étienne russo

N°5 Fall 11 , Cédric Saint André Perrin

Né en Belgique, de parents italiens, Étienne Russo a fait l’école hôtelière de Namur avant de devenir mannequin et barman dans la boîte de nuit bruxelloise le Mirano au début des années 80. Promu directeur artistique de ce club, il se lie avec les jeunes stylistes anversois qui posent alors les bases de la mode belge. Débute une longue collaboration avec Dries Van Noten, dont il prend en charge la production des défilés, d’autres suivront avec Hermès, Chanel, Hugo Boss, Céline, Sonia Rykiel… 700 défilés et événements en 22 ans de carrière, mais une constante : une touche de surréalisme en empreinte sur nombre de ses projets – esprit belge oblige.

Cédric Saint André Perrin Vous avez débuté avec Dries Van Noten.

Etienne Russo Nous avons organisé son premier défilé à Paris en 91, dans les sous-sols de l’hôtel Saint James & Albany. On avait construit un petit théâtre à l’italienne orné d’un soleil que l’on tirait à l’aide d’une corde, une toile peinte descendait et remontait pour illustrer la tombée de la nuit ; c’était naïf et poétique. On a créé beaucoup de décors avec Dries Van Noten, même s’il préfère aujourd’hui s’inscrire dans des lieux qu’il met en valeur à travers un travail de lumière, un parcours spécifique des mannequins et un placement du public déstructuré.

CSAP Votre métier recouvre quelles activités ?

ER C’est à géométrie variable ; cela va du choix de la salle à la conception d’un décor en passant par la chorégraphie des mannequins. Cela concerne tout ce qui touche l’organisation des shows ; disons que c’est un mélange entre production, scénographie et direction artistique. À mes débuts, je faisais même la cuisine pour Dries !

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CSAP En vingt-deux ans de carrière, qu’est-ce qui vous semble avoir le plus évolué ?

ER Le temps. L’accélération du temps. À tous les niveaux. Les défilés duraient 30 minutes à la fin des années 80, ils sont aujourd’hui expédiés en moins d’un quart d’heure. À mes débuts, je passais quatre jours à Paris et visitais 80 lieux pour en proposer 20 à mes clients. Quand j’en ai trois à recommander aujourd’hui, c’est extraordinaire. Les raisons sont multiples, mais la principale difficulté réside dans le calendrier des présentations surchargé : 10 à 12 shows par jour ! On pouvait autrefois faire traverser Paris d’un bout à l’autre aux journalistes, il faut maintenant se coller à proximité du défilé précédent et pas loin du suivant. La presse n’a plus le temps et ne souhaite plus se déplacer. Et si on l’y oblige, mieux vaut avoir de bonnes raisons, au risque de voir débarquer un public énervé et encore plus remonté à la sortie si la collection n’a pas plu.

on ne voit plus de filles avec des seins, ni de mecs baraqués ; les corps sont assez androgynes et servent davantage le vêtement. des corps plus formés, voire plus sexuels, détourneraient l’attention

CSAP Dans les années 90, mouvance grunge oblige, la vogue était aux défilés dans des entrepôts désaffectés, des salles de concert et autres terrains vagues. Plus franchement l’humeur du moment…

ER Il y avait une forme de légèreté dans la première moitié des années 90 ; les créateurs étaient à la recherche d’endroits atypiques et pleins de charme pour présenter des collections assez arty. Dans la seconde, avec l’arrivée de gens comme Tom Ford chez Yves Saint Laurent, les défilés sont devenus des grosses productions. C’était à qui ferait le plus grand, le plus fort, le plus cher… La crise de 2008 nous a ramenés à des choses plus parcimonieuses.

Scénographie Céline Spring-Summer 2011

CSAP On a connu l’engouement des présentations « séances de travail » réservées à quelques happy few, les méga shows des géants du luxe, etc. Comment défile-t-on aujourd’hui ?

