décoration française

N°26 Winter 16 , Angelo Cirimele

L’engouement pour le design pendant la décennie précédente a laissé la place à une curiosité plus diffuse pour la décoration, l’architecture d’intérieur ou le mobilier d’exception. Retour – à visage couvert – sur ce glissement et ce qu’il indique de l’époque.

AC La déco, versant d’un luxe non ostentatoire, est un enjeu esthétique, mais aussi une réalité économique. Comment avez-vous vu ce champ évoluer ?

MX Depuis une dizaine d’années, on a assisté à une revanche de la décoration sur le design. Quand le mot « design » est apparu dans le vocabulaire français à l’aune des années 2000, tout était design ; les designers étaient les nouvelles stars dont tout le monde parlait. On a alors vu une nouvelle vague de designers français très intéressants, les Radi Designers, les Bouroullec par exemple, et un certain engouement pour quelque chose qui était assez nouveau ou qui, du moins, avait été oublié depuis les années 1980. On a cru qu’une nouvelle génération de designers allait s’imposer et tous les journaux mal informés, et qui ne fonctionnent que sur la tendance, étaient en quête du nouveau trublion qui inventerait la chaise à cinq pieds ou le lit suspendu qui flotte dans les airs. Et ça ne s’est pas passé comme ça. À la place est apparue une nouvelle génération de décorateurs. Aujourd’hui, dans le paysage français, et même international, les vraies stars, ce sont eux.

AC Pour quelle raison est-on passé des designers aux décorateurs ?

MX Tout d’abord, c’est une raison économique : quand on a une agence, il est beaucoup plus intéressant financièrement d’être architecte d’intérieur plutôt que simple designer. Le designer va toucher des royalties sur un meuble (environ 10 % ou 15 %) s’il le vend. Seulement, les trois quarts des meubles créés et exposés à Milan ou à Maison & Objet sont des meubles d’image et se vendent très peu ; ils ont pour fonction de relancer, de pimper les marques en leur apportant une caution de nouveauté, mais les fabricants continuent à fonctionner avec leur fond de catalogue.

le modernisme années 1950 est le passéisme du moment ; dans les années 1980 c’était le néo-1900 proustien qui était rassurant

AC Donc les designers peinent…

MX Le designer a effectivement du mal à faire tourner son bureau de création – à part quelques-uns comme les Bouroullec. Tandis qu’un décorateur, un architecte d’intérieur, sur le chantier d’un appartement, d’un hôtel, d’un avion ou d’un bureau, va se payer à différents d’endroits : il va toucher sur l’architecture, prendre une commission sur le mobilier qu’il va acheter, créer des meubles sur mesure… donc il aura beaucoup plus de capacités à générer de l’argent.

AC Quelles sont les demandes types en déco ?

MX En général, c’est de modifier des espaces existants dans leur structure même, pour les faire évoluer vers un mode de vie contemporain. Parce que c’est ça l’architecture d’intérieur : on pense toujours capitons, choix de tissus, de rideaux, etc., mais ce n’est pas que la partie esthétique. Le gros travail des chantiers pour les architectes d’intérieur aujourd’hui, c’est de penser les espaces pour qu’ils soient liés aux modes de vie actuels. La plupart des gens qui achètent un appartement aujourd’hui – les entreprises qui achètent un bureau ou l’hôtelier qui va reprendre un hôtel – doivent entièrement repenser la circulation des espaces. Les salles de bains ne se conçoivent plus comme avant, les cuisines s’ouvrent sur la salle à manger, les gens ont besoin d’un dressing… Plein de choses changent, donc techniquement il y a de vrais besoins à repenser les espaces.

AC Parallèlement, des foires sont apparues sur ce terrain de la décoration.

