cool

N°3 Spring 11 , Anja Cronberg

On n’emploie plus le terme « cool », ou alors au deuxième degré. Le concept a pourtant une histoire, qui se construit contre l’establishment. Retour en dix points sur une notion rebelle.

1 De temps à autre naît une tendance qui donne à celui qui l’adopte un look plus nerdy que sexy. Lunettes surdimensionnées, pantalons trop courts, chaussures ringardes ou chemises boutonnées jusqu’en haut : autant d’éléments d’un style qui, pour les non-initiés, a plus à voir avec ce que portaient nos grands-parents que ce que l’on s’attendrait à voir sur le dos d’un jeune trendsetter. Ce type de tendance n’est qu’un exemple parmi d’autres du rejet de ce que le mainstream considère comme « sexy » ; elle marque l’individualité de celui qui l’adopte, elle indique qu’il est Cool.

2 Le concept de Cool aurait été au départ un moyen pour les esclaves africains de garder leur dignité face à leurs maîtres blancs. Tout au long de l’histoire, il a continué d’incarner cette attitude blasée qu’adopte l’opprimé pour signifier que, si son corps est enchaîné, son esprit, lui, ne le sera jamais.

3 Cette posture de nonchalance a par la suite été associée aux jazzmen et bluesmen Noirs des années 20, avant d’imprégner, dans les années 50, la culture mainstream blanche à travers des polars particulièrement durs, les films noirs des années 30 et 40, et enfin par celui du rock’n’roll un peu plus tard.

le cool a joué un rôle crucial dans le développement des sous-cultures : avec les bonnes fringues, les bonnes drogues et la bonne musique viendrait la bonne attitude.

4 Malgré ses racines très codées racialement, l’idée de cool a également marqué les cultures américaine et européenne. Le sociologue Norbert Elias a ainsi parlé de l’émergence d’une « nouvelle civilité » dans l’Europe du XVIIIe siècle, qui prohiba de plus en plus sévèrement l’expression spontanée des émotions ; l’historien Peter N. Stearns a quant à lui étudié la « nouvelle culture des émotions » aux États-Unis, qui transforma les normes victoriennes du XIXe siècle en une attitude plus froide, plus imperturbable.

5 La fin des années 50 donna lieu à un profond changement culturel. Cette transformation fut illustrée notamment par Organization Man, ouvrage de William H. Whyte de 1958, et par l’essai White Negro publié par Norman Mailer en 1957. Beaucoup, désespérés par un conformisme toujours plus frustrant, trouvèrent alors dans le terme « hip » utilisé par Mailer la réponse à leur volonté de vivre autre chose qu’une existence dominée par les banlieues pavillonnaires et les réunions en costume de flanelle grise. « Hip » et « cool » devinrent des mots à la mode au cours de cette ère naissante, et l’attitude correspondante – une conception de l’existence exaspérée par le langage – se mit à rejoindre progressivement le cœur même de la société depuis les marges bohèmes de celle-ci.

Hippies, Haight-Ashbury, San Francisco , 1967, photo DR

6 Selon l’article « Les Hippies – Philosophie d’une sous-culture », publié en 1967 dans Time Magazine, le terme hippie est dérivé « de l’adjectif utilisé avant-guerre par le jitterbugs [danseurs de swing des années 30, ndt] « hep » : être « hep » c’est être « dans le coup » ; « hep » est par la suite devenu « hip » (substantif : « hipster ») durant l’ère bebop et beatnik des années 50, puis tomba en désuétude avant d’être remis au goût du jour par la vague psychédélique.

7 Les T-shirts blancs et les jeans popularisés par James Dean dans les années 60, tout comme les blousons de motard arborés par Marlon Brando, les marinières chères à Andy Warhol, ou encore les cols roulés noirs et pantalons en velours vus sur les hipsters européens, ont permis d’établir des standards vestimentaires qui, encore aujourd’hui, servent de passerelle vers le cool. Et bien que chacune de ces images soit assez élémentaire, le simple fait qu’elles aient pu s’intégrer dans notre conscience collective comme des raccourcis culturels vers l’avant-garde et la pensée anti-establishment prouve à quel point s’est répandue et se répand encore l’attitude propre au Cool.

8 Au sein d’une culture où la société mainstream représentait tout autant la répression et l’exploitation que la corruption et « l’inauthenticité », la contre-culture des années 60 a réagi en produisant une alternative habitée par des idéaux de « pureté » et « d’authenticité ». En ce sens, se préoccuper du cool revenait donc à rechercher « l’authentique ». La philosophe Agnes Heller considère que l’authenticité reste la valeur la plus sublime de la modernité ; à en juger par la célébration de l’individualisme dans les médias de masse contemporains, difficile de lui donner tort.

9 Dans La Société du spectacle, en 1967, le poète et réalisateur Guy Debord a notoirement avancé que la contre-culture, dans son projet de révolutionner la société et de résister au « spectacle », se retrouverait absorbée, après un temps, par le spectacle même auquel elle cherchait à résister et finirait inévitablement par ne constituer qu’une partie du spectacle parmi d’autres. On pourrait aisément affirmer que c’est précisément ce sort qu’ont connu l’ensemble des opposants au mainstream.

10 Des esclaves africains en lutte pour préserver leur dignité face aux maîtres blancs, jusqu’aux jeunes occupés à faire des doigts d’honneur à l’establishment (quand ce n’est pas littéralement à lui mettre des doigts, mais alors les émotions prennent l’ascendant sur le cool), le Cool a toujours été présenté comme la posture de l’opprimé, et a joué en tant que tel un rôle crucial dans le développement des sous-cultures, puisque chacune d’entre elles s’est construite sur l’idée qu’avec les bonnes fringues, les bonnes drogues et la bonne musique viendrait la bonne attitude. Le Cool pourrait donc être conçu comme la colle qui fait tenir ensemble toutes les sous-cultures, au cours de leur long et minutieux effort d’exacerbation des fissures existant entre dominants et subalternes, hétéros et homos, mainstream et underground. Le Cool est la raison pour laquelle « ils » sont différents de « nous » et fonctionne comme un signifiant essentiel du principe de distinction. Il est absolument indispensable à chaque groupe d’individus visant à retourner une position d’outsider en celle d’insider. En d’autres termes, quelle que soit la sous-culture que l’on scrute à la loupe, on y trouvera toujours le même dénominateur commun : le Cool n’incarne pas tant son salut que sa raison d’être.