carine bizet

N°33 FW19 , Angelo Cirimele

Si la mode est devenue une affaire d’image, à quelques hashtags près, la presse quotidienne cultive un espace où les mots construisent un récit et analysent les images que l’industrie produit en quantité. Journaliste au ‘Monde’, Carine Bizet est l’une des rares plumes de mode à couvrir les défilés – homme et femme – et à en proposer une lecture sans concession.

Angelo Cirimele Comment vous définissez-vous ?

Carine Bizet Critique de mode spontanément, journaliste de mode parfois. Mais comme je passe l’essentiel de mon temps à courir les défilés et les à-côtés, je dis plus facilement critique de mode.

AC Quel regard portez-vous sur la place du texte aujourd’hui, dans cet univers très visuel ?

CB Je pense que l’un va avec l’autre, il n’y a pas de raison de les opposer. Les images ont parfois besoin d’explications, même si une histoire uniquement en images ou uniquement en texte ne me gêne pas. On peut lire un texte et en imaginer les images, ou regarder des images et se faire l’histoire dans sa tête.

AC Avez-vous le sentiment que les magazines de mode ont moins d’influence aujourd’hui ?

CB C’est certain, car ils n’ont plus le monopole. Vu ce que produisent beaucoup de magazines, ce n’est pas plus mal… Les magazines mainstream m’ennuient assez vite et je regarde plutôt des titres plus confidentiels, qui ont au moins un point de vue. Les magazines institutionnels sur la mode se sont endormis sur leurs lauriers et commencent à être très répétitifs. Surtout en France, ils affichent un côté « entre soi », parlant des copains, des copains des copains… qui n’est pas très passion-nant. Ils travaillent toujours avec les mêmes photo-graphes ou mannequins et je crois que le public a envie d’autre chose. Avant, il n’avait pas le choix, c’était ça ou rien ; maintenant il y a autre chose.

AC À savoir le digital.

CB Notamment. Mais aussi une presse de niche. Le digital évidemment parce que c’est accessible à tous, c’est gratuit, à portée de clic. S’il y a un designer intéressant dont la presse classique n’a pas parlé, ils peuvent le trouver sur Instagram et y compris l’acheter. Je m’en sers d’ailleurs beaucoup pour travailler.

[la critique de mode] ce doit être instructif et constructif, mais ça n’est plus prescripteur comme ça l’a été il y a vingt ans. Et j’ai presque envie de dire tant mieux

AC Pour les designers de mode, le charisme est-il devenu une qualité aussi indispensable que de savoir dessiner des vêtements ?

CB Pas spécialement. Je trouve paradoxalement qu’il y avait des designers beaucoup plus charismatiques par le passé : Alexander McQueen, John Galliano, Azzedine Alaïa ou Karl Lagerfeld… ce n’est pas ce qu’on nous propose aujourd’hui !

AC Pour le dire autrement, on a le sentiment que bien manier les réseaux sociaux et la fabrication de sa propre image est devenu un enjeu.

CB Oui, pour le meilleur et pour le pire… Ça fait très certainement partie des éléments examinés pour un recrutement, et l’importance que ça peut prendre est parfois dangereuse.

Illustration : Artus de Lavilléon

AC On pense tous à la même personne…

CB On pense tous à la même personne. Mais on ne la citera jamais, sinon je me fais virer. Mais ça signifie aussi que c’est une personne en prise avec son époque, ce qui est intéressant en soi. Maintenant, il ne faut pas que ça devienne une donnée sine qua non, ni que ça prenne trop de place dans les critères de recrutement, parce que designer de mode c’est un métier, et communicant c’en est un autre. Beaucoup de designers sont aujourd’hui naturellement communicants et manient bien des outils sociaux, mais les communicants qui deviennent designers de mode, c’est plus compliqué. [Là aussi, on peut bien penser à quelqu’un, mais on ne citera personne, ndlr] J’ai tendance à penser qu’un designer de mode doit posséder les notions basiques de la construction d’un vêtement et je préfère quand ils savent le faire tout seuls. On voit la différence entre ceux qui ont fait Central Saint Martins et qui n’ont pas eu leur diplôme parce qu’ils n’ont pas été capables de le faire, et les autres.