MX Absolument, elles mettent en scène un design de galerie, un design d’exception. On est arrivé aussi à un stade où est réapparu un mobilier ultra décoratif, dans des matériaux rares, édités en séries très limitées, dans la tradition de ce qu’étaient autrefois les arts décoratifs ; de ce que produisaient les gens comme Ruhlmann, Dunand, Eugène Printz, c’est-à-dire un mobilier de décorateur. Et de plus en plus de décorateurs de la nouvelle génération, que ce soit Joseph Dirand ou Tristan Auer, commencent à éditer du mobilier. Donc on assiste à une sorte de retournement, où non seulement les décorateurs sont devenus très importants, mais de plus ils retrouvent la place des ensembliers, dans la grande tradition française. La tradition française, ce n’est pas celle du design, mais celle des arts décoratifs. C’est comme ça depuis le xviiie, c’est viscéral, c’est culturel, et on revient un peu à ça.

on a quitté l’ère du démonstratif des années 1980 et sa technologie qui était devenue une esthétique. aujourd’hui, la technologie est ultra présente, mais elle ne se montre pas

AC À visiter ces salons et foires, on a toutefois l’impression d’un input plus moderne…

MX Parce que peu de gens ont suivi le cursus des grands décorateurs. Aujourd’hui, l’architecture d’intérieur s’est totalement renouvelée : un Patrick Norguet fait des chaises pour Cassina, mais la réalité de son business c’est l’architecture d’intérieur, et pas forcément pour des rich and famous. Concrètement, il fait le décor du McDonald’s des Champs-Élysées, des cantines d’entreprise pour la Société Générale ; c’est vraiment une vision contemporaine de ce qu’était le design, c’est-à-dire la conception de lieux très beaux, pour le plus grand nombre, avec une extrême qualité dans la réalisation. Et c’est très intéressant de penser que des gens essaient de faire des choses belles pour McDonald’s ; c’est une vraie vision démocratique du design aujourd’hui.

AC Ça veut dire que des boîtes comme McDonald’s ou la Société Générale arrivent à identifier des gens qui a priori sont des designers pour leur passer des commandes de déco ?

MX Oui, parce que notre monde est de plus en plus virtuel, tout peut s’acheter sur Internet : les meubles, la mode… et beaucoup d’images sont vues sur Instagram. Du coup, les gens ont acquis une grande culture visuelle, ils savent ce qu’est un endroit beau, et de façon très démocratique. Donc ce plaisir d’être dans un bel endroit, les gens veulent le vivre, l’expérimenter. Selon moi, les deux plus grandes influences de la décoration ces dix, quinze dernières années, qui ont vraiment inspiré la façon dont les gens veulent vivre, ce sont l’hôtellerie et les boutiques. Au début des années 2000, il y a eu toute cette mode des « boutiques hôtels », où les chambres étaient un peu des salons, avec des cabines de douche au milieu de la chambre. Et les gens veulent ce genre de chose chez eux, avec le même confort auquel ils ont été habitués, la même typologie d’expérience, mais à la maison.

AC Quelle est l’échelle d’une structure de décoration ?

MX Ce sont souvent de moyennes structures, vingt ou trente personnes maximum, donc des entreprises à taille humaine. Souvent, elles ont un service commercial assez restreint, une section décoration avec les gens qui chinent les objets ou qui font des recherches sur les tissus, les matériaux, et les architectes qui réalisent les plans.

AC Quelle est la moyenne d’âge : plutôt 40 ou 25 ans ?

MX Ça dépend. Souvent, les équipes sont assez jeunes, mais tout dépend de la typologie des clients. Surtout, on voit une nouvelle génération de décorateurs qui n’est pas issue du sérail. Un peu comme dans la mode ; pendant très longtemps, les couturiers ont commencé comme assistant d’un grand couturier, puis les maisons de couture sont devenues trop vieillottes et plus personne n’a plus eu envie d’être l’assistant d’un Hubert de Givenchy parce que c’était trop désuet. Dans la déco, il y a eu toute une génération qui vivait en baskets et qui ne voulait rien entendre des problèmes de tringles à rideaux et autres velours de soie ; elle avait besoin d’exprimer une décoration d’une façon plus quotidienne, plus réelle. La génération un peu forte aujourd’hui travaille parfois pour des gens très riches, mais il ne faut pas croire que ces gens-là recherchent nécessairement des lieux de réception ostentatoires. Ce sont des gens qui travaillent beaucoup et qui ont envie d’un cadre familial très agréable ; c’est plus important pour eux d’avoir un home cinema qu’une salle de bal.

