édouard levé

, Angelo Cirimele

Rencontre avec Édouard Levé, un artiste qui, à travers ses images et ses livres, choisit l’actualité et les médias comme matériau.

Angelo Cirimele Tu viens de publier un livre qui s’appelle Journal, tu veux en expliquer le principe ?

Edouard Levé Le titre, c’est pour induire en erreur les gens dans les librairies. Un journal, a priori c’est quelque chose de très intime où l’on parle à la
première personne, en son nom. Et dans Journal, il n’y a aucune intimité et je ne parle pas en mon nom. Ce n’est même pas moi qui ai écrit le contenu, j’ai juste gommé tous les noms de personnes et de lieux, il n’y a aucun repère géographique, historique et nominatif.

AC Ce sont des nouvelles ?

EL Ce sont des nouvelles réellement publiées dans la presse : essentiellement dans Le Monde, Libération, Le Figaro, l’AFP et un peu L’Équipe aussi. Je les ai classées par rubrique : quotidien, international, économie, société, faits divers. Il n’y a pas la rubrique politique intérieure parce que c’est un domaine où il est impossible de retirer ces données. Sinon, toutes les autres on peut, culture, télévision… Donc j’ai fait une sorte de quotidien, mais publié dans un livre, qui ne donne aucune information utilisable. Les informations utilisables sont le lieu, la date et les gens. Je reformule les noms propres : je les remplace par « un ministre » ou leur fonction abstraite. Alors se dégagent les nouvelles archétypales qui curieusement sont réutilisables. J’ai écrit ce livre il y a deux ans et demi. Un critique a essayé de deviner à quels événements il se référait, il a pris des événements qui venaient de se produire ; ça collait.

AC Comment en es-tu venu à travailler du texte journalistique comme un matériau ?

EL L’idée de ce journal est venue du fait que je vais chaque été dans la Creuse, dans une maison de grand-mère complètement isolée. Je retrouve les journaux de l’année précédente. Comme la première maison de la presse est à quinze kilomètres, sur une toute petite route et que les journaux arrivent avec deux jours de retard, je ne les achète jamais. Par contre, j’ai besoin de lire la presse, donc je lis les vieux numéros qu’ont laissés mes cousins, qui datent de l’été précédent. À chaque fois, ça me fascine parce que c’est comme la littérature, il y a quelque chose de désuet. J’aime beaucoup lire les quotidiens avec retard. Parce qu’il y a un truc qui pourrait être vraisemblable. C’est assez émouvant. […] Donc ça faisait longtemps que ça me travaillait et je me disais qu’il y avait un grand potentiel littéraire dans le journal. Tout écrivain le sait, mais les écrivains le retravaillent toujours. C’est ça le problème. Mon éditeur a eu un problème avec le manuscrit que je lui ai donné et m’a dit : je ne vois pas où est le travail d’élaboration littéraire. Je lui ai répondu c’est normal. Je pense que les gens de la littérature sont beaucoup plus conservateurs sur le milieu de l’art contemporain que les artistes. Les ready-made, ça gêne les gens en littérature. Personne n’en fait vraiment. Et même moi, ce n’est pas vraiment un ready-made, c’est un ready-made aidé.

j’ai fait une sorte de quotidien, mais publié dans un livre, qui ne donne aucune information utilisable. Les informations utilisables sont le lieu, la date et les gens

AC Mais il y a un style dans un journal… En culture, il y a toujours quelques envolées lyriques, mais pas trop parce qu’on n’est pas l’artiste…

EL C’est l’endroit le plus difficile d’ailleurs. C’est intéressant de se demander où le « nom » est le plus puissant dans le journal : ce sont les pages culture et politique intérieure. C’est là où il y a des personnages.

AC Et le style ?

