contre les commissions

N°6 Winter 11 , Stéphanie Moisdon

Difficile d’y échapper si on convoite un poste la tête d’une école ou d’un centre d’art : les commissions sont ces assemblées étranges, dont les membres choisis de manière parfois mystérieuse élisent leur candidat dans un apparent consensus.

Je suis contre les commissions, parce que je voudrais que les gens qui ont été désignés pour gouverner, donc pour décider, fassent des choix. Or, c’est ce qui en train de manquer cruellement dans toute l’institution.

Le vrai problème des institutions en France, et dans l’art en particulier, c’est que les responsables ne sont plus désignés par des gens qui désirent voir un certain type de profil, de compétence, d’expérience… Pourtant, on sait bien que les grandes réussites sont dues à des personnes qu’on est allé chercher, parfois à l’étranger, parce que la personne nous intéresse, comme ça a été le cas avec Pontus Hulten [directeur du Centre Pompidou de 1973 à 1981, ndlr]. Ça peut d’ailleurs faire l’objet d’une discussion, ce n’est pas forcément le fait du prince. Mais en tout cas, ça ne passe pas par une sorte de simulacre de démocratie qui neutralise et qui écrase totalement les convictions ou les positions les plus tranchées ou les plus radicales. Et je pense que c’est ce qui produit cette espèce de médiocrité latente, où sont élus ceux qui font le moins de vagues, qui bousculeront le moins l’institution.

C’est une question mécanique : dès qu’on met en place un comité, une commission, dès qu’on est plus de deux, on produit inévitablement un choix médiocre. Donc je préfère qu’on se trompe – pourvu que ce soit radicalement –, ou qu’on fasse quelque chose de formidable, qui sera jugé dans quelques années, à l’aune de ce qui a pu évoluer historiquement en dix ou quinze ans.

je préfère qu’on se trompe – pourvu que ce soit radicalement –, ou qu’on fasse quelque chose de formidable, qui sera jugé dans quelques années

Alors, certaines nominations peuvent mécontenter des gens, mais je trouve ça très bien ! Il faut toujours se méfier de la réaction collective, surtout si elle est unanime. Sur l’École des beaux-arts de Paris, il n’y a pas eu de commission et, si on regarde les choses d’un autre point de vue, beaucoup de gens se diront mécontents du choix de Nicolas Bourriaud. Personnellement, je m’en réjouis, car c’est un véritable choix.

C’est vrai, ça ressemble à un modèle très libéral, mais je dois reconnaître que j’ai une certaine méfiance dans les systèmes démocratiques actuels, au-delà des commissions dont on parle, et y compris pour la social-démocratie.

En presque vingt ans, j’ai dû être confrontée à une dizaine de commissions et à ce qui les accompagne : les mensonges, les vices de procédure, l’illégalité… Parce que ces commissions sont en réalité des simulacres pour dissimuler qu’il y a de toute façon une décision prise par une seule personne ou un tout petit comité de gens invisibles.

La seule commission que j’ai vu bien fonctionner, c’était à « Manifesta », où les gens n’étaient pas là pour évaluer les candidats, mais pour discuter très longuement du projet. Ce n’est pas une situation d’examen, mais d’égalité entre commission et candidats.

La réalité est que si on ne te demande pas de te présenter à un poste, il ne faut pas y aller. Disons les choses clairement, ça peut aider les générations à venir à ne pas faire les mêmes erreurs.

Aujourd’hui, les gens qui sont appelés à des postes très importants dans de très grands musées ne l’ont jamais désiré ou manifesté. Un jour, ils reçoivent la visite de conservateurs du MoMA qui leur demandent de réfléchir à cette hypothèse. Et ça arrive aussi en Europe, à des gens de ma génération. C’est leur travail qui est regardé, avec un réseau de prescripteurs.

Mais j’ai aussi participé à de nombreuses commissions ! Certaines dans lesquelles des gens brillants étaient simplement garants du bon déroulement de la séance, et n’avaient pas le droit de voter ni de s’exprimer ; j’ai donc démissionné.

Les prix, c’est assez arbitraire, ça ne me dérange pas, c’est l’argent d’un sponsor… mais les commissions d’État, j’ai du mal à comprendre. Je dois avoir un fond de moralité républicaine, c’est l’argent public, c’est l’outil d’une politique culturelle ; je suis ulcérée quand je vois qu’on peut aider un tout petit peu des gens qui démarrent (car ce ne sont pas des sommes importantes) et qu’on accorde cette somme à un artiste installé depuis vingt-cinq ans.

En France, on voue un culte aux commissions. Par exemple – je crois qu’on est les seuls à faire ça –, il y a un comité assez nébuleux qui choisit l’artiste qui représentera la France à la biennale de Venise, et c’est ensuite cet artiste qui choisit son commissaire. On pourrait croire qu’un critique ou un commissaire aurait vocation à choisir l’artiste, comme dans n’importe quelle exposition, mais on a préféré renverser l’élection ! C’est dommageable, car des artistes français importants sont en train de passer à côté de la biennale de Venise parce qu’ils n’ont pas de galerie française par exemple. Alors, dès qu’on commence à contester ce système, il est entendu qu’on ne fera pas partie du comité…

Il faut aussi comprendre le mécanisme suivant : une commission examine des réponses à un appel d’offres, mais reste prisonnière des dossiers parvenus. Si elle ne se satisfait pas de ce qui est sur la table, elle doit elle-même discrètement solliciter d’autres candidats, cette fois-ci soigneusement choisis.

On pense que des choix affirmés donneraient lieu à des effets de cour, mais les commissions produisent aussi des effets pervers en plus de résultats médiocres ! Avec en plus l’abandon de toute radicalité… et ce qui est radical n’a comme possibilité que de se radicaliser davantage. Et on est devenu excellent dans cette discipline. S’il y avait des jeux Olympiques, on serait les meilleurs.

C’est l’histoire de notre génération. C’est une discussion que j’ai eue plusieurs fois avec Michel Houellebecq ; il pense que ce qui marque cette génération de gens qui ont commencé à faire des choses dans les années 90, c’est qu’ils n’ont pas voulu le pouvoir. Et il pense qu’on a eu tort. Il raconte d’ailleurs que, malgré la reconnaissance dont il semble bénéficier, lorsqu’il recommande le manuscrit d’un jeune auteur à un éditeur, ça n’a aucune espèce d’effet. Si on ne prend pas le pouvoir au début, on perd définitivement la main.

On sait aussi que jouer le jeu de manière plus politique, plus amène, plus hypocrite aurait altéré la teneur de notre travail aujourd’hui ; parce que le temps passé à « jouer le jeu » est un temps qu’on ne passe pas à travailler le fond, ce qu’on fait avec un immense plaisir.

On ne ressemble pas aux personnages que décrit ce très mauvais scénario de la génération X dans lequel les individus seraient dépolitisés ; on veut juste faire ce qu’on a envie de faire, et on en est conscient. On est des enfants gâtés. Ça se paye un peu, mais ça reste abordable…

On a voulu garder cet état d’adolescence éternelle, et même si j’ai dû passer par un procès de onze ans1, je le revendique toujours.

Propos recueillis par Angelo Cirimele

1 Le procès suite à l’exposition « Présumé Innocents » au CAPC de Bordeaux en 2000.