sacs de filles

N°31 FW18 , Céline Mallet

Objet au long cours, le sac devenu « it bag » est un élément stratégique dans le programme des grands groupes du luxe actuel. Que peut un édito face à cette puissance affirmative ? Le sac de mode n’est-il qu’une version à peine améliorée du « shopping bag » ?

Longtemps le sac fut une poche. Un appendice attaché à la taille par un cordon, discret sous le jupon ou dans le pan du manteau. Si l’on avait quelques affaires à transporter impérativement avec soi, un domestique sinon un esclave zélé était idéal. Puis vinrent, entre la bourse et l’aumonière, les désirs statutaires et ostentatoires de la bourgeoisie industrieuse. Vint son goût, de l’aristocratie, pour le voyage et la villégiature. Vint la modernité du vêtement ajusté, empêchant les caches et autres réserves secrètes qu’autorisaient traditionnellement la complexité des couches et l’opulence des plis vestimentaires. Vint l’individualisme mobile voire pressé.

Série « Bag Fetish » de Lena C. Emery, dans Pop, SS2018

Les grands noms de la bagagerie de luxe et les maisons de mode se sont accaparés l’objet sac tout au long du XXe siècle, multipliant ses usages, ses formes et leurs effets. Pour les marques, le sac constitue désormais une manne financière capitale. Ironie lorsqu’on apprend qu’au grand siècle le sac pouvait désigner l’argent par métonymie ; dans l’usage familier, il en était même un synonyme.

le vêtement attend un corps pour prendre forme mais le sac souvent, fait corps en lui-même : micro espace, alcôve et carapace

« Pop fétiches », comme un hommage à Baudrillard, est le titre d’une série mode éditée par le magazine Pop et consacrée aux sacs de mode de la belle saison 2018, mise en scène par la styliste Stéphanie Waknine et la photographe Lena C. Emery. Il y a là bien une vingtaine de pages, qui exposent tous les noms du sac moderne et contemporain, de Hermès et Vuitton à Céline, de Fendi à Balenciaga. Des pages qui déploient un panel éclectique de volumes types, de matières et de finitions : sac seau, sac boîte, sac en forme de boîte à chapeau, sac à dos, sac enveloppe, sac bijou, sac de pique-nique, pochette, cabas, fourre-tout, maxi tote bag… en cuir éclaboussé de peinture, en cuir et poils de poney imprimé zèbre, imprimé or, brodé de perles, frangé de perles multicolores, en peau de serpent karung métallisée, en nylon, en osier, en PVC. Il y a les dessins délicats des chaînettes en guise d’anses, des fermoirs d’onyx ou de métal traités comme des bijoux.

Série « Bag Fetish » de Lena C. Emery, dans Pop, SS2018

Il y a les jeux décoratifs sublimant tout en les affirmant sur le cuir, les monogrammes sacro-saints. Il revient aux éditos des magazines de mode d’incarner à vive allure les apparitions de leurs héroïnes. Le vêtement attend un corps pour prendre forme, mais le sac, souvent, fait corps en lui-même : micro espace, alcôve et carapace. Le sac est aussi la réminiscence d’un mode de vie nomade, ce qui lui confère l’aura vitale d’un indispensable. Il est encore valorisé aujourd’hui, majoritairement pour un public féminin, comme une extension de soi ou de l’intime – c’est ici sa dimension proprement fétichiste, dans le même temps qu’il reste un signe d’apparat. Le sac de mode, particulièrement, s’offre comme le véhicule schizophrène d’une intériorité siglée, blason dont les initiales ne sont jamais les vôtres et avec lesquelles le « je » doit cependant composer.

Série « Bag Fetish » de Lena C. Emery, dans Pop, SS2018

C’est dire que l’édito consacré au sac de mode se doit de jongler entre des injonctions et des temporalités contradictoires. Le secret y côtoie la parade ; le bel objet que l’on investit, la fantaisie saisonnière et son théâtre marchand. Les deux filles œuvrant pour Pop ne se risquent pas à évoquer la qualité d’un contenu ou la spécificité d’un usage ; elles jouent la qualité d’un porter et ce qu’il confère à l’allure. C’est le blason et la carapace bigarrée qui l’emportent, la belle architecture d’un objet que l’on pose telle une sculpture sur un piédestal, ici constitué de socles en plâtre et d’une pile de magazines.

Marc Jacobs FW 2008, photo Juergen Teller, avec Victoria Beckham

Ou bien, sublimant une attitude quotidienne, le sac est posé sur une chaise, mais cette dernière appartenant aux prouesses de la grande histoire du design moderne ; le sac choisi dialogue avec la courbe ondoyante en carton d’un siège conçu par l’architecte Frank Gehry, la trame métallique d’un autre issu de l’ingénierie de Charles et Ray Eames. À l’assurance de la forme, à l’aplomb du chef-d’œuvre s’adjoint la beauté du geste lorsque le sac interagit avec les corps parfaitement proportionnés des modèles qui sont parfois nues, ou qui posent dans la simplicité antique d’un grand châle. Ces mêmes modèles jonglent aussi avec les formes des sacs de manière excentrique, les portant sur le dos, autour du cou en collier, ou sur la tête comme la couronne inédite d’une femme ainsi totemisée.

Série « Bag Fetish » de Lena C. Emery, dans Pop, SS2018

Il y a sans doute un refoulé derrière toutes ces mises en scène classieuses, qui flirtent avec la grande histoire des formes et sa plénitude. C’est le shopping bag, l’autre du sac de mode moderne siglé, l’objet phare de la grande consommation du luxe, d’une indéniable dimension publicitaire, d’une relative indifférence quant à la qualité d’un contenu, puisque ce dernier est nécessairement mouvant, objet éphémère quand bien même le carton glacé de première facture ou la séduction du logo et son dessin.

Série « Bag Fetish » de Lena C. Emery, dans Pop, SS2018

Ce sont ces shopping bags, disposés dans l’espace immaculé des galeries d’art puis des musées qui ont fait connaître le travail de la plasticienne Sylvie Fleury, qui livre avec eux un avatar en forme de féerie ironique sinon duplice du ready-made duchampien. Le warholisme de Fleury aura aussi figé dans le métal, un bronze chromé pour être précis, le sac Speedy de la marque Louis Vuitton, proposant ce dernier comme une icône de notre époque.

Deux dernières remarques

Le beau sexe a le privilège du sac à main, soit la charge de sublimer le phallus qui, supposément, lui manque. Le sexe fort, lui, n’a pas besoin de prothèse et se balade les mains dans les poches… Après Fleury, Juergen Teller aura livré quelques images définitives à propos du shopping bag. C’était pour une campagne Marc Jacobs, en 2008, dont l’égérie était Victoria Beckham – une femme dont la carrière en mode aura en grande partie reposé sur son aptitude à dépenser, à collectionner, à se montrer dans les tabloïds. Teller en un geste radical la fait entrer dans un shopping bag géant, retournant comme achevant toute forme de sublimation d’un quelconque dedans ou d’un mystère. Avec Teller, la femme totem devient femme support, et femme à vendre.

Le sac et ses déclinaisons, débauches de cuir et de style, ne cessent de se multiplier sur le marché mondial, alors même que les besoins de l’animal ambulant urbain ont tendance à se résorber à l’échelle du seul petit rectangle d’un smartphone. Qui peut convoquer d’un clic, pour peu que l’on ait la bonne application, l’esclave ou le domestique zélé de tout à l’heure. En attendant ? Autant porter en effet son sac sur la tête.