roy genty

N°19 Spring 15 , Alice Morin

Dans le Paris des années 1980, capitale de la mode, émergent un certain nombre de créateurs qui y mèneront carrière, dont certains venus tout droit du Japon. Leurs noms sont nouveaux et leurs vêtements sans compromis. Le succès est immédiat et influencera les décennies suivantes.

AM On parle souvent de la « vogue japonaise » des années 1980. Cela correspond-il selon vous à une réalité et à une unité dans la création ?

RG Il y a de nombreuses différences entre les « créateurs japonais ». Issey Miyake est un Japonais qui aime la France, qui est imprégné de la diversité, de la complexité française. Il est le premier à se penser à la fois international et spécifiquement japonais. On trouve chez lui une véritable fusion de deux cultures (ou plus, car il s’intéresse aussi à l’Inde, à l’Amérique du Sud…), un désir de dialogue qui procède d’une volonté d’ouvrir le Japon au monde qui est très particulière pour l’époque. Ce n’est pas le cas chez Rei Kawakubo et Yohji Yamamoto, qui appartiennent à la génération suivante, qui s’est constituée avec Issey comme modèle, ou plutôt comme contre-modèle. Pour eux, l’idée de « truc nouveau », d’une créativité japonaise excitante est plus vraie. Chez eux, et en cela ils sont beaucoup plus « japonais » (car la culture japonaise n’est pas une culture ouverte), il ne s’agit pas de communiquer, mais d’une forme de radicalité qui est plus souvent du côté des avant-gardes.

Issey Miyake, 132 5, SS 2012, © DR

AM Cependant, s’il y avait un dénominateur commun à ces trois créateurs, cela serait bien cette volonté affirmée d’innovation propre à l’ouverture et à l’avant-garde ?

RG Effectivement, si Issey Miyake n’est pas intéressé par « l’avant-garde », on retrouve chez lui cet amour de la singularité, de la nouveauté, de l’exception, qui se produit pour lui dans l’échange. Il y a dans son travail une réelle importance accordée à la joie, ici née de la fusion de plusieurs influences. Il veut organiser un « vivre-ensemble ». Pour lui, la modernité dépasse les frontières. Dans la démarche de Rei Kawakubo, par exemple, il y a en revanche une recherche de pureté radicale, ou chez Yohji Yamamoto, une sérénité qui a un côté monacal, religieux. Le point de vue de départ est donc différent. Mais il y a chez tous une discipline, une rigueur voire un perfectionnisme qui est très japonais. Ils ont d’ailleurs souvent travaillé avec les mêmes équipes techniques, excellentes et fiables.

lorsqu’il travaille avec des artistes, Issey Miyake ne veut pas être leur mécène ou leur offrir un espace d’expression, ce qui est une approche très différente des Prada, Chanel ou Vuitton

AM Et plus précisément chez Issey Miyake ?

RG Dans le travail d’Issey, on distingue trois phases, la première qu’on pourrait résumer par sa devise des premiers jours : East meets West, puis l’invention du plissé et ses expérimentations textiles sur de nouveaux synthétiques, enfin ses expériences via des collaborations avec des artistes (par exemple le Reality Lab), et notamment des chorégraphes (comme William Forsythe ou Daniel Ezralow). Il y a donc bien une ou plusieurs phases « laboratoires » où il veut être à l’origine de nouvelles recherches, c’est-à-dire d’inventer des choses nouvelles, car chez lui, il s’agit bien de make things. Il met constamment ses équipes au défi.

Issey Miyake, APOC, SS 1999, © DR

AM On retrouve donc dans ces démarches intrinsèquement différentes une dimension collective couplée à une position d’artiste, où on veut penser le vêtement comme support, comme vecteur d’un discours ?

RG Alors, oui, Issey ne se définirait sûrement pas comme un artiste, mais peut-être comme un artiste du vêtement. Lorsqu’il travaille avec des artistes, il ne veut pas être leur mécène, ou leur offrir un espace d’expression, ce qui est une approche très différente de celles de Prada, Chanel ou Vuitton, par exemple. Pour lui, le vêtement est au même niveau que l’œuvre d’art, et, une nouvelle fois, c’est dans le dialogue que tout se joue. Il s’intéresse beaucoup à l’art contemporain, au design, et à la symbiose possible avec les artistes qui les créent. […] Après, si Rei Kawakubo refuse l’appellation « artiste » – car elle souligne la dimension commerciale de son travail –, Issey Miyake lui aussi est plutôt à l’aise avec le côté commercial de son travail – en cela il est un digne représentant de sa génération des années 1960 qui a porté le prêt-à-porter au cœur de la mode, ce qui est une façon de rendre les vêtements accessibles à tous, une volonté de les voir portés. Mais il affirme ainsi la différence pour tous, et en cela aussi ils divergent, car Yohji et Rei sont plus élitistes, d’une certaine manière. […] Finalement, là où ils se retrouvent tous, c’est dans une position, pas nécessairement théorique ou militante, mais institutionnelle, d’artistes de la mode, et dans une attention extrême portée à la manière dont leur travail est présenté et mis en scène, une attention aux détails qui révèle une position très volontariste dans une période étonnante où, en définitive, tout restait à faire.

Note : Roy Genty est le directeur artistique de Issey Miyake.