AC Néanmoins, on attend d’un designer de mode qu’il accompagne une collection d’un récit ou d’une construction intellectuelle.

CB Quand il sait ce qu’il fait, c’est très facile d’en raconter l’histoire, pas besoin d’un communiqué de quatre pages. Je ne comprends d’ailleurs pas qu’on envoie un communiqué de deux pages après un défilé, c’est inutile. La collection peut se résumer en deux phrases parfaitement claires ; si ça fait plus de cinq lignes, c’est qu’il y a un problème. Ensuite, on peut aller discuter avec le designer pour qu’il développe le propos.

AC On sait que ces discours ou concepts de collection sont parfois construits par d’autres personnes que les designers, et parfois a posteriori.

CB C’est un problème… Quand un designer crée une collection, il sait ce qu’il fait, il a une idée qu’il veut exprimer. Ensuite, soit il travaille avec quelqu’un capable de faire une phrase avec son idée, soit il le fait lui-même. Pour parler avec beaucoup de designers avant et après le défilé, je vois la différence entre ceux qui savent très bien ce qu’ils font et ceux qui se sont fait beaucoup de jus de crâne sans qu’on sache très bien pourquoi.

je rencontre des jeunes créateurs français qui me parlentde Jane Birkin et de Françoise Hardy. Je n’ai rien contre ces deux

femmes, mais je me demande comment des gamins de 22 ans restent scotchés sur des images d’il y a vingt-cinq ans

AC Vous vous intéressez au vêtement. Percevez-vous une influence plus importante de l’image, réseaux sociaux aidant, dans le dessin des collections ?

CB De toute façon, les designers vivent dans une sorte de bouillon de culture d’images ; ils les trouvent sur Internet, dans les livres qu’ils collectionnent ou dans leurs voyages. Maintenant, je suis toujours étonnée quand je rencontre des jeunes créateurs français qui me parlent de Jane Birkin et de Françoise Hardy. Je n’ai rien contre ces deux femmes, mais je me demande comment des gamins de 22 ans restent scotchés sur des images d’il y a vingt-cinq ans. Ce n’est pas leur culture… Je serais plus intéressée par une collection assumée sur Britney Spears par exemple ! Ils ne réfléchissent pas à ce qu’ils aiment et vont vers ce qui est codé. Si le fait d’avoir à portée de main des milliards d’images de multiples endroits de la planète ça pouvait les désinhiber sur le sujet, ce serait bien… Comprendre qui ils sont, eux, et que leur image de la Parisienne, de la New-Yorkaise, ou de la femme en général n’a pas à être stéréotypée par les autres.

AC Vous êtes parfois invitée dans des jurys de festivals ou de prix récompensant des designers de mode. Vous trouvez qu’un vent créatif y souffle dans les propositions ?

CB Ce n’est pas là que ça se passe, c’est sur Instagram. Tous les créateurs intéressants que j’ai découverts récemment, en joaillerie ou en mode, je les ai tous rencontrés là. Le fait de participer à un concours demande de rentrer dans une case, une formule dans laquelle il faudra savoir plaire à un jury qui aura forcément sa spécificité. Ensuite, les jurys ont différents buts : recruter des designers, les faire entrer dans des studios… Certains designers sont très à l’aise dans cet exercice et ils vont apprendre beaucoup de choses, mais selon moi, ce n’est pas là que ça se passe.

Illustration : Artus de Lavilléon

AC Pourtant devoir séduire un jury ou un futur client, cela ne fait-il pas partie du jeu ?

CB Ce n’est pas la même chose : dans un jury, il y a des designers aguerris, des PDG, des professionnels, qui ont une idée formatée de la mode. Même s’ils s’en défendent, devant un candidat, ils vont surtout évaluer son potentiel. Il y a aussi un rapport de hiérarchie entre candidats et jurés, entre qui est dans le circuit et qui est encore en dehors. Sans compter que parfois tout est bon pour apitoyer un membre du jury…

AC Donc, les designers intéressants investissent Instagram…

CB Ils sont sur Instagram et dans différents pays… parce qu’on est très autocentré sur le Grand Chelem de la mode… Mais je rencontre des gens qui viennent de Melbourne ou de Moscou, ces designers font leur chemin et aujourd’hui ils n’ont plus besoin d’être inscrits dans une fashion week, de faire un défilé, d’être porté par une célébrité ou vendu dans tel concept store.