il y a dix, quinze ans, tout le monde rêvait de londres, de son côté un peu bohème. mais londres a été karchérisée par le fric, ça l’a complètement anesthésiée

AC Le flux d’images déco sur Instagram et sa consommation rapide font-ils évoluer les désirs plus rapidement ?

MX Pinterest est aussi très important, car ce sont des moodboards d’inspiration et c’est le côté très féminin de la décoration. Ensuite, à la différence de la mode, les trois quarts des posts sont des objets du passé, du vintage des années 1950… La réalité de la décoration, c’est beaucoup ça pour l’instant, et d’ailleurs on n’en peut plus ! Mais tous ces trucs de Charlotte Perriand, de Prouvé – qui sont devenus le comble d’une vulgarité un peu bourgeoise suiviste –, on en voit énormément parce que les gens cherchent souvent à se rassurer.

AC Pourtant, ils pensent leur intérieur pour eux, pas pour le montrer…

MX Mais ils se rassurent avec des images qui, transposées chez eux, les réconfortent. Quand on a envie de se coltiner du mobilier de cuisine pas très confortable de Charlotte Perriand chez soi, c’est clairement parce que ça nous rappelle les soirs d’hiver. Le problème c’est que ce n’est pas très confortable… Le modernisme années 1950 est le passéisme du moment ; dans les années 1980 c’était le néo-1900 proustien qui était rassurant. C’est rare d’avoir des choses prospectives en décoration… Une autre raison pour laquelle ce mobilier moderniste est revenu en vogue est qu’il se mêlait bien avec l’art contemporain, pour lequel les rich and famous se sont découvert une passion subite. Le mobilier moderniste fournit une caution d’intelligence, il a été fait par des penseurs. C’était toujours des banquettes intellectuelles sur lesquelles il était bien de se poser pour refaire le monde.

AC Le secteur de la décoration d’intérieur est-il friand des dernières inventions en termes de matériaux, de traitements, de rendus ?

MX Oui, mais de façon invisible. La modernité est invisible, elle est dans la façon de penser les espaces. Dans les projets assez sophistiqués, les gens veulent de la domotique, des façons de gérer sa maison depuis son smartphone, des téléviseurs qui deviennent invisibles, des lumières ultra réglables et le plus discrètes possible. On a quitté l’ère du démonstratif des années 1980 et sa technologie qui était devenue une esthétique. Aujourd’hui, ce n’est pas du tout le cas : la technologie est ultra présente, mais elle ne se montre pas.

AC Le travail des designers s’en trouve bouleversé…

MX Assez, et ceux qui le font le mieux, ce sont justement les designers les plus prospectifs ; des gens comme Jouin et Manku par exemple, qui réfléchissent à comment produire du son autrement ou comment dématérialiser les objets – ce qui laisse aussi de la place pour imaginer.

AC C’est un monde qui se vide ?

MX Des choses vont disparaître, pour laisser la place à d’autres choses. Quand on regarde de près, on a l’impression que l’époque est un peu réactionnaire, avec tout ce côté néo-modernisme, mais c’est souvent dans les moments de grand changement que les gens s’agrippent aux signes du passé. D’ailleurs, l’exposition sur le Second Empire à Orsay [jusqu’au 15 janvier 2017, ndlr] est intéressante sur le sujet. Le Second Empire, c’est le moment de l’industrialisation en France, avec une accélération énorme, et c’est l’époque de tous les pastiches : néo-renaissance, néo-gothique, néo-Louis XVI… et c’est à la fois une période de grands bouleversements. Aujourd’hui, on est dans une espèce de pastiche rassurant du modernisme.