EL Il y a un style commun qui correspond au fantasme littéraire d’une écriture blanche. Mais ça n’existe pas. L’idéal ce sont les commandements bibliques, ou plutôt le nouveau testament, qui est encore plus neutre que l’ancien. C’est une sorte de langue un peu floue, elle a été traduite une fois, elle a été retraduite… Et dans Journal, même si Libération ce n’est pas Le Monde, au fond on n’arrive pas vraiment à les reconnaître.

AC Ton matériau est l’information, les médias, comme pour ta série d’images Pornographie. Qu’est-ce qui t’intéresse dans ce matériau ?

EL Je ne sais pas vraiment ce qui m’intéresse, mais je peux te dire pourquoi je l’utilise. Il y a des gens qui peignent des natures mortes parce qu’ils les ont sous les yeux, et mes natures mortes à moi, ce sont les médias. C’est ce que j’ai le plus souvent sous les yeux. Je me demande : Comment utiliser ça pour en faire quelque chose ? En fait, c’est surtout un patrimoine commun. Tout y est très formaté. Aujourd’hui, la peinture d’histoire, c’est la photo de presse.

AC Ta série Quotidien était la reconstitution d’images de presse déplacées dans un autre cadre.

EL Je partais de plein d’images que je trouvais dans des journaux et que je photocopiais. C’était aussi bien un quotidien marocain qu’un journal israélien ou suédois dont je regardais les archétypes. Je faisais des dossiers, j’avais une vingtaine d’images par genre, et c’était toujours les mêmes images. Je les ai synthétisées de mémoire. J’ai fait un dessin qui résumait chaque image parce qu’il y a vraiment des archétypes qu’on retrouve partout. Même sur des sujets comme le terrorisme, s’il y a un attentat, on voit toujours un homme entre 30 et 50 ans qui court de droite à gauche de l’image, avec une petite fille dans les bras, après l’attentat, le tremblement de terre, l’incendie… et autour de lui, il y a deux types qui écartent les foules. Cette image, si tu regardes attentivement, tu la vois à peu près une fois par semaine dans la presse. Alors qu’il y a plein d’autres manières de photographier un attentat. […] Au départ, je m’intéresse aux images « protocolaires », c’est-à-dire des images où les modèles posent, comme du protocole diplomatique par exemple, où tout est très codifié. Alors qu’avec Quotidien, c’est l’antithèse, c’est une sorte d’instant décisif dans la logique de photo de presse. Moi, je ne suis pas du tout dans l’instant décisif puisque je fais des mises en scène. Et justement : ça m’intéressait d’appliquer la mise en scène froide, reconstituée, sculpturale, en soi-disant instant décisif.

AC Tu parlais d’archétypes…

ELDans les médias, il y a des espèces de stéréotypes, dont on n’a pas vraiment conscience parce qu’on est surexposé. Ça circule dans tous les cerveaux. J’essaye de les neutraliser (soit logistiquement, soit iconographiquement) pour retrouver l’essence de ces archétypes. Quand je regarde certaines images que j’ai faites, je me dis que je suis arrivé quasiment au truc le plus simple qu’on puisse faire dans le genre. L’idée est partie des banques d’images, qui me fascinent beaucoup, surtout les banques d’images de familles. Ce sont toujours des familles composées d’un garçon et d’une fille, un père et une mère, et un grand-père et une grand-mère. Ils ont à peu près le même âge. Ils sont tous beaux. Il n’y a pas une famille avec deux filles par exemple. Ça n’existe pas. Donc il y a une énigme. Je cherchais le langage commun. C’est une période de mon travail, mais maintenant je fais d’autres choses. Je pense malheureusement avoir épuisé la question de la photo de presse. Hélas !

