contre les piétions

N°5 Fall 11 , Yorgo Tloupas

Impossible de mettre le nez dehors sans les voir. Utopique de circuler sans les rencontrer déambuler, hagards, le téléphone collé à l’oreille, dessinant des cercles irréguliers ; le piéton reste une curiosité dont on pourrait se passer.

Je suis contre les piétons. Les piétons, ça me fait toujours penser au schéma de l’évolution de l’homme en cinq stades, dont le dernier est l’homo erectus, en train de marcher. Mais pour moi, l’étape suivante c’est le vélo. Le piéton, c’est revenir en arrière. L’homme a inventé la roue, mais le piéton a décidé d’oublier ça ; il a décidé de faire abstraction de la plus grande invention humaine.

Selon moi, il n’y a quasiment aucune justification à être piéton en ville. Au-delà d’être une nuisance pour le cycliste, le piéton c’est aussi une forme d’abdication face au progrès ; pourquoi décider que n’importe quel déplacement va prendre 45 minutes alors que le même trajet à vélo n’en demandera que 10 à 15 ? Quelle en est la raison ? Ton sac est trop lourd ? Évidemment, je compatis pour les handicapés ou les gens trop vieux, mais toute personne physiquement capable de marcher et de soulever un sac à main est capable de faire du vélo.

l’homme a inventé la roue, mais le piéton a décidé d’oublier ça ; il a décidé de faire abstraction de la plus grande invention humaine

Alors, on pourrait m’objecter l’idée du promeneur, de la flânerie… Mais le cycliste a un avantage indéniable sur le promeneur : il donne un coup de pédale et n’a d’autre effort à faire que de regarder autour ; bon, ça peut aussi être dangereux…

Les vélos à pignon fixe, c’est bien l’hiver parce que ça te tient chaud vu que tu pédales sans arrêt ; c’est vrai, en roues libres, tu peux avoir froid… Puis en vélo, tu sens les saisons, tu les vois passer.

Il y a aussi que le piéton est exempt de toute responsabilité dans ses déambulations : il n’a pas à être attentif, il peut flâner le nez en l’air, d’autant plus qu’il a souvent son téléphone collé à l’oreille. À Londres, les cyclistes disent des piétons au téléphone qu’ils ont a shield, c’est-à-dire une sorte d’armure invisible autour d’eux, comme une bulle qui les isole et les protégerait, ce qui est évidemment faux.

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Parfois, je suis tellement remonté que je pense qu’il faudrait créer un permis piéton, comme une sorte de petit examen : pouvez-vous marcher dans la ville ?

On dit souvent que le piéton est le plus vulnérable sur la route, mais pas plus que le cycliste ; la carrosserie du piéton est la même que celle du cycliste ! Le piéton est le seul sur la route qui ait le droit de ne pas faire attention et qui se met parfois dans des situations absurdes : traverser sans regarder ou avec la poussette en avant. [Il faudra faire un autre « contre » les poussettes ! J’ai plein de trucs à dire, j’ai grandi sans poussette, dans les bras, puis en marchant dès que j’ai su : marche ou crève ! nda]

À Paris, les pistes cyclables sont une vaste rigolade ; le boulevard Magenta, c’est plutôt une course d’obstacles ! Ça peut d’ailleurs être assez drôle, car pour peu que tu saches piloter ton vélo, tu peux t’amuser à fondre sur les gens, les frôler ou, carrément, quand ils marchent au milieu de la piste, les gratifier d’une petite tapette sur la tête. Ça donne de drôle de réactions : cris des femmes, offuscations des racailles : Quoi, qu’est-ce tu fais là ! Alors qu’ils ne peuvent rien faire puisque tu es déjà loin…

Ça me paraît une étrange décision que d’aller marcher… Je connais quelques personnes qui ne « volent » pas, comme Cédric Buchet, qui prenait le bateau pour traverser l’Atlantique… Pour moi, piéton à Paris, c’est un peu l’équivalent, mais ça correspond au bateau à vapeur, au steamer…

il faudra faire un autre « contre » les poussettes ! j’ai plein de trucs à dire, j’ai grandi sans poussette, dans les bras, puis en marchant dès que j’ai su : marche ou crève !

Le sentiment d’être à vélo en ville, comparé à la chaîne alimentaire dans la savane, c’est celui d’être le lion, qui est agile, rapide, fort ; et ensuite ça descend dans cette chaîne, jusqu’au camion, ou au bus. Et le piéton est quelque part entre tout ça, avec les scooters pour papys.

À New York, il y a une notion qui est le « bike time », qui te permet de partir 10 minutes avant ton rendez-vous, contrairement au « normal time », celui de la voiture par exemple, qui te demande une heure. Être piéton, c’est être tributaire des autres moyens de transport : le taxi qui n’arrive pas, le métro qui est bondé…

En même temps, voir tous ces piétons dans la journée me remplit de satisfaction, car je sais que je suis immensément plus efficace qu’eux : je vais plus vite, je fais du sport, je suis libre. Tu n’es pas concerné par la promiscuité que tu peux subir dans les transports en commun ; c’est assez solitaire en apparence, mais tu peux très bien ramener quelqu’un sur ton guidon, j’en témoigne !

À Londres, il y a une très forte animosité entre piétons et cyclistes – qu’on n’a pas à Paris, heureusement. Dès qu’un article paraît sur le cyclisme dans un quotidien, une meute très virulente s’exprime et demande à ce qu’ils soient immatriculés, qu’ils payent les taxes routières, ou alors se dit outrée par le fait que les cyclistes grillent les feux rouges. Quand un piéton me reproche de brûler un feu à vélo, j’ai envie de lui répondre : ok, je m’arrête à chaque feu rouge
si vous, piéton, vous asseyez par terre en tailleur et vous relevez ensuite pour traverser ; c’est l’équivalent de l’effort pour un cycliste de s’arrêter et de repartir.

En tant que cycliste, je me sens une responsabilité envers cette communauté. Je sais que si je grille un feu en passant juste devant une grand-mère, je ne vais pas aider la cause de ma passion. Donc j’essaye d’être le plus civilisé possible. Parce qu’à la fin, l’ennemi, ce n’est pas le piéton, c’est la voiture. C’est contre eux que je mène des combats quotidiens, c’est pour eux que j’ai le plus de mépris ; sauf évidemment quand je suis en voiture…

Propos recueillis par Angelo Cirimele