ER L’important, c’est d’être au plus près de l’univers du créateur. Avec Phoebe Philo, pour les décors de Céline, on recentre au maximum. Le résultat a souvent l’air extrêmement simple, mais cette simplicité découle d’une multitude de pistes ; parfois jusqu’à 40 propositions différentes rien que pour le choix d’un sol qui colle parfaitement aux murs et prenne bien la lumière. Il y a des gens plus expansifs, comme Karl Lagerfeld, qui ont des visions de décors narratifs. Pour Chanel, il peut décider de transformer le Grand Palais en jardin à la française ou d’y reproduire la place Vendôme. Mais d’une façon générale, les décors sont aujourd’hui utilisés avec parcimonie ; nous avons par exemple placé des ascenseurs sur le podium Louis Vuitton pour illustrer la thématique inspirée du film Portier de nuit sur la dernière collection.

CSAP Les passages des défilés sont aujourd’hui relayés dans la presse et sur Internet par des photographies frontales prises en bout de podium. Hormis dans quelques quotidiens et de rares retransmissions télévisées, on perçoit moins l’ampleur des décors.

ER Il ne faut pas oublier que dans les années 80, quand les défilés se déroulaient sous des tentes dans la cour carrée du Louvre, les photographes se plaçaient tout autour du podium, on bénéficiait donc d’une plus grande diversité d’images. Les photographes faisaient d’ailleurs partie du show, on les voyait circuler, interpeller les mannequins. Les filles posaient pour eux, effectuant des arrêts sur le catwalk. Tout cela avait un côté bon enfant. Les défilés étaient un peu improvisés : on montait un podium, on fixait trois spots, on branchait la musique et on lançait les filles ! Le métier s’est depuis beaucoup professionnalisé et plus rien n’est laissé au hasard.

on pouvait autrefois faire traverser Paris aux journalistes; il faut maintenant se coller à proximité du défilé précédent et pas loin du suivant. la presse n’a plus le temps – et ne souhaite plus se déplacer

CSAP Les mannequins ne prennent d’ailleurs plus vraiment de poses sur les podiums…

ER La manière même de défiler a changé. À l’époque, c’était des femmes – et je dis bien des femmes – qui défilaient. Aujourd’hui, ce sont des filles entre 16 et 20 ans. L’attitude ne peut pas être la même. Les supermodels de la période Naomi Campbell, Christy Turlington et Linda Evangelista jouaient, j’ai envie de dire, sur scène. Les filles d’aujourd’hui ne jouent pas, elles marchent. L’idée même de scénographier les shows est devenue compliquée. D’abord parce que les filles elles-mêmes ne sont pas là-dedans ; jouer ne les intéresse pas, cela ne vient pas naturellement. Et puis pour développer des scénographies, il faut du temps. Et le problème, une fois encore, c’est qu’en raison de ce calendrier ultra chargé, les mannequins sont peu disponibles. On pouvait autrefois négocier de les faire venir cinq heures avant le show pour organiser des répétitions, aujourd’hui c’est trois heures grand maximum. Dans ce laps de temps, elles doivent se faire coiffer, maquiller, habiller… Mais bon, j’ai trouvé la solution : quand le show prévoit des déambulations compliquées, je fais appel, non pas pour l’attitude, mais pour construire le déroulé, à des figurants. Nous répétons avec eux quatre heures la veille pour être parfaitement calés. Le jour du show, quand elles arrivent, je fais asseoir les mannequins à la place du public et les figurants défilent pour leur indiquer le parcours. Dans un premier temps, elles regardent, puis les figurants les prennent par la main et ils font une fois le parcours ensemble. Au troisième filage, les mannequins défilent seules. C’est ce que j’ai trouvé de plus rapide !

CSAP C’est délirant !

ER Oui, mais indispensable. Et puis cela sécurise les filles. Il faut bien comprendre qu’elles ont enchaîné New York, Londres et Milan. Lorsqu’elles arrivent à Paris, elles sont déjà très fatiguées. Chaque nuit, elles effectuent leurs essayages dans les maisons jusqu’à trois heures du matin ; elles se lèvent aux aurores pour les préparatifs des premiers shows, qui débutent à 9h30. Comment exiger d’elles de la concentration ? Ce n’est humainement pas possible.

Thom Browne FW 2011, ©B2 photographers pour Villa Eugénie

CSAP Quel regard portez-vous sur la nouvelle
génération de mannequins ?