AC Être vendu dans une boutique, c’est pourtant bien…

CB Aujourd’hui, les designers se vendent tout seuls en ligne via leur site, ils ont des amis qui vont porter leurs vêtements sans devoir passer par un agent ou leur attaché de presse – parce qu’ils n’en ont pas. Ils vont se construire de cette manière, ce qui ne les empêche pas d’entrer ensuite dans un circuit plus classique. Je pense à Pyer Moss, par exemple.

personnellement, je pratique le sous-entendu vicieux et aussi l’absence d’adjectif – ce n’est jamais bon quand il n’y a pas d’adjectif dans un papier

AC Quel regard portez-vous sur la place de la critique de mode ?

CB Ce doit être instructif et constructif, mais ça n’est plus prescripteur comme ça l’a été il y a vingt ans. Et j’ai presque envie de dire tant mieux. Je pense qu’on imposait quelque chose et qu’aujourd’hui on peut analyser les choses. Il n’y a plus ce côté péremptoire, qui ne me manque pas. Je n’ai jamais eu vocation à être grande impératrice de la mode, qui déciderait de qui va exister ou non. Je trouve ça affreux comme manière de faire. Quand on lit les critiques des années 1950-60 70, c’était le côté sorcière de la mode élisant qui méritait d’être reconnu. Je suis très contente que des designers que je n’aime pas du tout et dont le travail m’insupporte réussissent. Tant mieux. Ils ont un public, ça ne me regarde pas, mais je trouve ça sain. Au contraire, je trouve malsaine et dangereuse la tentation du consensus.

AC Beaucoup d’images circulent sans nécessairement de contexte historique. Le texte peut-il analyser et articuler ces références ?

CB C’est effectivement à nous d’analyser ces références, et par exemple pourquoi tout à coup beaucoup de créateurs font référence aux années 1990 (qui doit être à peu près leur année de naissance). Ils en ont une vision totalement déformée par rapport à ce que c’était et c’est ce qui est intéressant à expliquer.

AC À partir du moment où les papiers sont construits pour être plutôt élogieux, et que la critique négative prend souvent la forme d’une omission ou d’une citation a minima – je pense au Figaro –, il faut parfois vraiment décrypter pour deviner une critique…

CB Mais c’est une gymnastique intellectuelle très intéressante ! On pointe beaucoup le journaliste, mais il n’est pas maître de la publication. Le jour-naliste peut écrire une critique pertinente et acérée, mais son supérieur relisant le texte peut décider de tout gommer. Et c’est bien sûr cette personne qui décide de ce qui est finalement publié. Ça m’arrive aussi parfois, ça me met en colère, mais c’est la vie d’un organisme de presse.

AC Devez-vous développer des stratégies pour donner votre sentiment sur une collection, un designer ou une saison ?

CB C’est à chacun de trouver sa petite mayonnaise… Personnellement, je pratique le sous-entendu vicieux et aussi l’absence d’adjectif – ce n’est jamais bon quand il n’y a pas d’adjectif dans un papier. Mon exemple ultime, et je ne suis pas en train de me comparer, c’est Joan Didion, notamment L’Amérique, un recueil d’articles qu’elle écrit dans les années 1970-80 sur les États-Unis, dont un texte sur New York. En deux mots : on avait commencé à installer dans les appartements des broyeurs à ordures ; sur ce, le syndicat des ramasseurs de sacs poubelles s’en est mêlé parce que ça leur prenait du travail et ils se sont débrouillés pour faire paraître des articles rapportant que des gens avaient mis leur bébé dans le broyeur à ordures. Elle racontait ça de manière détachée, faussement détachée, alors qu’on ne pouvait être qu’horrifié par ce qui était décrit. Pour moi, c’est l’exemple ultime de comment on y arrive si on ne peut pas dire franchement que telle chose est vraiment un gag.

AC Au Monde, vous êtes l’une des rares journalistes à écrire pour le quotidien et le magazine. Le quotidien a une approche informative alors que le magazine est davantage dans le divertissement.