AC Il y a pourtant de nombreux supports et de nombreux possibles…

EL Ce n’est pas lié aux photographes ou au réel, parce que le réel est inépuisable et beaucoup de photographes de presse font des photos excellentes. J’en ai parlé avec un type d’une agence, Magnum je crois, et je lui ai demandé pourquoi les photos de presse sont toujours les mêmes. Il m’a répondu : c’est simple, tu vas sur un événement, il y a des photos géniales à faire, tu les donnes à ton agence. D’abord l’agence les trie parce que les journaux ne veulent pas toutes les voir, et dans ce tri, le journal choisit et ne prend aucun risque. Ce photographe est allé au salon Hot Vidéo à Cannes je crois, la police est arrivée et avait voulu le fermer parce que des gens avaient débordé en dehors du salon, donc il y avait des nanas à poil en pleine rue. Il a pris des photos hallucinantes où il y avait des filles seins à l’air qui couraient, poursuivies par des flics. Aucune de ces photos n’a été publiée, alors qu’elles étaient très comiques, semble-t-il… Mais elles ne correspondaient pas aux normes visuelles habituelles, donc on ne pouvait pas publier ces photos.

AC Ça veut dire que dans Journal tu arrives à cerner des modèles et cette écriture qui est comme une musique lancinante, qui font que les journaux donnent l’impression d’être toujours les mêmes ?

EL Justement c’était un paradoxe. À un moment je me suis dit : je vais utiliser les journaux comme matière première d’artiste plutôt que comme
une sous-information en tant que citoyen. Je me suis très vite rendu compte que les nouvelles ne sont jamais nouvelles ; c’est le paradoxe. Le journal, c’est le lieu où tout devrait être incroyablement nouveau, et c’est finalement stupéfiant de banalité, y compris dans la mise en scène, la maquette, les légendes, les images…

AC Je repense à un passage de Journal qui parle de politique étrangère. Tous les éléments qui permettent « d’identifier » sont gommés et la dépersonnalisation révèle des choses tragiques ou absurdes de manière beaucoup plus forte. Est-ce la personnalisation qui interdit de ressentir et/ou de penser ?

EL Il y a une phrase de Jules César dans La Guerre des Gaules. Il dit : « Le danger qu’on n’a pas devant les yeux est, en général, celui qui trouble le plus. » Il terrifiait ses ennemis avec ça. Il a dérouté une armée de Germains avec un éléphant déguisé en monstre de paille – c’était un truc d’artiste –, les Germains ont cru que c’était un dieu et ont fui, terrifiés car ils ne savaient pas qui était cet ennemi. César a pu traverser le Rhin. Dans Journal c’est pareil, quand tu lis une information sans savoir de qui il s’agit, c’est encore plus terrifiant.

AC Pour toi, ce qu’il y a dans les médias c’est de la réalité, de la représentation ou de la fiction ?

EL Les nouvelles racontent des événements qui se sont réellement produits. Mais elles sont aussi un code de représentation. Le premier code, c’est que ça doit être une catastrophe. On ne te dira jamais : merveilleux ! c’est l’anniversaire de Jacqueline ! Pourtant, on pourrait annoncer d’autres choses, car il se passe des choses merveilleuses tous les jours. En fait, et je vais faire le paranoïaque : je pense que les journaux sont des machines à faire peur, pour justifier les dépenses militaires. J’ai passé trois mois au États-Unis et ça donne cette impression. Les chaînes de crimes, c’est pour justifier la police et ça te terrifie. D’ailleurs, j’ai envie de faire un procès à Spielberg, parce qu’à cause de lui, je ne peux plus me baigner dans la mer sans croire qu’il y a des requins qui vont me dévorer. Et c’est un problème. Même le cinéma américain ne fait que jouer sur la terreur. Au fond, ça bousille la vie. J’aurais mieux aimé ne pas voir Les Dents de la mer. Parce que j’y crois. J’ai peur. C’est pas une blague. Je nage en longeant la côte à cinq mètres. Je ne peux pas nager tout droit parce que j’ai peur des requins – même en Bretagne. […] Les journaux, c’est un peu pareil, même si ça informe. Au fond, il y a très peu de gens qui ont besoin des informations qu’ils entendent et qu’ils lisent.