ER Les stéréotypes physiques, féminins comme masculins, sont calés depuis le milieu des années 90. Quinze ans, c’est assez long quand on y pense ! On ne voit plus de filles avec des seins, ni de mecs baraqués ; dans les deux cas, les corps sont assez androgynes. Les physiques sont très formatés dans la mode ; on trouve plus de variétés morphologiques dans le cinéma ou la musique. Un créateur, qui a une plus grande proximité avec le corps et le vêtement, vous en parlerait sans doute mieux que moi, mais il me semble que les corps actuels, assez stylisés, servent davantage le vêtement. Des corps plus formés et donc plus présents, voire plus sexuels, détourneraient l’attention.

CSAP Les podiums appartiennent au passé…

ER Si on en fait, ils ont tout au plus 7 centimètres de haut. La façon de voir la mode a changé. Le podium, c’est un truc des années 70 et 80 ; période où les stylistes ont été déifiés créateurs. Le podium crée une distance. Aujourd’hui, l’idée serait plutôt de mettre la mode dans la rue, on défile donc au ras du sol pour plus de proximité.

les supermodels de la période Naomi Campbell, Christy Turlington et Linda Evangelista jouaient, j’ai envie de dire, sur scène. les filles d’aujourd’hui ne jouent pas, elles marchent

CSAP Percevez-vous, entre New York, Milan et Paris, une grande différence dans la façon de défiler ?
— Paris ! Paris ! Paris ! Je suis fan de cette ville pour mille raisons. D’abord parce qu’y défilent des collections de stylistes venant du monde entier, d’où une grande diversité dans la façon de présenter, depuis le recueillement à la japonaise au show à l’anglaise. À Paris, chaque talent développe son univers propre, d’où des prises de risque scénographiques. À Milan – où 90 % des marques qui défilent sont italiennes –, l’approche est plus commerciale ; les shows se cantonnent le plus souvent à des allers et retours sur podium. Tout est plus standardisé : les choix musicaux, la lumière, les décors… New York, hormis quelques talents qui se comptent sur les doigts de la main : Thom Browne, Marc Jacobs, Proenza Schouler, les sœurs Rodarte…

CSAP Nombreux sont ceux qui tentent des expériences autres que le défilé pour présenter leurs collections, comme des courts métrages. Pensez-vous que ces films de mode puissent à terme remplacer les shows ?

ER Non. Les gens qui réalisent des films, souvent très beaux d’ailleurs, sont – avec tout le respect que je leur dois – pour beaucoup des jeunes créateurs dotés de petits budgets ne leur permettant pas de défiler. Le phénomène des films de mode est apparu avec la crise et rencontre un succès via Internet. On assiste aujourd’hui à une démultiplication des médias. En plus des magazines traditionnels et de la télévision, il faut désormais compter avec les blogs, les vidéos en streaming, Twitter… Les films de mode ont leur place dans ce contexte : ils permettent de communiquer différemment dans le cadre d’un marketing mix, mais ils ne peuvent en aucun cas se substituer aux défilés, car personne n’envisage sérieusement de ne présenter les collections que sur le Net. Un défilé va au-delà d’une simple présentation des vêtements, c’est un moment de socialisation et une formidable machine à rêves. Sans premier rang, Anna Wintour ne sera plus ce qu’elle est, ni Suzy Menkes, isolée derrière un ordinateur… Quand on se rend à un show qui compte, il y a de l’électricité dans l’air ! Rien ne remplacera jamais le plaisir de voir une robe sur une fille évoluant devant vous. Un modèle qui défile, c’est comme un plat qui passe dans un restaurant, on sent l’odeur – l’air du temps –, cela vous donne envie, vous ouvre l’appétit.

CSAP Quels sont les enjeux d’un show pour les marques ?

ER On est clairement dans le cadre d’une compétition de haut niveau. Chaque créateur dispose de 8 à 14 minutes pour marquer le plus profondément son empreinte sur la saison. Il faut que les journalistes aient envie de s’étendre sur la collection dès le lendemain dans les quotidiens et sur le Net – de façon positive si possible. Mais plus que tout, il s’agit de marquer les esprits pour que, trois mois plus tard, les rédactrices se souviennent de vos pièces et les photographient. Il est donc important de communiquer un message clair. Pour une griffe, un défilé réussi repose sur la parfaite combinaison entre make-up, musique, lumière, décor, scénographie, attitude des mannequins et collection. Un subtil mélange d’informations.