CB Oui, le quotidien c’est l’information, mais l’info ça se met en scène. Le travail d’un quotidien national c’est d’apporter du plus produit à l’information, ça n’est pas un communiqué Google.

AC Vous avez plaisir à écrire sur le contemporain. Dans la rubrique « Post et postures » (précédemment « Le goût des autres »), vous mettez à l’épreuve l’humour de vos contemporains et le politiquement correct. Lisez-vous les commentaires que la rubrique suscite parfois ?

CB Je me prends même parfois des insultes… mais je m’en fous. Si en 2019 je dois expliquer à des êtres humains capables de lire et d’écrire ce qu’est le second degré… je n’ai pas le temps !

AC Cette rubrique est une forme qui permet d’énoncer des observations sur le contemporain ; est-ce devenu difficile d’obtenir des choses précieuses en interview, de designers par exemple ?

CB Ça dépend des interlocuteurs… je dois parfois freiner dans leur propos certains designers que je connais bien : là, tu vas te faire virer ! Certains sont capables de donner autre chose, d’avoir un point de vue, de ne pas forcément être sympas avec tout le monde et d’avoir des choses à dire.

AC Êtes-vous intéressée par cette dimension politique qui point dans les discours des designers, que ce soit le féminisme ou l’écologie ?

CB Pour ce qui est du discours sur le féminisme, je trouve qu’il y a énormément d’opportunisme, de gens qui d’un seul coup se découvrent féministes. Il y a toujours eu des créateurs et des créatrices fémi-nistes, comme Rei Kawakubo ou Miuccia Prada, qui n’éprouve pas le besoin de le doubler d’un discours. Alexander McQueen ou Azzedine Alaïa étaient des grands féministes. Pas besoin d’écrire des choses sur soi pour s’en convaincre en méthode Coué [Là encore, on se force à ne penser à personne en particulier, ndlr]. On a beau parler de féminisme, il n’y a pour autant pas plus de femmes PDG ou de représentantes dans les conseils d’admi-nistration… Dire que les mannequins mineures n’ont pas le droit de travailler, ce n’est pas ça le problème.

AC Sur le positionnement écolo des marques, croyez-vous à la sincérité des discours ou plutôt à un opportunisme politiquement correct ?

CB Je pense que c’est beaucoup plus sincère et durable. Dans le milieu de la mode, les gens se sont rendu compte des problèmes que ça causait. Ils prennent de vraies mesures et travaillent sur ce sujet. Évidemment, ça leur permet d’améliorer leur image, mais ils investissent vraiment de l’argent et des ressources.

AC Mais le luxe étant une économie du désir et non du besoin…

CB Il y aura un moment où ce sera contradictoire. Mais à l’intérieur de leur modèle économique, ils sont tous en train de s’impliquer dans des normes plus « vertes ». Et l’addition de tous ces gestes va finir par produire des résultats. De plus en plus de marques émergent qui recyclent des tissus, et la science aide beaucoup à imaginer comment fabriquer des tissus ou des matières à partir d’éléments recyclés.

AC Sachant qu’on ne peut prévoir les ventes de tel modèle, on est amené à en détruire les invendus si on veut préserver la rareté et donc le prix – sauf à solder les pièces, ce qui n’est pas la tendance.

CB Ils sont en train d’y réfléchir, car ils ne pourront bientôt plus rien détruire, une directive étant parue sur le sujet. Ces maisons sont tiraillées entre gagner de l’argent et la prise en compte d’un vrai problème. Elles cherchent des solutions entre ces deux dimensions.

AC Si vous ne travailliez pas dans la presse, que feriez-vous ?

CB Quelque chose dans la mode sûrement, dans l’art ou dans le design d’intérieur.

AC Dans une maison de mode ?

CB Ou j’aurais ma propre structure. Je ferais des bijoux ou autre chose… En tant que critique, on doit assister à de plus en plus d’événements et ça peut devenir ennuyeux. Le jour où on a envie d’écrire des horreurs sur tous les designers, il faut arrêter. Le côté Tatie Danielle de la mode, ce n’est pas possible. Faut faire autre chose, ce n’est pas grave…