contre le scooter

N°20 Summer 15 , Yorgo Tloupas

À deux ou trois roues, on en croise des dizaines tous les jours et ils semblent avoir été élus « moyen de locomotion le plus pratique/rapide/économique ». Tout le monde aime le scooter. Mais pas nous.

Cher ami scootériste. Permets-moi tout d’abord de te remercier pour ta clairvoyance et ton sens pratique. En effet, tu as la lucidité d’opter pour un mode de transport à la fois rapide, peu encombrant, efficace et passablement écologique. Tu n’engorges pas les rues avec une voiture aussi disproportionnée pour la ville que polluante pour la terre, et tu as compris qu’une mobilité prompte et autonome peut être une source de plaisir non négligeable. Mais permets-moi cependant de soulever certains points, avec bienveillance, car je ne peux hélas pas continuer à te cacher certaines vérités.

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Tu es immonde. Hideux. Ton scooter est une insulte faite au design contemporain. Ton T-Max angulaire, aux phares tels des yeux de robot mécontent, aux formes plastiques dignes d’un mauvais dessin animé d’anticipation des années 1980, au logo futilement tordu par une typo italique davantage à sa place sur un motocross, est tout simplement irregardable. Ton Peugeot à trois roues essaie désespérément de ne pas ressembler à un véhicule pour personne à mobilité réduite, mais l’effort déployé par les designers est vain, et on est surpris de ne pas voir une potence d’intraveineuse t’accompagner. Ta vespa moderne est à l’ancienne ce que les frères Bogdanoff 2015 sont à ceux de 1982. Tu as opté pour une valeur sûre du design de deux-roues ? Tu as choisi d’acheter un scooter électrique BMW ? Judicieux, car il devrait forcément bénéficier de l’excellence formelle qui accompagne les motos de la marque bavaroise depuis des décennies. Et non, échec cuisant. Tu chevauches une immondice pointue et fluo.

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Tu pollues. Tu pues. Tu laisses des taches d’huile sur les trottoirs, tu enfumes la ville avec ton troupeau de confrères coincés aux feux rouges, et tu ne diffuses même pas le doux mélange de carburant des mobs de notre enfance, qui avait le charme désuet des sorties de boîtes de nuit à la campagne.

Tu gênes. Tu prends une place de plus en plus grande le long des trottoirs, parqué tel un bovidé neurasthénique face à un abreuvoir vide. Tellement serré contre les autres scooters, tu crées une barrière infranchissable pour le piéton, et un parc à déjections canines touffu et impossible à nettoyer.

tu es gros. énorme. gras du bide. forcément, ton seul effort physique entre le lit et l’ordinateur de ta boîte de stratégie digitale est de tourner le poignet pour accélérer

Tu conduis mal. Tu n’as ni le permis moto ni le permis auto et ta conscience de l’espace périphérique est aussi réduite que celle d’un cheval promène-touriste à œillères, mais sans l’acuité et le contrôle du cavalier en charge de te diriger. Tu doubles les vélos dans le trafic, pour te retrouver quelques encablures plus loin coincé derrière deux bus serrés, empêchant lesdits vélos d’emprunter ce passage, assez large pour eux, mais trop étroit pour toi. Tu circules avec ton téléphone coincé dans le casque, tel un pansement Urgo géant et rigide, prêt à tomber à tout mouvement.

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Tu es lent. Tu crois être rapide et efficace, mais tu te traînes péniblement. Quand bien même ton scooter serait l’un de ces bolides à l’accélération fulgurante, chéris par les braqueurs et apprentis terroristes, tu restes toujours soumis au code de la route pour véhicules à moteur, et à chaque feu, tu vois les grands-mères à vélo que tu as cru laisser dans la poussière te re-dépasser paisiblement. Ça te paraît impossible et illogique, mais crois-moi, sur n’importe quel parcours intra-muros à Paris, de jour comme de nuit, sur mon vélo j’irai plus vite que toi d’un point A à un point B. [Les lecteurs désireux de vérifier cette prétentieuse affirmation peuvent contacter l’auteur, et se munir d’un stock de billets de 50 euros, à céder à chaque course perdue]

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Tu es gros. Énorme. Gras du bide. Forcément, ton seul effort physique entre le lit et l’ordinateur de ta boîte de stratégie digitale est de tourner le poignet pour accélérer. Uniquement sur des scooters ai-je vu parfois des personnages à l’obésité dysfonctionnelle, trop larges pour rentrer dans une voiture, trop lourds pour chevaucher un vélo.

Tu as froid. Ô combien je souris en hiver quand, réchauffé par mon inévitable pédalage, je te vois transformé en momie extraite d’un glacier de la cordillère des Andes, immobile et vertical sur un objet en mouvement, qui de par le vent qu’il t’inflige, fait baisser ta « température ressentie » de 15 degrés.

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Ton style est discutable. L’exposition au froid et aux intempéries expliquée plus haut a pour conséquence directe une panoplie du plus mauvais goût. Veste Furigan rembourrée aux coudes, surpantalon en plastique imperméable, gants au carbone pour les phalanges. Dur. Le contraste est douloureux quand on compare les coursiers à vélo et les coursiers en scooter. Les premiers sont jeunes, minces, avec un look qui a été copié par une multitude de créateurs de mode (Louis Vuitton, DKNY, Armani, Thom Browne…), documenté dans des ouvrages de référence et donné lieu à des films hollywoodiens. Les coursiers en scooter ? Je pense qu’il vaut mieux passer au point suivant pour éviter de heurter certaines sensibilités.

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Tu te ruines. Non seulement ton scooter t’a coûté une fortune à l’achat, mais tu dois t’acquitter de l’essence, des réparations, de l’assurance, des amendes de stationnement, des points perdus au permis, et du casque Ruby à 1 200 euros.

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Tu manques de classe. Quand le scootériste le plus connu de France est un homme politique qui, coiffé d’un casque intégral même à l’intérieur des immeubles, va rendre visite à son amante logée à 76 mètres de son lieu de travail, il est temps de se poser des questions.

L’auteur de ce texte a été le fier propriétaire d’un très carré Peugeot ST 50 Rapido de 1992, d’une vespa V50 de 1974 et d’un Honda « Papaki » Cub 50 importé à grand mal de Grèce. Et il rêve de posséder un Honda Gyro X (à trois roues bien entendu).

Images : Honda PCX, Kymco Dink, Yamaha X-Max, MBK-X, Derbi GP1, Peugeot Metropolis, Bmw C evolution.