en général, en particulier et tout court

N°4 Summer 11 , Robert Stadler

Les choses agaçantes sont omniprésentes. Alors pourquoi garder son flegme quand on peut également s’en énerver ?

Contre les vendeurs du BHV qui, avec un sourire crispé, me répondent « Bonjour » alors que je demande où se trouvent les chaussettes.

Contre la radinerie du basilic au restaurant. Contre les parents qui disent à leur enfant : « laisse passer le monsieur, il est pressé » au lieu de m’agresser directement.

Contre le monosourcil chez l’homme.

Contre l’emploi abusif du mot concept dans le milieu créatif. Contre le regard qu’un inconnu me lance en guise de complicité à propos du comportement d’un autre inconnu. Contre les e-mails signés « Cdlt ».

Contre les T-shirts à col en V chez les mecs musclés. Contre le string.

Contre les commerciaux qui commencent leurs phrases avec : « Pour être tout à fait honnête avec vous… »

Contre la réceptionniste du salon de beauté qui hurle dans le hall d’accueil : « C’est pour une épilation du dos »

Contre les Italiens qui se caressent ouvertement les parties génitales en parlant dans leur portable.

Contre les chaussures à bout carré.

Contre les bandeaux dans les cheveux des femmes ; dans ceux des hommes, n’en parlons pas.

Contre les femmes qui disent (et dictent) exactement ce qu’elles aiment au lit.

Contre les femmes qui n’osent pas dire ce qu’elles aiment au lit.

Contre les gens qui se targuent de ne pas aimer les petits chiens.

Contre la mauvaise haleine chez les gens sympas.

Contre les pieds blancs avec des zones couleur crevette qui, au printemps, sortent pour la première fois des grosses chaussures après y avoir passé tout l’hiver.

Contre les types qui laissent pendre une ou les deux jambes en conduisant leur scooter.

Contre la conduite des véhicules immatriculés 94.

Contre les serveurs qui, alors que je leur fais remarquer que la viande a un problème, me rétorquent : « J’en ai vendu toute la journée et vous êtes le premier à vous en
plaindre. »

Contre ceux qui commandent des haricots pour ensuite me piquer mes frites.

Contre les grands tétons chez les mecs.

Contre les chevilles épaisses chez les filles.

Contre le mauvais emploi du mot « archétype » et ses conséquences formelles simplistes comme les dessins de maison ou d’abat-jour stylisés.

Contre le graphisme du site de la SNCF.

Contre les Français qui disent « c’est très fin » alors que ça n’a aucun goût.

Contre les femmes qui, par un malentendu sur leur émancipation, n’acceptent pas la galanterie masculine.

Contre les femmes qui attendent ostensiblement qu’on les resserve ou qu’on allume leur cigarette.

Contre la couleur pourpre.

Contre les commerciaux qui terminent une conversation avec un clin d’œil et en me serrant la main.

Contre les enfants gras.

Contre les gens qui m’invitent au restaurant en disant : « Tu m’inviteras la prochaine fois… »

Contre les sacs à dos portés en donnant le maximum de longueur aux lanières.

Contre la mode suivie au pied de la lettre.

Contre le graphisme français qui met des blobs et des smileys partout.

Contre le design des voitures depuis vingt-cinq ans.

Contre les restaurants où les serveurs saupoudrent mes pâtes de parmesan pour aussitôt repartir avec.

Contre les noms de menus comme « Formule pronto » au bar du TGV.

Contre l’ironie.

Contre la revendication du bon goût.

Contre les deadlines.

Robert Stadler, designer autrichien, est installé à Paris depuis vingt ans. Il cofonde les Radi designers, collectif actif jusqu’en 2008. Depuis 2000, il travaille en solo, en répondant à des commandes de design et d’architecture intérieure, et en concevant des expositions. Il est représenté par la Carpenters Workshop Gallery et la Galerie TripleV.