de leur passion pour les années 1970 ? Jeans brodés, pattes d’eph, crochet et couleurs louches ramenaient alors les corps à une décennie fantasmée aussi bien par la rue et ses contre-cultures que par les podiums luxueux de la haute mode. Roberto Cavalli, pour sa collection automne-hiver 1999-2000, invoquait une héroïne bohème et sensuelle à coups de patchworks, ponchos et robes longues, tandis que Tom Ford rêvait, chez Gucci, à l’automne-hiver 1995, d’une féminité seventies cette fois plus bourgeoise et urbaine, toute de satin, velours et brushings spectaculaires. Une période, une décennie – l’arbitraire même du découpage temporel de la mode le laisse deviner – n’est jamais une totalité cohérente et univoque. Elle se révèle toujours plus profonde, complexe, multiple, et possiblement inconnue à mesure que l’on s’y penche, et cela également parce que, comme nous venons de le voir, sa qualité de présent, d’actualité, n’est jamais exempte d’une infinité d’emprunts transfigurés : il y a non seulement beaucoup d’années 1990-2000 dans les années 1990-2000, mais aussi différentes années 1970 dans les années 1970 revues par les années 1990-2000… Si l’on y perd un peu la tête, c’est que rien ne naît de rien, qu’il n’y a pas d’auto-engendrement de mode, seulement des chaînes d’exhumations, reprises, transformations et interprétations plus ou moins heureuses, dont tracer la généalogie détaillée, pour revenir à une origine primordiale des formes, serait presque impossible.

Street style à Tokyo, extrait de Fruits, 1994-2001. © Shoichi Aoki

Il semble alors idiot de dire qu’ayant tout vu et revu, il ne nous reste plus rien à revisiter : comme le futur, le passé est infini, aussi bien dans son étendue que dans ses détails. Mais aussi, il n’est pas d’époque qui ne soit elle-même tributaire d’une quantité d’autres temps. C’est en cela qu’un présent n’est jamais autre chose, comme l’écrit Didi-Huberman, qu’« un nœud d’anachronismes »6, un enchevêtrement inextricable d’inactualités vivantes, de vieilleries étrangement fraîches, dont l’évidence peut toujours se révéler capable de vous sauter, à nouveau, au visage. 

1 Selon l’expression de Gabriel Monod.
2 C’est d’ailleurs au début du XIXe, vers 1820, que la locution « d’occasion », qui signifiait bonne affaire, aubaine pour un acheteur, devient « un bien usagé remis en vente », comme l’explique Antoine Compagnon dans Les Chiffonniers de Paris, Gallimard, 2018, p. 20.
3 Au XVIIIe et même au XVIIe existaient déjà des « recueils d’habits » compilant les costumes historiques, surtout à l’usage des peintres, mais ils n’étaient pas accessibles au grand public. Cf. “Fashion Collections, Collectors, and Exhibitions in France, 1874-1900: Historical Imagination, the Spectacular Past, and the Practice of Restoration”, in M. Bass-Krueger, Fashion Theory, vol. 22, Issue 4-5: Collectors, Practices of Collecting and Collections, pp. 405-433.
4 Ibid.
5 Charles Frederick Worth, le plus glorieux d’entre eux, propose par exemple à ses clientes des manteaux « style Henri VIII », des robes du soir inspirées par la renaissance italienne ou par le style Louis XVI. Cf. C. Trubert-Tollu, La Maison Worth : naissance de la haute couture, 1858-1954, Bibliothèque des Arts, 2017.
6 Georges Didi-Huberman, L’Image survivante, histoire de l’art et temps des fantômes selon Aby Warburg, Minuit, 2002, p. 55.