AC Los Angeles et ses espaces plus vastes sont-ils une scène propice à la déco d’intérieur ?

MX Il y a effectivement des stars là bas… Le collectif Commune Design, par exemple, qui sont vraiment les décorateurs de l’esprit cool, décontracté, ensoleillé de la côte Ouest, avec une espèce de fantaisie un peu vintage. Il y a un côté néo-1950, un peu hippy chic ; c’est vraiment la quintessence de cette coolitude de L.A.

AC Cette mode de Los Angeles est-elle en train de passer ?

MX Non, c’est quelque chose qui existe pour l’instant. Il y a Paris, New York aussi. En fait, c’est très éclaté, parce qu’il y a des gens très intéressants aussi en Asie, il y en a un peu partout… Il n’y a qu’à Londres où ça n’a jamais été très intéressant.

AC Pourquoi ça ?

MX Je pense que Londres est trop glacée par l’argent pour qu’il puisse y advenir des choses intéressantes. Londres, c’est absolument nul en décoration, c’est catastrophique ; toujours des trucs beiges avec des matières soyeuses, des tableaux hors de prix, des bronzes dorés en dégueulis… c’est horrible.

AC Pourtant, Londres attire des rich and famous cosmopolites !

MX Oui, mais il y a un côté très statutaire, très bourgeois. C’est un lieu de consommation, les gens ont beaucoup d’argent, mais ce n’est pas un lieu de création.

AC Milan ?

MX Milan, c’est passionnant… pour l’instant. La décoration italienne est en train de renaître. Aujourd’hui, on voit un chic bohème un peu décati ; il y a un côté fantaisiste, fantasque. Il y a dix, quinze ans, tout le monde rêvait de Londres, de son côté un peu bohème. Mais Londres a été karchérisée par le fric, ça l’a complètement anesthésiée. Et aujourd’hui, l’Italie a repris le flambeau du charme, de la vie facile, légère, pétillante, comme une éternelle dolce vita. Autant Londres est morte créativement, autant tout se passe en Italie aujourd’hui. C’est le cas pour la déco, mais aussi pour la mode. Les créateurs anglais sont asphyxiés, on sent qu’ils ne peuvent pas se développer, et ça fait quinze ans que la fashion week londonienne ne nous a rien montré.

AC Paris ?

MX Paris reste un pôle très important parce qu’il y a une vraie culture de la déco. L’avantage de la France, ce sont ses réseaux d’artisans qui permettent de réaliser des pièces assez exceptionnelles ; on a encore des artisans d’art !

AC Comment se dessine l’avenir du secteur ?

MX La décoration est dans un moment intéressant : les choses se cherchent et il n’y a pas de centralisation. Autant le mobilier populaire a été totalement noyé par Ikea, autant au niveau supérieur, il y a une multitude de possibilités et de propositions qui ne sont pas centralisées – au contraire de la mode, par exemple. Chez Dior, on trouve des vêtements, quelques objets de décoration, des lunettes de soleil, des chaussures… on peut avoir presque toutes les propositions sur la même marque. Mais quand on veut meubler une maison, il faut aller à un endroit pour trouver le canapé, à un autre pour les luminaires… Il n’y a pas encore de LVMH de la déco ou de multi­nationale du meuble haut de gamme.

AC Certaines marques de mode ont des projets immobiliers, comme Armani…

MX Je suis sûr que ça viendra ! Le problème des marques de décoration, c’est qu’elles restent souvent des fabricants spécialisés sur un produit, donc ça ne donne pas des images de marque. Mais les maisons de mode ont cette capacité à créer un univers global. Aujourd’hui, Fendi fait de la maison, Hermès, Kenzo, Bottega Veneta aussi. Sans compter les marques populaires comme H&M Maison et Zara Home. Ça reste à surveiller !