CSAP Et pour vous, personnellement, c’est quoi un défilé réussi ?

ER Un moment suspendu…

CSAP Parallèlement aux shows, vous organisez de plus en plus d’événements. Quelles différences voyez-vous entre ces deux activités ?

ER Un défilé, c’est cadré : on arrive, on s’assied, on regarde, on applaudit et on file au prochain show. Même s’il y a des moments de poésie dans la scénographie, de la folie dans les passages, on ne prend pas son temps. Un événement s’étale sur plusieurs heures. On communique tout autant, mais il y a une partie de détente, on joue avec le temps. Il faut donc développer des histoires ponctuées de rebondissements. Cela passe par des décors, des attractions, des buffets, de la musique…

CSAP La fête que vous avez organisée pour célébrer le lancement de la collection de Sonia Rykiel pour H&M, sous la verrière du Grand Palais en 2009, reste culte.

ER C’était la crise. On allumait la radio dans la voiture et ça déblatérait sur la crise. Au café, on ne parlait que de ça ! En rentrant à la maison, à la télé : encore la crise ! À un moment, je me suis dit stop : il faut retrouver un peu de légèreté ! Et la mode est là pour ça, pour apporter du positivisme ! Je voulais que les gens retrouvent cet émerveillement propre aux enfants, qu’ils redeviennent des enfants le temps d’un soir. Mon inspiration résultait d’une escapade, quelques mois auparavant, à Disneyland, avec mes enfants. J’avais adoré l’attraction « It’s a small world » : tu pars en barque visiter les pays du monde entier stylisés par des décors naïfs. Il y a plein de petites lumières, des gens qui dansent, des couleurs vives. Le travail fut de retranscrire cet esprit dans le style Sonia Rykiel : six mois de travail… Mais l’inspiration, c’est toujours un peu ta vie.

CSAP Crise ou pas crise, on assiste à une démultiplication des mondanités liées à la mode. Comment expliquer ce phénomène ?

ER Les événements permettent d’inviter des gens bien souvent négligés par le système de la mode, mais pourtant importants, car faisant fonctionner toute la machine, à savoir : les consommateurs. Les défilés sont réservés aux professionnels et à quelques « socialites », les fêtes permettent aux clients de participer au rêve. Certaines maisons invitent désormais leurs meilleurs clients à venir voir leur show en streaming dans leurs boutiques, d’autres donnent des soirées à tout casser. Je rentre de Chine, et là-bas les fêtes sont démesurées. De ma vie, je n’ai jamais vu autant d’argent dépensé, ni en Europe, ni aux États-Unis.

CSAP Qui se rend dans ces fêtes ?

ER Comme partout, des gens qui viennent asseoir ou faire progresser leur image.

CSAP Vous organisez des événements dans les grandes capitales de la mode. Quelles différences percevez-vous ?

ER Il faut s’adapter à chaque ville. À New York, mieux vaut être certain que sa manifestation se déroule à proximité des autres soirées – surtout pendant une fashion week – parce que les Américains passent d’une fête à l’autre. À Berlin, les endroits sont immenses, les gens hauts en couleur. Paris, ce n’est jamais gagné d’avance – on en a vu des fêtes dotées de gros moyens où, la sauce ne prenant pas, les gens partaient vite fait… Paris, c’est un public éduqué et, avouons-le, un brin snob. Mais quand ça part, ça monte en flèche. Pour cela, il faut savoir mixer les publics.

CSAP Vous développez également des décors pérennes.

ER Je ne suis pas architecte, mais j’ai réalisé un concept store de 500 m2 à Berlin, pour Hugo. Ces rois du merchandising, capables d’ouvrir au doigt et à l’œil des boutiques ultraperformantes aux quatre coins du globe, souhaitaient une approche plus conceptuelle. Je viens également de terminer un musée d’histoire naturelle dans une université à Manchester. Travailler avec des scientifiques sur une exposition permanente, soulevant des questions environnementales, programmée pour durer quinze ans, cela m’a passionné. Dans la mode, mes gestes architecturaux ne perdurent que le temps d’un show, disons que je fais des polaroïds de l’air du temps…