AC Tu penses que c’est davantage une fiction, un divertissement ?

EL Lire le journal, c’est un besoin de participer au monde, de se sentir appartenir à une communauté. C’est un lien communautaire.

AC Tu considères que notre relation à ce que nous savons du monde se fait essentiellement à travers le filtre des médias ?

EL Je ne pense pas. J’en ai fait l’expérience pendant six mois, en ne lisant pas le journal.
Pour une raison simple : j’avais décidé d’écrire un livre en me fondant sur un numéro de Libération. Je voulais écrire un roman uniquement d’après les informations contenues dans ce journal. Donc, j’avais décidé de ne pas en acheter de nouveau tant que je n’aurais pas lu celui-ci en entier. Je n’y suis jamais arrivé.

AC Tu as entendu parler de Jayson Blair, ce journaliste du New York Times qui inventait tous les reportages dans son bureau.

EL Je suis très fasciné par les imposteurs. Peut-être que c’est un gars qui n’avait pas sa place, il aurait mieux fait de travailler en littérature, on l’aurait mieux payé.

AC L’écriture est une forme plutôt rare dans l’art contemporain. Toi et Valérie Mréjen l’utilisez. Qu’est-ce qui t’intéresse dans cette forme ?

EL Je ne considère pas que ce que j’écris soit de l’art plastique. J’aime bien les catégories, contrairement à pas mal de mes congénères. D’ailleurs, mes titres de livre sont : Œuvres, Journal. Le prochain livre s’appellera Autoportrait, et non pas autobiographie ; en fait, ce sont des genres. Je suis un peu psychorigide, j’aime bien catégoriser. Quand j’écris, j’estime que je suis écrivain, pas artiste. […] En photo, j’essaye d’aller jusqu’au bout de cette spécificité. Journal, le fait que ce soit un livre change complètement la nature du projet. J’aurais pu faire une parodie de journal qui soit en papier, mais je voulais qu’on accorde une lourdeur au journal, une gravité de l’illusoire. C’est là où le ready-made en littérature peut avoir une vraie puissance. On a un rapport quasi religieux au livre. J’aime bien l’idée de traiter les choses dans le sacré. J’aime aussi qu’on soit très attentif aux choses, très soigneux.

AC Tu as publié un livre de projets artistiques restés à l’état de projets ; c’est toujours un jeu sur les niveaux de réalité et d’effectivité.

EL Un livre, a priori, c’est toujours une fiction. Sauf que j’écris toujours au présent de l’indicatif. Le présent, c’est la réalité. Je suppose que c’est vrai. C’est une espèce de temps permanent. Ça revendique, c’est comme l’index. La manière dont je décris ces œuvres donne l’impression d’un catalogue de musée. Un catalogue, c’est refaire une chose vraiment existante, c’est juste un inventaire. Le style de l’inventaire, c’est un ton sérieux, neutre…

AC Et Autoportrait ?

EL Oui, c’est mon prochain livre. Là, par contre, tout est vrai. Je n’ai rien inventé. Il y a des faits, des choses réelles me concernant, invérifiables, et beaucoup de choses subjectives. C’est un autoportrait, pas une autobiographie dans le sens « l’histoire de ma vie ». Ce sont des remarques, des jugements que je porte sur la vie ou sur moi-même. Donc, en effet, assez subjectif. Il y a un sujet. Et ce sujet c’est moi.

AC Tu l’as terminé ?

EL Je l’ai écrit entièrement aux États-Unis pendant un voyage. J’allais dans des villes comme Mexico, Versailles, Rome, Syracuse, Paris. J’ai fini à Bagdad sur la côte est. J’étais en voiture, tout seul, dans les motels. Comme c’était des villes minuscules, je m’ennuyais le soir et mon seul matériau, c’était moi, alors j’ai fait ce livre.

AC Tu es en vacances ?

EL Jamais et toujours.

Paru dans Magazine N°26, V.1, Septembre 2004