contre les valises à roulettes

N°1 Fall 10 , Yorgo Tloupas

Parfois, il nous arrive d’être contre quelque chose, viscéralement. De ne pas en supporter l’idée, la vue ou même l’évocation. Premier coup de sang : la valise à roulettes.

Je suis absolument contre la valise à roulettes et son hégémonie des 5, 6 dernières années. On avait tout à fait réussi à voyager sans cette appendice – jusque-là.

Car beaucoup de choses ont été sacrifiées sur l’autel du progrès de la roulette : le design de ces valises est monstrueux, elles ont parfois des poignées télescopiques très longues pour un vanity case de 20 cm3 ; ce qui est ridicule. Comme si on ne pouvait pas porter ses deux caleçons et son chargeur de téléphone à bout de bras.

Depuis Cromagnon, les hommes ont porté des choses sur leur dos ou leur épaule et, subitement, depuis une petite dizaine d’années, l’espèce serait devenue incapable de le faire, comme frappée d’un handicap ou d’une malformation…

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Regardons les choses en face : la valise à roulettes est le symptôme d’une abdication à la facilité, tout comme les portes coulissantes automatiques ; on peut pousser une porte, ce n’est pas si dur que ça. On n’est pas obligé d’être assisté pour ça… Ce n’est pas parce qu’on peut le faire, qu’on doit le faire et la valise à roulettes incite au laisser-aller voire au laisser rouler…

L’aéroport est l’un des rares lieux où il y ait une mixité sociale – avec les stations service –, j’aime observer ces lieux et j’y vois souvent des gens qui ont abandonné l’idée de faire un effort sur eux-mêmes, en particulier les Anglais et les Américains, qui aiment voyagent en survêtement, comme s’ils sortaient du lit ; on en trouve même qui se déplacent avec leur coussin gonflable autour du cou, comme s’ils étaient dans des chambres à coucher géantes.

J’aime bien faire un effort quand je voyage ; les hôtesses et les stewards ont une tenue élégante et je trouve normal de se mettre au diapason. Je suis souvent en costume, avec une cravate, même si j’avoue que durant un vol de 8 heures, c’est un peu fatiguant. […] Je sais bien qu’un certain âge d’or du vol est perdu – depuis le low cost –, mais c’est une nostalgie que j’aime cultiver.

Mais je ne suis pas le seul ! Il existe le Anti Rolling Gang ; avec quelques amis aux Etats-Unis et à Londres, on s’est retrouvés un jour à en discuter et à s’apercevoir qu’on partageait cette même aversion. Souvent dans un aéroport, je croise des passagers qui portent leur bagage et, d’un petit regard, on se reconnaît, on sait qu’on appartient au même club. Des gens ont une attention particulière pour leurs bagages : de beaux sacs en cuir ou de vieilles valises en métal…

Enfant, les premiers voyages que j’ai faits aux Etats-Unis m’avaient frappé car j’y découvrais la culture du moindre effort, le maximum de choses était automatisé : les portes, les distributeurs de glaces, les ascenseurs, les escalators… comme si l’effort était nocif.

Depuis l’adoption de la valise à roulettes, les hall d’aéroports voient arriver une meute de gens qui trainent derrière eux quelque chose ; ça a un côté canin. Pas du chien fier qui te devance, mais une sorte de caniche qu’on traine. Non, ce n’est pas sexy.